Hommage du Pr Mahdi ELMANDJRA au poete Kemal ZEBDI
Poeme
de Kemal ZEBDI "ALLIANCE"
La muse de Kamel Zebdi ne s’amusera plus sur cette terre, elle se divertira avec lui dans l’autre monde avec les nombreux amis qu’il y retrouvera. Les artistes marocains auront payés un très lourd tribu à l'ann& eacute;e 1997. Poète de deux générations, il est parti en laissant beaucoup d’orphelins. Ils souffriront de l’absence de la générosité, du don de soi, du respect de l’autre, de la délicatesse, de l'é rudition, de la modestie, du sens de dévouement, de la défense des grandes causes, de l’intelligence raffinée, du désintéressement le plus total, des jeux de mots de haute voltige, de l’humour fort subtil, et de l’amour du beau et de tout ce que Dieu créa, merveilleuses qualités auxquelles il les habitua le long de sa vie.
Kemal Zebdi n'était pas un poète
mais une poésie ambulante dont les pas arpentaient à la fois
l’esprit, âme, le cœur et les sens les plus profonds de ceux auxquels
ses vers étaient dest inés. Il n’a rien donné à
la poésie car celle-ci l’a devancée et l’a prise avant qu’il
ne puisse lui offrir autre chose que lui-même. Il demeura son prisonnier
toute sa vie. Ce fut la seule prison qu’il tolé ra car elle lui
permettait de chanter l’amour, la beauté, la liberté, la
justice et l'amitié.
Heureusement qu’il n’emporta pas avec lui ses
poèmes car ils constituent un patrimoine pour tous les admirateurs
de la créativité humaine. Beaucoup de ces poèmes n’ont
jamais été publi&eacut e;s. Espérons qu’ils seront
rassemblés dans l'intérêt de la mémoire artistique
collective. Le premier recueil de Kamel Zebdi, «Le Cri du Royaume»
(1961) obtint le Prix de l'Académie française. Zebdi fut
un d es marocains qui maîtrisaient la langue française à
la quasi perfection. Il était de la trempe d’un Khair Eddine qu’il
a sans doute déjà retrouvé. Parmi ses autres publications
mentionnons : «Kyrielle» (Raba t, 1967); «Echelle pour
le Futur» (Casablanca, 1973); «Sève» (Rabat, 1980);
«Traces vives» (Marrakech, 1987); Veillées âmes
(Genève, 1988); «L’entre-deux Regards» (Casablanca,
1992) et «Caresses Réinventées» (Casab lanca,
1995).
C'était un poète pour lequel l’inspiration
était facile mais qui prenait tout son temps et toute la peine nécessaires
pour sa traduction en vers. Un perfectionniste discret et un rêveur
sans bornes qui se pliait avec réalisme aux exigences de la créativité
artistique quand elles s’imposaient.
D’autres parleront de sa poésie et de sa
peinture bien mieux que moi. Ces lignes n’ont qu’un seul objet fort égoïste
- celui d'alléger une petite partie de la peine que je ressens dans
la perte d’un ami que j’ai connu dès mon plus jeune âge en
tant que voisin de mon grand-père Elmrini à Sekkait Bel Mekki
à Rabat. Un aîné que je retrouvais en tant que militant
à Paris avant l'indépendance du Maroc. Un assidu de la fidélité
qui partageait les joies et les souffrances de ceux auxquels il tenait.
J’étais très sensible à son
sens d’humour. Quelques heures avant sa mort, dans sa chambre d'hôpital,
alors que je lui parlais debout devant son lit, l'infirmière m’offrit
une chaise pour m'asseoir, il ne put s'empêcher de rétorquer
avec une voix à peine audible: «c’est très bien
madame, vous tenez salon ici ...». Ce fut les derniers mots que
j’entendis de sa bouche - le sourire de celui qui ne s’est jamais pris
au s érieux était encore là. Il le garda jusqu'à
son dernier souffle.
Zebdi avait une excellente culture arabe et française,
une connaissance de l’anglais et des éléments d’autres langues
telles que l’espagnol et l’italien. Il n’avait aucun complexe à
l'égard de ce f aux débat de la tradition versus la modernité.
Ayant beaucoup lu et beaucoup voyagé il était à l’aise
avec toutes les cultures et tous les systèmes de valeurs. Dans son
Introduction au dernier ouvrage de Kamel Zeb di, «Caresses Réinventées»,
Kamal Lakhdar a écrit de belles lignes à ce sujet,
«Cette langue, débusquée
dans les moindres recoins de sa forteresse parisienne, puis décortiquée,
puis ingurgitée, puis assimilée, jusqu'à faire partie
des fibres et des humeurs, dans un équilibre biologique nouveau,
rare, précieux, entre l'inné et l’acquis, l'héritage
et l’effort, la culture et l’acculturation sans péjoration manichéenne
ou complexée de l’une ou de l’autre : toute tradi tion figée
est morbide, toute reniant ce passé est sordide.»
Il pouvait passer sans aucune difficulté
d’une pensée d’Ibn Khaldoun à des vers de Baudelaire, d’un
hadith du prophète à des écrits mystiques de différentes
religions, des derniers pr opos d’hommes politiques occidentaux aux éditoriaux
de la presse locale. Il savait aussi écouter les autres avec respect
et une incomparable humilité intellectuelle. Celle des très
grands. Sa richesse culturelle et son é ducation musicale lui permettait
d'écouter des musiques très diversifiées. Il est vrai
cependant que la musique andalouse occupait la première place dans
son oreille et dans ses entrailles. Le poète Zebdi n’a pas connu
l ’aliénation culturelle.
Poète de l’amour, de la beauté et de l'amitié, Zebdi savait aussi réagir contre les injustices et les atteintes à la dignité des peuples. Voici un extrait qui en dit long sur sa compassion p our les souffrances des pays du Sud face aux violences du Nord :
«qu’est-il reste de Nous?
après tant de massacres!
Des ruines géantes
ou les corbeaux avides de sang
se repaissent des restes de nos drames.
«Fallait-il , mon Dieu, oublier
jusqu'à ton nom,
pour perpétuer un tel génocide?
Quand vivre désormais les yeux clos
m’est devenu chose impossible.
«Hier l’Irak, aujourd’hui la Bosnie
et encore la Palestine mise en sourdine
et d’autres braises ardentes
faisant de bouches féroces
qui perpétuent la déchéance
échéance après échéance ...»
«Qu’est-il reste de Nous», Caresses
Réinventées, p. 62)
Kamel Zebdi reste à découvrir, comme
cela est le cas des créateurs et innovateurs dans tout pays sous-développé,
ses talents ne furent pas suffisamment reconnus de son vivant et son
œuvre n’ a pas encore bénéficiée du rayonnement qu’elle
mérite. Le temps déterminera la place de la poésie
Kamel dans la poétique marocaine et mondiale. Peu d'études
ont été consacrées &a grave; sa poésie
dans les universités marocaines jusqu'à présent. Elles
ne tarderont pas, j’en suis quasi certain.
Je ne parlerai pas de Zebdi le peintre car sa
peinture était à la fois complémentaire à sa
poésie tout en étant un antidote à celle-ci. Une évasion
d’un monde de créati vité à un autre. Mais quand on
est un vrai poète tout ce qu’on fait devient beau. Il est difficile
de mettre Kamel dans une case. Il était trop versatile pour celà.
Noureddine Bousfiha dans sa Préface (intitul&eac ute;e «La
splendeur du vrai») au recueil de Kemal Zebdi, «Veillées
d’âmes», observe fort judicieusement,
«...Zebdi poursuit dans le silence d’une
méditation profonde l'édification de cette œuvre dense qui
se situe aujourd’hui en marge de la poésie des fulgurations et du
morcellement du langage. Ou donc situer ce po& egrave;te, le plus hostile
aux excès, ouvrier du naturel et ami du beau, ce sage dont la poésie
n’est pas l’antre aux mystères mais musique et art d’exprimer ?»
Je ne te pleurerai pas Kamel car tes rimes et tes rythmes, ton humanisme et ton sourire, ton intelligence et la richesse de tes écrits sont gravés dans mon cœur et ma mémoire. C’est le cas de tous ceux qui ont e u le grand privilège de te connaître. La lecture et la relecture de tes vers a déjà transformé mes larmes en prières pour ton âme et celles de tous ceux qui ont aidés les êtres humains à s ’approcher du beau. Tu l’as bien fait et Dieu ne manquera pas d’en tenir compte surtout quand on sait combien tu en étais proche. Tu as toi même chanté le «Prélude à la nuit», je te rappelle tes vers,
«Parfum d’amour
des feuilles mortes exhale
Je ne sais rien de plus émouvant
Que les larmes de la rosée
Qui respire la dernière volupté de la rose qui se fane.
Pétale délicatement pose
Sur l’œil conscient du devenir
Comme un grain au juste moment
Echappe d’une miniature ancienne
Le corps de la terre
Lentement transfiguré, vaporeux
Se fond à une poussière d'étoiles.»
Après la profondeur de cet ode comment
oser continuer à tenir la plume !
Nous sommes à Dieu et c’est
à Lui que nous revenons.
Rabat, 20 décembre 1997