LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Les chevaliers de la mort
Kemal ZEBDI
 
  Ecoute les voix, des cieux limpides
O dormeur enfonce dans le sommeil
des tombes
et dans les plis des linceuls de l'oubli
la terre qui t'a nourri, chère à ton âme
aujourd'hui violée
te réclame
dans le vacarme infernal
le jaillissement des forêts de flammes
les horreurs inimaginables
voici que la démence te frappe en plein coeur

 
Ces basses oeuvres
qu'accomplit Satan
sur la terre bénie de Dieu
déracinent l'amour
enterrent la paix
cultivent la haine
sous le pavillon hideux
de l'argent sale générateur de tourments
comment dès lors
ne pas aspirer à l'honneur
de mourir digne et pauvre
célébrant ainsi la seule nudite qui sauve
Ces ennemis de Dieu
féroces tueurs d'hommes
nous les connaissons depuis longtemps
leurs colonnes ont déferlé sur nos contrées
massacrant telles des hordes sauvages
nos mères, nos femmes, nos enfants,
éjectés hors de nos frontières
nous crûmes en enfants de choeur
à un impossible retour en terre arabe
oui, en enfants de coeur

 
Rumeur tenue et difficilement prononçable
pour se disculper
laver leurs pêches
effacer leur honte
ils créèrent des mots
des formules larvées
tels l'amitié traditionnelle
avec comme supports factices
les rets d'une reconquête plus subtile
encore

 
Sous le couvert d'une coopération humiliante
l'octroi de distinctions honorifiques
et prix littéraires décisifs et édulcorants
courus pas des possédés
courbant l'échine
faisant visites et quêtes
notre aptitude à nous griser sans cesse
d'apparences

 
Avides de jouissances
nos mélancolies porteuses de rêves insensés
nous ont pernicieusement chassés
hors de nous mêmes
créant le vide identitaire
ou l'hégémonie du crime
a cloué ses points d'encrages
et les quelques pages noircies çà et là
si sincères qu'elles fussent
seront emportées par les vents de la
tourmente

 

Elles n'étaient pas faites pour durer
il leur manquait la force du génie ancestral
et l'honneur du rang
je me retourne et considère
d'un oeil frais
le champ fertile des infirmités
de mes oeuvrettes passées
elles criaient dans le désert des "veillées d'âmes"
bien naïvement le chant éternel de l'humaine
fraternité

 
Aujourd'hui le 17 janvier
le rêve d'une vie éclatée
devait ressusciter les valeurs fondamentales
sous leur teint viril
dans le silence de ma nuit
je décide alors d'accrocher le parchemin
des illusions perdues
à la branche agonisante
d'un mandarinier blessé à mort
sur qui je verse une dernière larme
et la prière des morts à mains jointes récitée

 
Je me tapis sur terre
dans l'attente d'un été vengeur
le corps de la terre se couvre alors
de neiges printanières
le camelia reprend vie
sous les rayons solaires
le ciel de la raison
a mis sa roble claire
la face du saint se retourne à l'envers
La part du juste
ne s'arrache que par la guerre
la volonté divine
scellée, à celle des peuples
nimbée, retisse les fils de l'histoire
avec des crochets de fer
patiemment mûrie dans les trésors secrets
des viscères
la douleur qui ruisselle
crée le son cristallin
où l'aube nouvelle se construit
libre, aérée, sereine
qui a déjà écrit son nom sur registre majeur
des suprêmes sacrifices

 
Sur le bâcher gigantesque
j'ai jeté les livres bavards et indignes
sauve des flammes, les seuls titres
que l'aiglon souverain a emportés dans son vol
et sur lesquels un cygne blanc
a esquissé, gracieux, un pas de danse,
sous l'oeil impérieux
des chevaliers qui reçoivent...
et savent donner la mort !

 

Kemal ZEBDI *

Marrakech, 17 janvier 1991

 
 

Mahdi Elmandjra
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Publié dans l'OPINION, Rabat, 8 février 1991