" Dialogue de la communication : Pour une société du savoir équitable "

de Mahdi Elmandjra

Editions Walili, Marrakech, Novembre 2000.

Préface de Yahya El Yahyaoui (traduction de l'arabe)

Que le Professeur Mahdi Elmandjra republie son " traité de communication ", dans une sixième édition revue et augmentée, pourrait ne s’expliquer, pour certains, que par le fait que le livre a connu un énorme succès populaire rarement constaté dans le monde de l'édition au Maroc. L'auteur a son poids, sa crédibilité et son " charisme " intellectuel et scientifique qui, réunis, ont fait dudit ouvrage un best seller tout comme l’a été auparavant " La première guerre civilisationnelle " et ses autres publications. Le succès que "Dialogue de la communication " a connu reflète l'influence de son auteur, sa ténacité intellectuelle et la diversité de ses sources d’inspiration.

C’est que dans le cas de Mahdi Elmandjra, l’on n’a plus affaire à une personne morale ou ordinaire, mais plutôt à " une institution scientifique " dont les adeptes ont une grande présence mondiale et dont le Prix qu'il attribue annuellement depuis 1991 (" Le prix de la Communication Culturelle Nord-Sud") est d’un rayonnement international incontestable. " Dialogue de la communication ", dans sa sixième édition, est une autre preuve que la crise de la lecture au Maroc n’est pas essentiellement une crise de lecteurs (quoique cela peut être de leur analphabétisme ou de leur ignorance) mais principalement de la faible consistance de certains écrits , du caractère hautin de leurs auteurs et de la suspicion que ceux-ci engendrent. C’est en cela que la sixième édition du " Dialogue de la communication " est un "challenge" aux formes d’écriture qui ignorent la communication comme valeur et le dialogue comme philosophie.

Je ne sais exactement quand j’ai eu à connaître Mahdi Elmandjra et quand, exactement, il m’a été donné de le lire. C’est que depuis ma première enfance j’entendais parler de l’homme et je le lisais ; à tel point, me semblait-il (et il me semble toujours davantage) que s’il n’était parmi nous, nous aurions à l’inventer et à nous le représenter. Et puis, je n'ai réellement su que Elmandjra est d’un poids scientifique international redouté et d’une forte présence académique trans-nationale que lorsqu’il fut cité par le Professeur Bernard Lier (dans l’une de ses conférences, sur l’Economie de la Communication, qu’il dispensait à l’Ecole Nationale Supérieure des Postes et Télécommunications à Paris où je suivais mes études à la fin des années 80) et lorsqu’un ami étranger me faisait la remarque à la pause-café :" Le cours de ce jour a été de vous et pour vous". J’ai senti en ce moment combien on a méconnu la valeur de l’homme et " combien il est beau de reconnaître ce qu’on doit aux autres".

Sur cette base, je ne suis pas tout à fait sûr que l’homme tire son rayonnement du fort parcours qu’il a eu dans les enceintes des organisations internationales, encore moins de la fine connaissance qu’il a de leurs logiques de fonctionnement du fait des hauts postes de responsabilité qu’il a eus en leur sein. son rayonnement tient essentiellement et sans conteste à son vaste projet intellectuel et scientifique qui a été, sans le moindre doute, à l’origine de son retrait desdites organisations qu’il ne cesse d’ailleurs de démystifier le rôle dans les grands problèmes d’aujourd’hui et de demain.

C’est la raison pour laquelle, Je pense que le retrait de l’homme des organisations internationales ne se justifiait pas uniquement par le fait de l’ aliénation de celles-ci aux grands pays et leur complicité réciproque éclatante, mais aussi et davantage parce que lesdites organisations se sont foncièrement moulées dans le modèle de la " pensée unique " qui n’accorde pas grande importance au droit à la différence et à la diversité des cultures et ne reconnaît pas aux autres peuples leur droit au développement, leur droit au progrès, leur droit à la vie et leur droit au rêve.

Il est très rare que quelqu’un consacre toute une vie à défendre le droit à la pluralité comme valeur et le droit à la diversité comme donne biologique s’il n’est pas fait de la même " matière " que Mahdi Elmandjra au sein duquel se confondent robustesse du principe et profondeur de la pensée ; qualité de la sincérité et courage dans la prise de position.

Pour ces raisons (comme pour bien d’autres certes), l’homme a été et est toujours (et le demeurera sans doute à l’avenir) objet à controverses, sujet à mal compréhensions et espace à multiples interprétations. Je crois pouvoir avancer au moins trois " questions " à propos desquelles l’homme a eu le courage de la prise de position au moment où les autres en ont fait matière à polémiques et à simples jugements de valeur :

A propos de ce sujet ( comme à propos de bien d’autres), je peux fermement affirmer que l’homme n’a jamais été de ceux qui encouragent l’exode des cerveaux, il n’a cessé d’ailleurs de combattre leur hémorragie. Ni de ceux qui réclament la nécessité de constituer une diaspora scientifique dans les pays du Nord, fort attachée à son système de valeurs culturelles, et défendant (sur place) sa différence et la diversité de son identité. Bien plus à cela, je le crois lancer un message précis aux élites gouvernantes dans les pays du Tiers-Monde pour montrer leur incapacité à exploiter ces cerveaux du fait qu’elles marginalisent les valeurs de la recherche scientifique et du développement technologique car ignorant la montée en force de la société d’information et du savoir.

" Restez là où vous vous épanouissez " n’a dans ce cas qu’une seule justification :puisque ces compétences ne sont pas (ou partiellement) exploitées (faute de reconnaissance et d’espace de liberté), il est naturel qu’elles émigrent là où ces conditions sont permises. S’il m’appartient, à travers cet agréable livre, de résumer le projet de Mahdi Elmandjra, je le ferais, non sans grand risque, autour d’une dimension unique , la dimension prospective qui caractérise fortement les écrits de l’homme, leur confère des potentialités d’ouverture et leur forge la base et la référence :

- - car l’auteur n’appelle pas uniquement à la nécessité d’ouverture des cultures les unes sur les autres, mais conditionne une telle ouverture au degré de prédisposition que celles-ci doivent avoir pour pouvoir communiquer sans orgueil et s’accepter mutuellement sans complexe.

- - ensuite, quand il réclame le caractère prioritaire à donner à la recherche scientifique et au développement technologique (notamment dans le domaine des technologies d’information et de communication), c’est parce qu’il est conscient que le transfert des technologies et des connaissances techniques n’est pas possible et n’est pas faisable sans un effort endogène et des structures d'accueil.

- - et puis quand il a recours au réseau de l'Internet pour diffuser ses écrits et défendre la dignité humaine, c'est parce qu’il est convaincu que les nouvelles technologies constituent un efficace moyen de communication, de dialogue et de circulation des idées et des savoirs.

Enfin et parallèlement à cela, l’homme il est un contestataire résolu de la "mondialisation" non seulement parce qu’elle consacre de nouvelles formes de colonialisme (le colonialisme du " pouvoir doux " qui vise les esprits et les consciences) ou parce qu’elle étale la logique de la " pensée unique ", pensée des firmes multinationales et des pays développés, mais aussi et surtout parce qu’il y voit un instrument d’exclusion et de marginalisation des autres pays, des autres peuples et des autres cultures. Parce qu’elle tue le droit au rêve, le droit à la diversité… parce qu’elle tue la vraie substance du "dialogue de la communication".

 

Yahya El Yahyaoui

Rabat,12 Juin 2000


Mahdi Elmandjra

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