Opinion - INTERNATIONAL

L'Irak dans l'actualité de demain
ANNE MORELLI

Mis en ligne le 12/09/2002
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A la lumière des mécanismes de la propagande de guerre, voici comment on chauffera l'opinion publique dans les médias pour lui faire accepter la guerre Etats-Unis contre l'Irak.

Professeur de Critique historique à l'ULB

Dans mon enfance, une journaliste du nom de Geneviève Tabouis, passionnait quotidiennement les auditeurs de Radio-Luxembourg par une rubrique intitulée `L'actualité de demain´. Elle captivait l'attention via une ritournelle `Attendez-vous à savoir, chers auditeurs...´ qui précédait chacune de ses annonces prospectives.

Je ne suis pas futurologue, je ne suis qu'historienne, et je ne prétends nullement que le passé nous permette de prévoir l'avenir. Mais l'analyse des mécanismes de la propagande de guerre(1) nous permet d'imaginer comment on chauffera l'opinion publique dans les médias pour lui faire accepter la prochaine guerre que prévoient les Etats-Unis contre l'Irak. Je fais ici le pari que, dans ce conflit aussi, la mobilisation des esprits se fera via les principes que je vais passer en revue. Vous saurez ainsi dès aujourd'hui ce que vous pouvez vous attendre à lire, à voir et à entendre.

1. Nous ne voulons pas la guerre. Il va être indispensable pour justifier la guerre dans l'opinion publique de présenter l'Irak comme ayant provoqué la guerre. Il faut évidemment préparer cette provocation. Il y aura donc un incident (spontané ou non) qui sera présenté comme le défi auquel il est indispensable de répondre. Ce défi pourrait être le refus de l'Irak de recevoir de nouveaux inspecteurs du désarmement. Mais attendez-vous aussi à voir demain sur votre chaîne préférée un nouveau vidéo-gag `prouvant´ la complicité de Saddam Hussein et de Ben Laden, attablés ensemble au petit-déjeuner, avec un exemplaire récent du `New York Times´, ou des prisonniers de Guantanamo révélant miraculeusement leur lien avec l'Irak, ce lien que la CIA et le Pentagone aimeraient tant établir depuis plus d'un an.

2. L'Irak est seul responsable de la guerre. Bien que les Etats-Unis aient depuis des mois annoncé froidement qu'ils veulent en finir avec le régime de Saddam Hussein, l'incident prévu en 1 permettra de conclure que les Irakiens l'ont bien cherché et que la totale responsabilité du conflit leur incombe. La guerre que mèneront les Etats-Unis sera, même si cela semble difficile à imaginer, une guerre défensive.

3. Le chef du camp adverse a le visage du diable. Une campagne de démonisation du leader adverse sera à ce moment nécessaire. On précisera d'ailleurs qu'on va se battre contre lui, pas contre les Irakiens. Comme pour le Keiser, lors de la Première Guerre mondiale, on le présentera comme un monstre sanglant sans pareil. Attendez-vous donc à ce que le dirigeant irakien soit accusé de cruautés exceptionnelles (par exemple, faire couper la langue de ceux qui disent du mal de lui), mais aussi d'être dément, psychotique, paranoïaque, comme le seraient d'ailleurs tous nos ennemis (Milosevic...) au contraire de nos propres dirigeants, modèles d'équilibre et de clairvoyance.

4. Pour chauffer l'opinion politique, les médias insisteront sur une différence essentielle: notre camp défend une noble cause au contraire de l'Irak. On ne parlera que très peu des enjeux économiques ou géostratégiques de la guerre, encore moins d'une revanche du fils par rapport à une pseudo défaite de son père, mais beaucoup de démocratie, d'humanisme et de droits de l'homme (ou de la femme).

Pourtant, l'enjeu essentiel de cette guerre contre l'Irak sera bien sûr le contrôle d'immenses gisements de gaz et de pétrole et d'une zone stratégiquement importante, entre la Russie et la Chine.

5. La propagande nous fera part à ce moment-là d'atrocités perpétrées par l'ennemi irakien. Mais nous n'aurons peut-être plus à l'esprit tous les bobards précédents auxquels nous avons cru. Ils ont semé l'indignation, nous ont fait accepter la guerre au moment même, mais ont été démentis après la guerre, après avoir joué leur rôle.

6. L'ennemi utilise des armes non-autorisées. En 1991, on avait chauffé l'opinion publique en nous montrant des hyper-canons irakiens qui se sont révélés par la suite... fantomatiques! Attendez-vous donc à entendre parler ou à voir les images des armes non autorisées de l'Irak. Ce seront peut-être des bombes atomiques de poche ou des virus de la variole, je ne peux le préciser, mais cela m'étonnerait que cet argument ne soit pas utilisé.

7. Peu après le déclenchement des opérations devrait intervenir un autre thème: nous subissons très peu de pertes tandis que celles de l'ennemi sont énormes. Attendez-vous donc à apprendre immédiatement que les Irakiens n'opposent aucune résistance, sont heureux d'être libérés et ont tant de pertes qu'ils désertent massivement. Cela sera peut-être vrai mais cela pourrait également être faux.

En Yougoslavie, Jamie Shea, porte-parole de l'Otan, avait lancé ce type de nouvelle, reprise à l'unanimité à la une des chaînes de télévision, mais qui s'est avérée fausse. L'armée yougoslave n'a pas enregistré de désertions massives.

Si les opérations contre l'Irak se mènent sur terre, elles devraient forcément entraîner des deux côtés des pertes humaines, même minimes du côté américain. Mais jamais la propagande de guerre ne montre nos propres pertes humaines, à moins que cela ne soit à mettre au registre des cruautés de l'ennemi.

Les images de militaires américains qui nous seront présentées seront celles de combattants superman, de libérateurs ou de bienfaiteurs de l'humanité, apportant aide et protection à la population irakienne. Avec un peu de chance, vous devriez voir des militaires américains avec des bébés sur les bras, distribuant des vivres à des femmes et des enfants irakiens reconnaissants.

8. Tout conflit passe plus facilement si des artistes et intellectuels soutiennent la guerre. En 1914, 93 des plus grands noms de l'élite scientifique et intellectuelle allemande avaient soussigné un manifeste, en appui au Keiser et à l'armée allemande, victimes selon ce manifeste d'odieuses médisances. En 2002, des intellectuels américains ont fait de même pour la guerre contre l'Afghanistan. Leur appel à soutenir la guerre a été largement médiatisé dans la presse européenne, tandis qu'un appel en sens contraire, opposé aux bombardements et provenant d'autres intellectuels américains, n'a, lui, eu qu'un écho tardif et n'a pas fait la une des médias en Europe.

Attendez-vous donc à lire de telles pétitions de soutien d'intellectuels américains - et de leurs petits frères européens - à leur gouvernement lorsqu'il déclenchera la guerre contre l'Irak.

9. La propagande de guerre exige que notre cause soit présentée à l'opinion publique comme une cause sacrée. Attendez-vous donc à entendre sans arrêt le manichéisme séparer les deux camps. Nous serons le bien, le camp de la démocratie, de l'humanisme, de la liberté, de la libre-entreprise. L'Irak sera le mal, l'Etat voyou, la tyrannie, la dictature.

10. Enfin, ceux qui mettront en doute cette propagande seront considérés comme des traîtres. Attendez-vous à les voir traités d'agents de Saddam Hussein, de fossoyeurs de la démocratie, de pacifistes attardés, de dangereux inconscients.

C'est ainsi que passera sans problème, dans l'opinion publique, l'agression contre l'Irak (pardon: la juste défense de la démocratie et de la libre-entreprise contre l'Irak).

Depuis plus d'un siècle, ces principes de la propagande de guerre ont toujours fait recette. Attendez-vous donc à les retrouver bientôt appliqués dans vos quotidiens, hebdomadaires, chaînes de radio et de télévision préférés.

(1) Cf. Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre, utilisables en cas de guerre chaude, froide, ou tiède, Labor 2001

Vous pouvez lire l'opinion complète d'Anne Morelli sur le site www.lalibre.be (Agora)

© La Libre Belgique 2002