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Avocat au barreau de Casablanca et éternel
défenseur des droits de l′Homme, Abderrahim Berrada réagit, avec sa verve
habituelle, au texte du CCDH recommandant au roi la création d′une
commission "d′équité et de réconciliation". Cette instance,
réclamée depuis longtemps par les victimes, leurs familles et les
militants des droits humains, devait statuer sur les années de plomb du
règne de Hassan II, établir la vérité et rendre justice. A lire Me Berrada,
le texte publié est loin du compte.
Le Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH ) a adressé récemment
au roi une "recommandation" (taoucilla en arabe) lui suggérant de créer
une "Instance de l’équité et de la réconciliation" qui serait chargée de
résoudre les problèmes posés par "les violations graves des droits de
l’homme commises dans le passé" : enlèvements et disparitions forcées
suivis ou non de mort, détention arbitraire, etc...
Ce texte n’a pas été rendu public par le CCDH, ce que l’on comprend fort
bien dans ce pays où l’on cultive le secret. Mais la presse marocaine
étrangère à la famille du tournesol ayant commencé depuis quelque temps à
être fouineuse, l’impertinente Assahifa a publié ce texte dans sa
livraison des 24-30 octobre.
L’authenticité du document ainsi publié n’ayant pas été contestée par le
CCDH (on dit cependant que ses dirigeants sont en colère contre l’impudent
hebdomadaire), on peut s’estimer fondé à en proposer une lecture -
forcément sacrilège puisqu’on est au pays de la sacrolâtrie autant que de
la sacromanie - pour que le public ne soit pas laissé trop longtemps
ignorant de ce que proposent au roi les honorables membres de l’auguste et
très indépendant CCDH pour que soit "tournée définitivement la page" de
notre noir passé.
Nos experts ont des références à faire mourir de jalousie Scandinaves,
Suisses, Belges ou autres Français : le CCDH se fonde, entre autres
(citons textuellement), sur les droits de l’homme tels qu’ils sont
universellement reconnus, les valeurs de liberté, le droit international
humanitaire, une vision globale des droits de l’homme. Quant aux buts
visés, ils sont à la hauteur du "plus beau pays du monde" qu’est le Maroc
"vendu" à ses touristes par ses modestes publicitaires : un Etat moderne,
fort, ouvert, solidaire et tolérant ; développement ; progrès ; démocratie
; Etat de droit ; justice et équité envers les victimes ; réconciliation
humaine et civilisée des Marocains avec leur passé ; construction de la
mémoire collective. Qui dit mieux ?
Sur de telles bases, il est proposé à Mohammed VI de créer un nouvel
organisme qui serait chargé de tourner la page du passé par "l’équité et
la réconciliation", et ce directement ou par l’intermédiaire de la
Commission d’arbitrage pour l’indemnisation des victimes créée en 1999
sous la houlette du CCDH ancienne cuvée.
Pour l’essentiel, on retiendra de la recommandation du CCDH nouvelle cuvée
(en ce mois saint et... sacré, honni soit qui pensera au Beaujolais ) que
le nouvel organisme se chargera d’enquêter autant que possible afin que
soient retrouvés ceux des disparus qui auraient éventuellement survécu à
leur calvaire. Il essaierait, avec la même fougue, d’identifier le maximum
de morts ainsi que les lieux où ils seraient enterrés afin, dit-il, que
les leurs puissent les "visiter et se recueillir sur leur tombe".
A cet égard, le tordu que je suis se pose quelques questions saugrenues :
et ceux qui sont dans des fosses communes ou, pire, ont été jetés en mer
ou dissous dans quelque cuve d’acide ? Et comment les familles
seront-elles assurées que dans tel trou se trouve bien le leur ? Ceux qui
prétendent exiger des expertises d’identification ADN devront perdre leurs
illusions, le CCDH n’entrant pas dans ces détails (l’horrible mot).
Celui-ci nous assure cependant que l’honorable Instance de l’équité et de
la réconciliation fera par ailleurs toutes sortes de recommandations (à
qui ?) pour que les victimes soient pleinement rétablies dans leurs droits
: réhabilitation médicale, psychologique, sociale, professionnelle,
administrative, patrimoniale (réparation contre les spoliations). Elle
fera aussi des propositions de mesures à prendre pour que notre sombre
passé ne se renouvelle plus.
Quant aux prestations de "sous-traitance", elles relèveront de la
compétence de la Commission arbitrale d’indemnisation, qui a déjà traité
les dossiers déposés devant elle avant le 31 décembre 1999 : elle serait
appelée à ouvrir un nouveau délai - un long mois - pour le dépôt de
nouvelles requêtes, l’indemnisation obéissant évidemment aux règles déjà
appliquées, parmi lesquelles l’engagement préalable d’accepter l’indemnité
qui sera allouée, sans aucune contestation devant qui que ce soit,
notamment les tribunaux, si on la juge insuffisante. Enfin, un délai
spécial sera ouvert aux familles dont on ne retrouvera pas les leurs.
Et pour parfaire la belle ouvrage, l’Instance de l’équité et de la
réconciliation, qui devra travailler dans le secret le plus absolu et
terminer sa besogne en neuf mois éventuellement prorogés d’un trimestre en
cas de nécessité, rédigera un rapport de ses activités, qu’elle adressera
évidemment au roi. Ainsi, après une année au maximum, le Maroc pourra
enfin tourner définitivement la page et passer à des choses plus
sérieuses.
Et comme le CCDH est sérieux, il proclame, avec une aveuglante clarté qui
tranche avec le style ampoulé, fumeux et répétitif avec lequel il a choisi
de s’exprimer, que son approche "exclut catégoriquement" toute recherche
judiciaire pénale des responsabilités des uns ou des autres. Les membres
de l’auguste Conseil (que j’ai envie d’appeler Corporation des casseurs
des droits de l’homme) ont suffisamment d’expertise, de hauteur de vue, et
surtout de vertu pour justifier ce choix que n’affecte aucune sensiblerie
qui exigerait de l’Etat qu’il demande pardon à ses victimes : ceux qui
réclament justice ne sont animés que par la "rancune" (le mot revient à
trois reprises), "l’esprit de vengeance", "l’exploitation mercantile ou
idéologique de la vérité" de nature à provoquer la "division et
l’anarchie" dans notre pays fortuné.
Devant un outrage aussi énorme infligé aux survivants des crimes d’Etat
que les Marocains ont subis pendant quatre décennies, devant une telle
profanation de leurs milliers de morts, devant un tel affront infligé aux
droits de l’homme et d’abord au droit à la justice, seule capable de
permettre à la fois de panser les blessures, construire la mémoire par une
vraie recherche de la vérité et, enfin, de faire le travail de deuil sans
lequel aucune réconciliation digne n’est concevable, devant l’insulte de
ceux qui ne partagent pas la facilité expéditive et indécente avec
laquelle le CCDH veut "tourner la page du passé", il est permis de lui
répondre par celle simple question : n’avez-vous pas honte ?
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