Droits de l′homme : "N’avez-vous pas honte ?"
Ecrit par Abderrahim BERRADA  | 31.10.2003

 

 

 

 

Avocat au barreau de Casablanca et éternel défenseur des droits de l′Homme, Abderrahim Berrada réagit, avec sa verve habituelle, au texte du CCDH recommandant au roi la création d′une commission "d′équité et de réconciliation". Cette instance,
réclamée depuis longtemps par les victimes, leurs familles et les militants des droits humains, devait statuer sur les années de plomb du règne de Hassan II, établir la vérité et rendre justice. A lire Me Berrada, le texte publié est loin du compte.

Le Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH ) a adressé récemment au roi une "recommandation" (taoucilla en arabe) lui suggérant de créer une "Instance de l’équité et de la réconciliation" qui serait chargée de résoudre les problèmes posés par "les violations graves des droits de l’homme commises dans le passé" : enlèvements et disparitions forcées suivis ou non de mort, détention arbitraire, etc...
Ce texte n’a pas été rendu public par le CCDH, ce que l’on comprend fort bien dans ce pays où l’on cultive le secret. Mais la presse marocaine étrangère à la famille du tournesol ayant commencé depuis quelque temps à être fouineuse, l’impertinente Assahifa a publié ce texte dans sa livraison des 24-30 octobre.
L’authenticité du document ainsi publié n’ayant pas été contestée par le CCDH (on dit cependant que ses dirigeants sont en colère contre l’impudent hebdomadaire), on peut s’estimer fondé à en proposer une lecture - forcément sacrilège puisqu’on est au pays de la sacrolâtrie autant que de la sacromanie - pour que le public ne soit pas laissé trop longtemps ignorant de ce que proposent au roi les honorables membres de l’auguste et très indépendant CCDH pour que soit "tournée définitivement la page" de notre noir passé.
Nos experts ont des références à faire mourir de jalousie Scandinaves, Suisses, Belges ou autres Français : le CCDH se fonde, entre autres (citons textuellement), sur les droits de l’homme tels qu’ils sont universellement reconnus, les valeurs de liberté, le droit international humanitaire, une vision globale des droits de l’homme. Quant aux buts visés, ils sont à la hauteur du "plus beau pays du monde" qu’est le Maroc "vendu" à ses touristes par ses modestes publicitaires : un Etat moderne, fort, ouvert, solidaire et tolérant ; développement ; progrès ; démocratie ; Etat de droit ; justice et équité envers les victimes ; réconciliation humaine et civilisée des Marocains avec leur passé ; construction de la mémoire collective. Qui dit mieux ?
Sur de telles bases, il est proposé à Mohammed VI de créer un nouvel organisme qui serait chargé de tourner la page du passé par "l’équité et la réconciliation", et ce directement ou par l’intermédiaire de la Commission d’arbitrage pour l’indemnisation des victimes créée en 1999 sous la houlette du CCDH ancienne cuvée.
Pour l’essentiel, on retiendra de la recommandation du CCDH nouvelle cuvée (en ce mois saint et... sacré, honni soit qui pensera au Beaujolais ) que le nouvel organisme se chargera d’enquêter autant que possible afin que soient retrouvés ceux des disparus qui auraient éventuellement survécu à leur calvaire. Il essaierait, avec la même fougue, d’identifier le maximum de morts ainsi que les lieux où ils seraient enterrés afin, dit-il, que les leurs puissent les "visiter et se recueillir sur leur tombe".
A cet égard, le tordu que je suis se pose quelques questions saugrenues : et ceux qui sont dans des fosses communes ou, pire, ont été jetés en mer ou dissous dans quelque cuve d’acide ? Et comment les familles seront-elles assurées que dans tel trou se trouve bien le leur ? Ceux qui prétendent exiger des expertises d’identification ADN devront perdre leurs illusions, le CCDH n’entrant pas dans ces détails (l’horrible mot). Celui-ci nous assure cependant que l’honorable Instance de l’équité et de la réconciliation fera par ailleurs toutes sortes de recommandations (à qui ?) pour que les victimes soient pleinement rétablies dans leurs droits : réhabilitation médicale, psychologique, sociale, professionnelle, administrative, patrimoniale (réparation contre les spoliations). Elle fera aussi des propositions de mesures à prendre pour que notre sombre passé ne se renouvelle plus.
Quant aux prestations de "sous-traitance", elles relèveront de la compétence de la Commission arbitrale d’indemnisation, qui a déjà traité les dossiers déposés devant elle avant le 31 décembre 1999 : elle serait appelée à ouvrir un nouveau délai - un long mois - pour le dépôt de nouvelles requêtes, l’indemnisation obéissant évidemment aux règles déjà appliquées, parmi lesquelles l’engagement préalable d’accepter l’indemnité qui sera allouée, sans aucune contestation devant qui que ce soit, notamment les tribunaux, si on la juge insuffisante. Enfin, un délai spécial sera ouvert aux familles dont on ne retrouvera pas les leurs.
Et pour parfaire la belle ouvrage, l’Instance de l’équité et de la réconciliation, qui devra travailler dans le secret le plus absolu et terminer sa besogne en neuf mois éventuellement prorogés d’un trimestre en cas de nécessité, rédigera un rapport de ses activités, qu’elle adressera évidemment au roi. Ainsi, après une année au maximum, le Maroc pourra enfin tourner définitivement la page et passer à des choses plus sérieuses.
Et comme le CCDH est sérieux, il proclame, avec une aveuglante clarté qui tranche avec le style ampoulé, fumeux et répétitif avec lequel il a choisi de s’exprimer, que son approche "exclut catégoriquement" toute recherche judiciaire pénale des responsabilités des uns ou des autres. Les membres de l’auguste Conseil (que j’ai envie d’appeler Corporation des casseurs des droits de l’homme) ont suffisamment d’expertise, de hauteur de vue, et surtout de vertu pour justifier ce choix que n’affecte aucune sensiblerie qui exigerait de l’Etat qu’il demande pardon à ses victimes : ceux qui réclament justice ne sont animés que par la "rancune" (le mot revient à trois reprises), "l’esprit de vengeance", "l’exploitation mercantile ou idéologique de la vérité" de nature à provoquer la "division et l’anarchie" dans notre pays fortuné.
Devant un outrage aussi énorme infligé aux survivants des crimes d’Etat que les Marocains ont subis pendant quatre décennies, devant une telle profanation de leurs milliers de morts, devant un tel affront infligé aux droits de l’homme et d’abord au droit à la justice, seule capable de permettre à la fois de panser les blessures, construire la mémoire par une vraie recherche de la vérité et, enfin, de faire le travail de deuil sans lequel aucune réconciliation digne n’est concevable, devant l’insulte de ceux qui ne partagent pas la facilité expéditive et indécente avec laquelle le CCDH veut "tourner la page du passé", il est permis de lui répondre par celle simple question : n’avez-vous pas honte ?

 

 

 

 

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