INTERVENTION DE LA FAMILLE DE MEHDI BEN BARKA
AUX RASSEMBLEMENTS DU 29 OCTOBRE 2003
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Depuis 38 ans, le 29 octobre, " Journée du disparu " et marquant la
date anniversaire de l'enlèvement et l'assassinat de Mehdi Ben Barka, le
disparu le plus symbolique, est devenue le rendez-vous de tous les
démocrates et de tous les défenseurs des droits humains :
- Pour dénoncer l'élimination physique des opposants par un régime
ayant érigé la répression, les disparitions forcées, les séquestrations
arbitraires en système de gouvernement.
- Pour dénoncer les complicités entre différents services de différents
états pour organiser et exécuter les complots visant à assassiner les
militants porteurs des espérances de leurs peuples à la démocratie et au
développement.
- Pour dénoncer l'usage de la raison d'état et son cortège de secrets
pour couvrir les auteurs du crime et faire obstacle à l'action de la
justice pour connaître toute la vérité, établir les responsabilités et
désigner les coupables.
- Pour réaffirmer de plus en plus fortement la résolution des familles
des victimes, des acteurs de la société civile et de tous les
démocrates à tout faire pour empêcher le complot de silence de recouvrir le
crime et faire toute la lumière sur le sort des disparus, qu'ils soient
encore en vie ou décédés.
Cette année, comme l'an dernier, la commémoration de ce triste
anniversaire se tient en même temps à Paris, devant la brasserie Lipp, à
l'endroit où a disparu Mehdi Ben Barka, et à Rabat, devant le siège du
Parlement marocain.
Il y a un an, l'émotion du rendez-vous parisien avait été amplifiée par
la présence de cent cinquante amis et camarades, rescapés ou famille
des victimes des années de plomb au Maroc, militants et responsables
associatifs des droits humains, militants syndicaux et politiques, ou
simples citoyens venus en caravane depuis le Maroc pour s'associer à la
commémoration.
Cette année, nos rassemblements ont été précédés par une autre "
caravane de la vérité " qui est allée se recueillir devant le bagne d'Agdz,
qui restera avec Tazmamart, Qalâat M'gouna, Derb Moulay Cherif, Dar El
Mokri, etc.. un symbole des années de plomb, un synonyme de torture, de
séquestration arbitraire et extra-judiciaire, de mauvais traitements et
de disparition forcée.
Notre souhait le plus profond est que ces caravanes, que ces
rassemblements deviennent uniquement des rassemblements ou des caravanes
pour la
mémoire, pour honorer nos proches, nos amis, nos compagnons en souvenir
de leur combat et de leur martyr pour un Maroc démocratique, pour dire
à chaque fois notre refus du retour des pratiques indignes d'un état de
droit.
Mais, aujourd'hui encore, nous devons constater que l'exigence de
vérité fait toujours partie de nos revendications et que des familles sont
toujours sans nouvelles de leurs proches. L'état marocain ne reconnaît
toujours pas sa responsabilité et celle de ses services dans ces
violations des droits humains et des tortionnaires notoires se vantent de
leurs exploits. Les tentations sécuritaires se font de plus en plus
pressantes, les pratiques que l'on pensait révolues réapparaissent portant
atteinte aux libertés, notamment à celle de la presse. L'injuste
condamnation et les conditions de détention de Ali Lmrabet en sont l'exemple le
plus frappant.
Mesdames, messieurs, chers amis,
Depuis l'année dernière, très peu de progrès ont été réalisés dans la
recherche de la vérité sur l'assassinat de Mehdi Ben Barka. Les contacts
pris avec les collaborateurs des présidents de l'assemblée nationale et
du sénat, des ministres de la défense et des affaires étrangères, s'ils
furent intéressants, n'ont toujours pas abouti à une totale et
inconditionnelle levée du secret-défense sur les dossiers des services secrets
français relatifs à " l'Affaire Ben Barka ".
La commission rogatoire internationale en direction du Maroc, destinée
à interroger l'ancien agent Ahmed Boukhari - qui ne peut toujours pas
bénéficier d'un passeport pour venir témoigner directement à Paris - a
bien été exécutée, mais d'une manière très formelle, sans aucune
initiative permettant d'approfondir les réponses superficielles apportées par
le témoin.
Ainsi, trente huit ans après, une frilosité politique certaine et la
raison des états dont les services sont impliqués dans le crime restent
les obstacles majeurs à l'action de la justice.
Trente huit après, on est en droit de s'interroger pourquoi la vérité
est-elle toujours à craindre.
Trente huit ans après, qui a peur de répondre à ces questions :
Toutes les responsabilités ont-elles été déterminées dans l'enlèvement
et l'assassinat de Mehdi Ben Barka? Qui sont ses assassins ? Où est sa
dépouille?
Mesdames, messieurs, chers amis,
Le combat pour la mémoire et la vérité est mené depuis de longues
années par les familles des victimes ; pour certaines depuis des décennies.
Ce combat pour la justice et la dignité a vu ainsi s'éteindre des pères
et des mères qui n'ont pas eu le droit de savoir le sort de leurs
enfants, ni à ce que justice leur soit rendue par les autorités. Nous
pensons plus particulièrement avec émotion à la regrettée mère de Abdelhaq
Rouissi et à celle de Abdelilah Ben Abdeslam qui nous ont quittés cette
année.
Sur un autre plan, ma famille déplore le décès dernièrement du regretté
El Fqih El Basri. Proche compagnon de lutte de Mehdi Ben Barka, tant
dans la lutte pour l'indépendance du Maroc que dans celle pour
l'instauration d'une véritable démocratie, il était resté très proche de notre
famille durant toutes les années qui ont suivi l'enlèvement et
l'assassinat de mon père, restant fidèle à une amitié jamais démentie.
Chers amis,
Nous avions aujourd'hui rendez-vous avec la mémoire et avec la vérité.
Nous repartons tous avec la conviction de l'aboutissement de ce combat,
plus déterminés que jamais.
Paris, le 29 octobre 2003