LOOK JAPAN [1]

 

Le poids du Japon dans la sauvegarde de la diversité culturelle

 

Mahdi Elmandjra

 

Mon premier contact avec le Japon remonte au mois de Septembre 1968. La visite s'est, en effet, déroulée sous les meilleurs auspices, surtout qu'elle était entièrement dominée par des préoccupations d'ordre culturel et civilisationnel.

 

J'avais alors, en ma qualité de Directeur général adjoint de l'UNESCO, pour les Sciences sociales, les Sciences humaines et la Culture, la charge et le privilège d'organiser à l'occasion du Centenaire de la Révolution de Meiji, un symposium sur "les interactions entre les cultures occidentale et japonaise" . C'est ainsi que j'ai eu l'occasion de m'entretenir et de procéder à des échanges de vues, avec des intellectuels et des créateurs nippons de premier plan, tels que Kenzo Tangi, Kuno Maekawa, Yukio Mishima, Yoichi Maeda, Yoshio Nomura, Mitsuo Nakamura, Naoya Uchimura et Sei Ito. L'expérience était des plus exaltantes.

 

Le rapporteur du symposium, feu Robert Guillain, correspondant, à l'époque, du journal "Le Monde" et fin connaisseur du Japon, avait constaté à quel point, j'étais enthousiasmé par cette manifestation. Il me fit la réflexion suivante : "Vous n'aurez jamais, à l'avenir, le sentiment de connaître le Japon aussi bien que vous le connaissez aujourd'hui, mais à condition de ne pas y effectuer d'autres visites. Car avec chaque visite ultérieure votre compréhension du pays va s'émousser et il est possible qu'un jour vous vous rendiez compte qu'il y a des limites à la connaissance effective que vous pouvez avoir du Japon".

 

Chacune des visites que j'ai effectuées ultérieurement au Japon -j'en suis à la treizième- m'a permis de mesurer toute la pertinence de son propos. Toutefois, sans jamais abandonner l'espoir de pouvoir comprendre un jour, j'en suis, néanmoins, arrivé à la conclusion qu'il était plus aisé et enrichissant d'essayer de sentir, de palper sa nature, sa culture et la personnalité de son peuple. Cette démarche, en effet, confère à la compréhension, une dimension plus consistante où la neige, la lune, les roses, les saisons, les senteurs et les sons, constituent un lexique fondamental qui ne nécessite pas une bonne maîtrise de la langue japonaise, mais qui donne, en revanche, un goût intuitif et subjectif de son esthétique discrète et de l'esprit de sa poésie. Ceci pour dire que mon intérêt pour le Japon porte essentiellement sur le volet culturel et les valeurs qui sous-tendent ses expressions politiques et socio-économiques.

 

Le symposium qui s'est donc tenu à l'occasion du centenaire de Meiji a permis d'établir clairement que la "modernité" et la créativité littéraire et artistique du Japon étaient essentiellement endogènes et non un produit de source occidentale. Il a aussi permis de prendre la mesure des emprunts effectués par l'Occident dans certaines formes d'expression japonaises, notamment dans les domaines de la peinture, du théâtre et même de la musique. Cette manifestation a également permis d'étayer une thèse que j'avais toujours défendue depuis les années de l'université, à savoir que "modernisation" n'est pas synonyme d'"occidentalisation".

 

C'est ainsi que le processus de modernisation au Japon et ses incidences sur le Tiers-Monde, prirent une place prépondérante dans mes travaux de recherche sur le rôle vital des valeurs dans tout développement socio-économique. Ce processus a également permis de mettre en évidence les limites du mimétisme aveugle d'un modèle unique que la "mondialisation" tente d'imposer à l'humanité toute entière.

 

Dix années plus tard, j'ai été amené à collaborer à "l'étude des futures", réalisée par l'Institut National pour le Développement de la recherche (NIRA) et intitulée "Research Output : Agenda for Japan in the 1990s (Tokyo, 1988). Dans la préface de l'ouvrage sur "l'Age des civilisations diverses", le Président du NIRA, M. Atsushi Shimoboke écrivait en substance :

 

"Il faudra désormais regarder le monde autrement et renoncer à l'idée, longtemps entretenue, d'un nouvel ordre mondial fondé sur la stratification sous la houlette américaine.

 

Le nouvelle ordre mondial pourrait s'appeler "l'Age des civilisations diverses", caractérisé par l'émergence d'une ère de civilisations multiples vivant en bonne intelligence. Si l'occidentalisation a permis d'enregistrer des progrès à l'échelle planétaire, en termes de civilisation matérielle, il n'en demeure pas moins que la modernisation du Japon a administré la preuve que la modernisation était différente de l'"occidentalisation".

 

A mon humble avis, le principal danger qui pèse sur le monde aujourd'hui, réside dans l'hégémonisme culturel que l'on s'efforce de nous imposer par le biais de la mondialisation telle qu'elle a été conçue de façon unilatérale. C'est, du reste, au Japon, et plus précisément dans le cadre d'une émission de la chaîne de télévision NHK, en présence de Jean Jacques Servan Schreiber, et de Hisani Isomura, que j'ai affirmé, le 2 octobre 1986, que les causes des conflits à venir seraient essentiellement d'ordre culturel et que ce type de conflit pourrait éclater entre les USA et le Japon. Dans le même ordre d'idées, à l'occasion d'une interview avec le quotidien allemand "Der Spiegel", en 1991, j'ai qualifié la guerre du Golfe de "Première Guerre Civilisationnelle" et publié, la même année, un livre sous le même titre[2].

 

Ces idées semblaient plutôt excessives à l'époque. Elles paraissent moins radicales aujourd'hui. Entretemps, nous avons endroit au "Clash of civilizations" de huntington (1993) ainsi qu'à l'article de Richard Rosecrance qui disait en substance : "l'antagonisme le plus fort auquel le monde pourrait assister, ce serait un clivage radical entre les Etats Unis et le Japon" (Dialogue, Mars 1993).

 

La "mondialisation" qui s'impose actuellement à tous et partout, faisant fi totalement des valeurs et des systèmes culturels des autres, constitue une menace réelle pour la paix. Elle a fait, depuis le début de la décennie, des dizaines de milliers de victimes dans le monde non-occidental. Aujourd'hui, le terme de paix -un objectif très cher au peuple du Japon- signifie aussi le combat pour la diversité culturelle.

 

Le Japon peut jouer un rôle clef à cet égard, non seulement en tant que puissance économique, mais également parce qu'il incarne l'exemple qui a réussi jusque là, dans sa quête de survie culturelle. Cet objectif, en effet, est autrement plus urgent que toutes les autres priorités qui figurent aux programmes nippons d'Aide Publique au Développement. Je voudrais, pour conclure, citer cette phrase de Braudel qui me paraît fort à propos dans le cadre de ce débat : "on reconnaît une civilisation par son refus d'emprunter".

 

Mahdi Elmandjra

Tokyo, le 8 septembre 1999


 

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Mahdi Elmandjra est diplômé de l'Université de Cornell (USA). Il est titulaire d'un doctorat d'Etat de la London School of economics. Professeur des Relations Internationales à l'Université de Rabat depuis  1958, il a occupé des postes de haut niveau au sein de l'UNESCO et de l'ONU. Ancien Président de la Fédération Mondiale des Etudes du Futur, il est également le Président Fondateur de l'Organisation Marocaine des Droits de l'Homme. Il exerce actuellement, en qualité de conférencier externe, à la "Japonese Society for the Promotion of Science" et à la "Tokyo Keizai University". Il est l'auteur de plus de 400 articles et de nombreux ouvrages, dont "On ne finit pas d'apprendre" (Club de Rome), "The United Nations System", "The First Civilizational War" et "Cultral Décolonisation".



[1] Article à paraître dans le numéro de Novembre ou décembre 1999 de la revue LOOK JAPAN.

[2] Voir <http://www.elmandjra.org/contents.htm>


Mahdi Elmandjra

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