L'objectif de ces "Assises" était de "permettre à
l'Afrique de définir son projet de développement humain
et
indiquer ses priorités à cet égard." Les conclusions
de ces
assises seront transmises à la Conférence mondiale sur
le
Développement social qui se tiendra en mars 1995 à
Copenhague.
DIMENSION SOCIALE DU DEVELOPPEMENT
L'innovation dans cette initiative est l'importance
accordée à la dimension sociale dans l'élaboration
des
stratégies de développement. L'échec des modèles
de
développement suivis depuis plus de 30 ans s'explique,
essentiellement, par la négligence de l'élément
humain. Les
indicateurs sociaux concernant la pauvreté, l'analphabétisme,
la mortalité infantile, les maladies, le chômage et bien
d'autres maux sont accablants.
Il y a lieu de rappeler qu'il y a 37 ans, le 14 novembre
1958, l'Assemblée générale des Nations Unies,
approuva
après un très long débat et avec l'abstention
de nombreuses
délégations de pays développés, la Résolution
1258 (XIII)
qui soulignait "l'étroite interdépendance entre les
développements économique et social".
Cette résolution fut présentée par la délégation
marocaine avec l'appui de l'Inde et du Ghana. A cette époque,
tous les économistes et planificateurs distinguaient entre les
investissements productifs (infrastructures, agriculture,
industrie, ...) et non-productifs (éducation, santé,
affaires
sociales).
Il a fallu attendre la fin des années 1970 pour que les
instances internationales de financement commencent à
examiner des requêtes pour des prêts dans les secteurs
du
développement social. Un secteur qui fut, néanmoins,
fortement pénalisé par les programmes d'ajustement
structurel (PAS).
Le délaissement du développement du secteur social
est d'abord dû à l'insuffisant intérêt
que lui accordent les
Etats concernés et plus particulièrement ceux de l'Afrique.
Cela est très apparent au niveau de l'appropriation des
ressources budgétaires nationales.
CONSTAT D'ECHEC DES MODELES DE
DEVELOPPEMENT
Les "Assises" ont permis aux Africains de tirer
quelques leçons des résultats décevants des programmes
de
développement des trente-cinq dernières années.
Déjà en
juillet 1990, la Déclaration des Chefs d'Etat sur la situation
politique et économique en Afrique, adoptée à
Addis Abeba,
reconnaissait :
"Nous n'avons pas réussi, jusqu'à présent, à
atteindre l'objectif qu'on s'était fixé pour la
construction de bases solides pour le
développement autocentré de nos pays."
Un des résultats de ces "Assises" de 1995 a été
le
constat d'échec implicite à partir duquel il faudra repenser
les
modèles de développement dans leur ensemble en accordant
aux objectifs sociaux l'importance qu'ils méritent. Les
priorités ont fait l'objet d'un large consensus : ressources
humaines, science et technologie, communication et culture,
droits de l'homme et paix.
Les recommandations contenues dans la Déclaration
finale ne sont pas révolutionnaires. Elles reconfirment le rôle
déterminant des ressources humaines et de la science et de la
technologie dans toute stratégie du développement sans
oublier la dimension socio-culturelle et le respect des droits
de l'homme.
Il n'est pas possible de faire justice à l'ensemble des
débats et des conclusions de ces assises et l'on se bornera
à
deux questions - celle de la science et de la technologie et
celle de l'aide internationale.
SCIENCE ET TECHNOLOGIE
Il était fort judicieux et très sain de discuter des
problèmes de la science et de la technologie en Afrique dans
le cadre d'une conférence consacrée au "Développement
social : les priorités de l'Afrique". Le débat, dans
la
commission qui a traité ce sujet, a démontré que
les
scientifiques africains étaient très conscients de la
nature des
problèmes auxquels ils doivent faire face et des solutions à
envisager.
Les recommandations internationales concernant le
développement de la science et de la technologie, au cours
des trente dernières années, se comptent par dizaines
et peu
d'entre elles ont été suivies d'effets. Celles que les
Assises
ont adoptées sont à la fois plus modestes et plus concises
au
niveau des programmes tout en soulignant la nécessité
de
placer l'ensemble des politiques scientifiques dans le cadre
d'une vision à long terme et d'un nouveau paradigme qui
reste à concevoir.
Compte tenu de la balkanisation de l'Afrique, d'une
part, et de l'économie d'échelle que requièrent
la recherche et
ses applications dans les domaines de la science et de la
technologie, d'autre part, la mise en commun des ressources
et des projets est incontournable.
Ceci est encore plus indispensable lorsqu'il s'agit des
technologies avancées qui requièrent d'importantes sommes
pour la recherche, un grand marché pour amortir ces
dépenses et où il n'est pas certain que l'on puisse compter
sur
des transferts de technologies de la part des pays
industrialisés.
Les pays africains n'affectent même pas 0,3 % de leur
PIB à la recherche scientifique. Les "Assises" recommandent
que ce montant soit porté à 0.5 % ce qui demeurerait
un
faible effort en comparaison avec les pays industrialisés où
il
atteint et dépasse parfois les 2 %.
Cette recherche devrait servir à développer des secteurs
vitaux tels que l'agriculture, l'énergie, la santé et
l'habitat afin
de contribuer à l'élimination de la pauvreté qui
est l'objectif
principal.
AIDE AU DEVELOPPEMENT
Ayant recommandé certaines grandes orientations au
niveau des programmes, il était normal que les "Assises de
l'Afrique" se penchent sur le financement et lancent un appel
en faveur de l'augmentation de l'aide internationale publique
à 0,7% du PNB des pays industrialisés.
En réalité, les délégués africains
ne se faisaient aucune
illusion à ce sujet car le précédent de la session
spéciale de
l'Assemblée générale des Nations Unies consacrée
à l'Afrique
(Mai 1986) est encore présent dans toutes les mémoires.
L'Assemblée générale avait alors approuvé
un Plan
spécial de cinq ans (1986-1990) représentant des dépenses
totales de l'ordre de $ 128 milliards de dollars. Les deux-tiers
de cette somme ($ 82 milliards) devaient provenir des pays
africains et le financement du reliquat ($ 46 milliards ou $ 9
milliards par an) de contributions internationales. Des
promesses qui n'ont été tenues ni de part ni d'autre.
Les conclusions de ces "Assises" offrent l'occasion de
faire le point sur les problèmes de l'aide en ce qui concerne
l'Afrique. Déjà en 1988, Halls Hansen, consultant du
ministère norvégien du Développement évaluait
la décennie
des années 1980 de la manière suivante :
"une décennie d'échecs, les pauvres dans les pays
pauvres ont souffert de prescriptions politiques
des pays donateurs occidentaux...ces pauvres
sont ceux qui paient le prix de la paupérisation
de leur pays. L'inégalité ne fait que croître alors
qu'un plus grand nombre d'entre-eux perdent
leurs emplois et que les salaires sont gelés à la
suite de la présente vague de privatisation
encouragée par l'Occident...Nous avons
complètement échoué dans nos relations avec
l'Afrique ... ceci à cause de leur dépendance
croissante à notre égard."
Les nouvelles réalités du système international,
les
grands déséquilibres de l'ordre économique mondial,
les
intérêts et les motivations qui animent les programmes
d'aide
bilatérale et la grave crise que traverse la coopération
multilatérale sont des d'indices qui ne plaident pas en faveur
d'une générosité internationale. L'aide internationale
publique
des pays membres de l'OCDE est en forte baisse depuis
1992.
En termes comptables, il n'y a pas d'aide car le flux
financier entre le Sud et le Nord est négatif. On estime à
environ 1500 milliards de dollars le transfert total des pays
industrialisés vers le tiers monde depuis le début des
années
soixante. Par contre le montant de la dette des pays en
développement atteint plus de 2000 milliards de dollars
aujourd'hui. A cette différence négative s'ajoute le
fait qu'un
minimum d'environ 50 % des sommes accordées, sous forme
d'aide ou de prêts, reviennent à leurs sources.
Le développement social requiert une stratégie d'auto-
dépendance où les apports extérieurs seraient
de nature
complémentaire. L'autofinancement encourage la remise en
cause des structures économiques et sociales héritées
de la
période coloniale et requiert un choix plus rigoureux des
priorités.
A la suite des débats qui se sont déroulés au cours
de
ces "Assises", l'Afrique devrait prendre conscience des
limites qualitatives et quantitatives de l'aide internationale
qui n'a fait qu'augmenter sa dépendance sans véritablement
contribuer à son développement, exception faite des quelques
privilégiés au pouvoir.
L'aide limite l'innovation et la liberté d'action. N'étant
pas sujette à une approbation d'instances représentatives
nationales, elle réduit le degré de participation de
la
population dans les choix des politiques de développement.
Elle marginalise les compétences locales. En outre, et ceci
n'est un secret pour personne, les programmes d'aide ne sont
pas à l'abri de la corruption.
Malgré toutes les difficultés que l'Afrique a traversées
et celles qu'elle a encore devant elle il y a de l'espoir si on la
laisse se prendre en charge. Le continent est aujourd'hui
riche, non seulement, par ses ressources naturelles mais aussi
et surtout par ses ressources humaines qu'il faudra mobiliser.
Une mobilisation qui ne dépend pas, uniquement, de moyens
financiers mais qui requiert un environnement propice à la
créativité et l'innovation et où règne
un état de droit.
Il est à espérer que la communauté internationale
fera
preuve de l'imagination nécessaire pour l'élaboration
de
nouveaux schèmes de coopération mutuellement bénéfiques
dans le respect des aspirations, des besoins essentiels et de la
dignité de l'Afrique.
Paru dans L'Opinion, 26/02/95, Rabat ; Al Maghrib, 28/02/95, Rabat ;
Le Matin, 28/02/95, Casablanca; Al Quds, 09/03/95, Londres.
* 20 Février 1995
L'auteur a été invité aux Assises de l'Afrique
à titre personnel et a participé aux travaux de
la Commission chargée de la Science et de la Technologie.
©
Genève 1996. Webeditor