Du clos à l'ouvert,
De l'Etre à la Personne,
Ma voix à la recherche de sa voix
Douleurs rythmées
Les Déracinés,
L'ère de la détraumatisation,
La crise des valeurs,
Le Personnalisme musulman
La rose se meurt,
Orphelin au dessous de zéro,
Soif d'innocence,
Adil
Morsure sur le fer,
Le bavardage et la langue
Le Monde de demain : le Tiers-Monde accuse
Non, ce n'est pas un poème mais un simple inventaire
de quelques uns des titres des ouvrages et recueils de poésie
publiés par le Professeur Si Mohamed Aziz Lahbabi qui vient
de nous quitter, Bien que très incomplète elle illustre
la
diversité d'intérêts et l'étendue des préoccupations
de notre
bien cher Aziz Lahbabi -que Dieu bénisse son âme.
Il est très difficile, lorsqu'on est encore sous le choc -
celui de la "morsure du fer" (quand le "fer vous vole"), de
réagir, rationnellement, à un événement
comme celui de la
disparition d'une personne de l'envergure de Aziz Lahbabi
surtout si l'on a eu le privilège et le bonheur de l'avoir
fréquenté et bien connu.
Il ne s'agit pas, ici, de faire justice à son oeuvre
créatrice, philosophique, littéraire et poétique
cela ne saurait
se faire par une seule personne, mais avant tout de lancer un
cri de coeur pour partager une peine profonde avec la
multitude d'amis qu'il a comptés au Maroc et à travers
le
monde.
Premier docteur en philosophie marocain, Aziz
Lahbabi a aussi été un militant de la première
heure honoré
par les prisons du colonialisme français. Ce qui ne l'a pas
empêché en tant que grand humaniste, plein de générosité,
de
se consacrer à l'étude de la culture française
et à l'utilisation
de sa langue sans le moindre complexe compte tenu de son
bilinguisme parfait et de son ouverture sur le monde.
Je pleure, non seulement, la perte d'un ami proche mais
celle d'un modèle culturel de plus en plus rare au Maroc
comme ailleurs - celui chez qui l'être humain prime avant
tout. En tant que philosophe, la question des finalités de
l'existence de cet être lui importait beaucoup, d'où son
attachement à l'importance des valeurs culturelles et son
ancrage sur sa propre culture comme fenêtre sur les autres
cultures. Ceci était très apparent dans les stimulantes
conférences qu'il organisait sur le thème "Où
Va ?". Le sens
de direction de l'espace et du temps et du contenu de leur
intersection était sa préoccupation majeure.
Son débat interne était entre le "philosophe" et le
"poète". Je crois que, malgré sa formation de philosophe,
ses
recherches et son enseignement de cette matière pendant de
longues années, le côté poète l'emportait
sur celui du
philosophe. Il n'était pas un philosophe-poète mais un
poète-
philosophe très proche des vibrations et des sensibilités
de la
vie.
Dans le merveilleux ouvrage qu'il édita en 1964,
"Florilège Poétique Arabe et Berbère" avec des
illustrations
de Karim Bennani, Mahjoubi Aherdane et Ahmed Cherkaoui,
Lahbabi écrivait sur la dernière page,
"Si la poésie devait faire quelque
recommandation. Elle dirait,'Vois, sens et vis
pour me rencontrer!'
En réalisant la symbiose de sa nature avec la
nature, l'homme devient poète : l'art est la
contemplation devenue action, humanisation de
la nature, et 'naturation' de la subjectivité
humaine.
La philosophie, en tant que réflexion de l'esprit
sur lui-même et sur ses oeuvres (dont l'art),
baigne dans des systèmes d'indications, de
concepts et de règles; elle s'articule sur des
dogmes, des idéologies. Au contraire, la poésie
baigne dans un halo de clair-obscur émotionnel
plus que rationnel : elle est comme tout art,
message et témoignage sur l'homme et les
hommes. Elle explicite ou suggère notre être, tout
ce qui est qualificatif, informulable en nous :
l'être en tant qu'émotion, sentiment, esprit dans
la spontanéité créatrice.
Poésie !
Eternelle interrogation sur le moi, éternelle
évocation de notre destin!
Fleurs des arbres. fleurs sur les tombes!
Rossignols qui changent, rossignols qui se taisent
pour toujours!
Papillons qui volent, papillons qui meurent !.."
Comment trouver des mots plus appropriés que les
siens pour évoquer sa disparition. Les fleurs de sa créativité
continueront à fleurir dans les esprits de ses lecteurs, les
chants de ses poèmes ne se tairont pas et même les papillons
ne l'oublieront pas car comme eux il fertilisait les esprits et
les coeurs en transposant la connaissance et en transmettant
l'amour.
Tu nous manqueras beaucoup, mon cher Aziz, à
l'Académie où tu introduisais la note d'informalisme
et la
modestie nécessaires à l'humanisation des débats
ainsi que la
note d'humour pour ridiculiser l'arrogance de la fausse
connaissance, à l'Association marocaine de Prospective, dont
tu as été un des membres fondateurs et à laquelle
tu as tant
donné. Tu manqueras à tes innombrables amis, mais tu
seras
irremplaçable pour Fatima et Adil. C'est à eux que va
toute
ma pensée et mes larmes sèches car tu n'aimes pas le
deuil et
la tristesse et aussi parce qu'en tant que véritable croyant
tu as
toujours été conscient de l'aspect éphémère
de la vie.
"Nous sommes à Dieu et c'est à Lui que nous
revenons".
Paru dans l'Opinion, 25/0893, Rabat ; Le Matin du Sahara, 25/08/93,
Casablanca ; Anwal, 25/08/93, Casablanca ; Maroc Soir, 25/08/93,
Casablanca ; Al Alam, 27/08/93, Rabat ; Horizons Maghrébins,
Univ. de
Toulouse, 1993.
* 25 Août 1993
©
Genève 1996. Webeditor