Mon cher EDGARD,
Combien d'heures avons nous passé ensemble dans des colloques et réunions dans différentes enceintes à travers le monde depuis que j'ai eu le privilège de te connaitre, il y a plus de 20 ans, au Club de Rome grâce à feu Aurelio Peccei et à "Futuribles", grâce à feu Bertrand De Jouvenel - un prototype d'âmes humaines généreuses, ouvertes sur la problématique planétaire de l'être humain devenu une denrée très rare en Occident et dont tu demeures un exemple fort atypique en ces heures difficiles.
Combien de documents, d'écrits personnels et lettres avons nous échangé durant cette période? Combien de crises et de malentendus sommes nous toujours parvenus à surmonter dans des rapports pleins de tolérance et de respect mutuel pour les systèmes de valeurs de l'autre?
Ta dernière lettre datée du 24 janvier 1991 est pour moi l'apothéose d'une relation amicale bien fraternelle et d'une complicité intellectuelle dont le droit à la dignité et à la liberté de tous les êtres sur cette terre.
Au moment où la rupture entre le Nord et le Sud, entre l'Europe et le Monde Arabe, entre les rives nord et sud de la méditerranée, entre la France et le Maghreb est complètement consommée sans possibilité de retour aux modèles de domination politique et économique et d'arrogance culturelle d'hier, je tiens à réaffirmer une sincère amitié qui m'est extrêmement chère et que rien ne pourra affecter.
Je suis encore ému par l'intense hônneteté et le cri de coeur dans ton interview avec Radio France Internationale (RFI) du 22 janvier 1991 qui demeurera à jamais gravé dans le coeur de tes nombreux amis et admirateurs à travers le Monde Arabe.
Ce téléfax ouvert ne s'adresse ni à l'ami ni au frère mais au Président de l'Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris dont j'ai accepté l'invitation de faire partie du Conseil qui m'a fait l'honneur de m'élire membre de son Comité Restreint.
Au cours de cette réunion d'il y a 13 mois, j'avais insisté comme depuis de nombreuses années au sein du Club de Rome, de "Futuribles", et de la Société Internationale du Developpement (SID) que tu as présidée avec compétence et dévouement - sur le danger que représentait l'absence de communication culturelle entre le Nord et le Sud à cause du refus du Nord à écouter et encore moins à comprendre "l'autre".
Dans le compte rendu publique de la première session du comité culturel consultatif de l'IMA (Paris, 8 - 10 janvier 1990), on peut lire à la page 4, "Mahdi ELMANDJRA dit sa conviction que les conflits à venir ne seraient pas politiques ni économiques mais culturels, et qu'il faut donc se préparer à y faire face par la tolérance et le respect des valeurs des autres, en espérant parvenir ainsi à des relations enfin équilibrées".
A un moment où nous vivons le conflit le plus barbare de l'histoire de l'humanité qui constitue à la fois un génocide culturel et humain que l'Occident a voulu à tout prix, comme je l'ai écrit dès le 12 septembre dans l'article publié dans le numéro d'octobre 1990 de "Futuribles" dont nous sommes tous les deux membres du Conseil d'Administration, ce conflit est un conflit Nord - Sud dont l'enjeu est culturel et qui représente le début d'une ère post-coloniale. Il s'agit de la première guerre véritablement mondiale. Celles de 1914 - 1918 et 1939 - 1945
avaient comme origine des causes uniquement européennes et à un moment où le tiers monde était presque entièrement colonisé et n'avait pas le droit à la parole.
Par contre la guerre que l'Occident a volontairement déclenché le 17 janvier 1991 (et que j'avais prévu dans une interview avec RFI le 27 septembre 1990) est une guerre qui ne fera que commencer par d'autres moyens que militaires quand ce que les coalisés appellent déjà "l'après-guerre" aura débuté.
C'est un long feuilleton qui occupera au moins une génération d'un bout de la planète à l'autre et qui demandera beaucoup de tolérance et de compréhension de part et d'autre pour permettre aux générations du XXIème siècle de survivre dans la paix, le respect et la dignité. En attendant ces meilleurs temps, qui finiront par arriver, car je crois dans les qualités intrinsèques de l'homme d'où qu'il vienne, adieu le dialogue Nord-Sud, adieu le dialogue Euro-Arabe, adieu la coopération méditerranéenne, adieu la "francophonie", adieu le "co-développement". Et cela malgré ce que certains gouvernements totalement coupés des relations et des sentiments profonds de leurs populations voudront faire croire dans des rencontres internationales pendant les prochains mois ou même prochaines courtes années.
Par contre le dialogue des êtres libres - et ils sont heureusement légion - lui, est éternel et personne ne pourra l'interrompre - c'est à partir de cet humanisme universel que les hommes et femmes de bonne volonté et d'amour devront combattre la haine et reconstruire l'avenir. Dieu est avec les patients.
Un ami fidéle qui ouvre son coeur à un homme de coeur qui n'est pas un enfant de choeur,
* Al ALAM, 91/02/27 & 91/03/09, Rabat, Maroc; AL KHABAR, 91/02/27 & 91/02/28, Alger; AL KHADRA, N° 40, 91/03/01, Tanger; Agence de Press Espagnole (EFE) 91/02/25; AL KACHKOUL, 91/03/11, Rabat.