LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Lettre ouverte à M. Javiez Perez de Cuellar
Secrétaire général des Nations-Unies (II)

 

Rabat, le 13 février 1991
M. Javier Perez de Cuellar
Secrétaire général
Nations Unies
New York  
 Monsieur,
 

Le premier janvier 1991, j'avais fait appel à vous pour intervenir afin de préserver la paix en ces termes,
"(...) Le Secrétaire général des Nations Unies a aussi des responsabilités déontologiques et pédagogiques dans l'explication du respect de la règle internationale du droit. Dans de tels cas, le silence ne pourrait être nécessairement la meilleure contribution au maintien de la paix à un moment où la guerre psychologique conventionnelle est à son paroxysme.

"Vu qu'il ne nous sépare de la date limite du 15 janvier établie par le Conseil de Sécurité que deux semaines, l'Opinion publique mondiale a besoin de savoir, d'un point de vue moral, légal et technique, que le recours à "tous les moyens nécessaires" doit être déterminé par le Conseil de Sécurité lui-même après le 15 janvier...

"Seul le Secrétaire général a l'autorité morale et légale d'apporter de telles clarifications pour éclairer l'opinion publique internationale et réduire les risques d'une agression quasi-unilatérale mille fois plus désastreuse que celle qu'elle veut corriger.

"Monsieur le Secrétaire général, ceci est un appel au citoyen le plus responsable du monde pour faire valoir le droit et pour intervenir plus ouvertement afin de réaliser l'objectif cardinal de la Charte des Nations Unies : la préservation de la paix..."

Il est certain que vous devriez avoir reçu une multitude d'appels similaires pour sauver l'humanité du fléau de la guerre. Il paraît cependant que tous ces appels ont été ignorés. Pourquoi deviez vous attendre jusqu'au 15 janvier pour commencer à dire que la guerre dans le Golfe n'était pas une guerre des Nations Unies. Si une telle déclaration avait été faite avant le 17 janvier, le monde aurait été différent de ce qu'il est aujourd'hui.

J'ai été choqué par votre utilisation des termes "juste" et "légal" en liaison avec la guerre. Votre affirmation que la guerre dans le Golfe est une "guerre légale" n'est pas seulement déplaisante mais également en violation de l'objectif cardinal des Nations Unies qui est le maintien de la paix.

En lisant la transcription de votre entretien avec le Président irakien le 13 janvier 1991, j'ai été frappé par le désir que vous avez exprimé de visiter l'Irak en tant que touriste à cause de la richesse de son héritage culturel. L'ironie de tout cela, à ma connaissance, c'est que vous n'avez pas été franc quant à la destruction d'une partie de cet héritage, le Musée National de Bagdad inclus, sans parler des nombreux sites archéologiques et religieux. Et pourtant vous avez la responsabilité, tout comme le Directeur général de l'UNESCO de veiller à l'application de la Convention de la Haye (1954) concernant la protection de la propriété culturelle durant les conflits armés.

Je viens d'entendre à la radio votre commentaire sur le bombardement des sites civils en Irak y compris un abri anti-bombes dans lequel près de 800 personnes innocentes ont péri. Vous avez exprimé votre "consternation"! Que c'est compatissant de votre part au moment où un Etat membre des Nations Unies est en train d'être totalement détruit et au moment où un génocide est perpétré sous vos yeux - un génocide qui est en violation totale d'un autre accord international adopté par les Nations Unies : la Convention sur la prévention et la punition du crime de génocide (annexée à une Résolution de l'Assemblée générale 260-A (III) du 9 décembre 1948).

Il paraît que vous ne désirez pas voir renouveler votre mandat et vous anticipez votre retraite vers la fin de l'année. Ne vaudrait-il pas mieux, Monsieur, rendre un grand service à l'humanité en prenant votre retraite dix mois plus tôt que prévu ?

Quoi que vous fassiez, une chose est certaine : rien ne sera plus jamais comme avant le 17 janvier 1991. La principale victime, après la paix mondiale, et la population de l'Irak, ce ne seront autres que les Nations Unies elles-mêmes, qui auront perdu beaucoup de leur crédibilité. Vous êtes accidentellement entré dans l'Histoire en tant que l'un des protagonistes de la vraie Première Guerre Mondiale - une guerre entre le Nord et le Sud. Une guerre de l'hégémonisme culturel occidental contre la diversité des valeurs. Une guerre qui continuera durant au moins une génération pas seulement sur les terrains militaires. Vous avez par conséquent ouvert la voie à l'émergence d'un nouveau monde mais un monde assez différent de celui envisagé par vos patrons, les membres permanents du Conseil d'Insécurité.

Sincèrement vôtre.

 
Mahdi Elmandjra
E-mail
 


Mahdi Elmandjra
Ancien Sous-Directeur général de l'UNESCO
Rabat, 13 février 1991.
 

* AL KHADRA, N° 38, 91/02/15, Tanger, Maroc;
AL ALAM, 91/02/16, Rabat;
LE MATIN, 91/02/17, Maroc;
AL KHABAR, 91/02/18 -19; Alger, Algérie;
REUTERS, 91/02/14.