LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Lettre ouverte au secrétaire général
des Nations Unies (I)*

Monsieur le Secrétaire général,

Je m'adresse à vous en ce premier jour de l'année, en tant qu'un citoyen du monde qui a été associé d'assez près au système des Nations-Unies durant les 40 années passées, et ce, dans diverses fonctions : membre de la délégation de mon pays auprès des Nations Unies avant et après l'indépendance, stagiaire au Secrétariat des Nations Unies, haut fonctionnaire international (durant 18 ans), professeur de Relations Internationales et en tant que défenseur des droits de l'homme et de la paix.

J'étais attentivement à l'écoute, à la veille de la nouvelle année et aussi le premier jour de celle-ci, à travers la presse et la radiodiffusion de différents pays, de quelques mots ou d'un message de la part du Secrétaire général durant ces temps vraiment difficiles où la paix internationale ne s'est jamais trouvée autant menacée dans l'histoire des Nations Unies. Cette quête est restée insatisfaite à ce jour. D'où l'objet de cette "lettre ouverte". Votre rapport de 1990 sur les activités des Nations Unies (septembre) ainsi que la déclaration que vous avez faite le 29 novembre 1990, après l'adoption de la décision du Conseil de Sécurité autorisant l'utilisation de "tous les moyens nécessaires" afin de contraindre l'Irak à se plier à ses décisions (Résolution 678), demeuraient des sources d'espoir, malgré la gravité des tensions internationales prédominantes.

L'absence presque totale de toute référence aux Nations Unies ou à son Secrétaire général, depuis l'adoption de la résolution du Conseil de Sécurité du 29 novembre, dans les déclarations de Chefs d'Etats et de fonctionnaires très haut placés dans le gouvernement des pays directement impliqués dans la crise du Golfe, est bien inquiétante. En particulier, lorsqu'on la compare à l'agitation diplomatique de certaines des grandes puissances et l'hystérie de leur mass-média qui ont prévalu avant l'adoption de ladite résolution.

Trente-trois jours sont passés sans aucune déclaration publique majeure de la part du Secrétaire général. Un Secrétaire général qui a insisté le 29 novembre 1990 sur les "45 jours d'efforts sérieux de la crise", avant d'ajouter, "très conscient de la responsabilité inhérente à ma fonction, je dois exprimer l'espoir que cette période-ci sera utilisée pour le but le plus constructif". Sans parler du Secrétaire général qui a eu le courage de déclarer, il y a deux mois de cela, que la validité de l'article 51 concernant le "droit inhérent à l'autodéfense collective ou individuelle", avait expiré.

Je sais que vous êtes entièrement conscient de vos responsabilités telles qu'elles découlent de la Charte des Nations Unies, surtout l'article 99 qui permet au Secrétaire général "d'attirer l'attention du Conseil de Sécurité sur toute question qui, à son avis, pourrait menacer le maintien de la sécurité ainsi que la paix internationale".

Les articles 22 et 23 du règlement intérieur du Conseil de Sécurité ainsi que votre recours constant, et ceux de vos prédécesseurs à ces dispositions, ne laissent aucun doute quant au droit d'initiative du Secrétaire général, en plus des "autres fonctions qui lui sont confiées" par les organes de l'Organisation (article 98).

Tout le monde sait, par simple lecture de la presse, que de fortes pressions, y compris celles à caractère budgétaire et financier, ont été exercées sur le Secrétaire général et ont entravé l'accomplissement réel de son devoir durant la crise, et ce, depuis le commencement, y compris son rôle traditionnel en tant que "médiateur" sur la scène internationale. Vous avez personnellement usé de cette capacité de façon très positive et très réussie dans la solution de plusieurs autres crises dans le passé.

Ce qui est en jeu aujourd'hui, Monsieur le Secrétaire général, et vous le savez mieux que quiconque, n'est ni plus ni moins que la crédibilité des Nations Unies : la seule organisation internationale existante qui se consacre au maintien de la paix. La Résolution 678 du Conseil de Sécurité, par son utilisation d'expressions vagues telles que "tous les moyens nécessaires" et l'absence de toute référence aux articles 46 et 47 de la Charte qui qualifient et posent des conditions pour l'application de l'article 42, peuvent mener à la guerre et constituer un obstacle pour la paix à moins que ces conditions ne soient scrupuleusement respectées.

La "diplomatie silencieuse" a ses grands mérites, surtout lorsqu'il s'agit du Secrétaire général des Nations Unies, mais celui-ci a aussi des responsabilités politiques et déontologiques quant au strict respect de l'Etat de Droit sur le plan international. Dans de tels cas, le silence n'est pas nécessairement la meilleure contribution au maintien de la paix, surtout face à une guerre psychologique qui a atteint son paroxysme.

Comme le délai du 15 janvier fixé par le Conseil de Sécurité n'est qu'à deux semaines seulement, l'Opinion publique mondiale a besoin de savoir, du point de vue moral, et technique, que le recours à "tous les moyens nécessaires", doit être déterminé par le Conseil de Sécurité lui-même après le 15 janvier. Et que c'est au Conseil de Sécurité, et à personne d'autre, qu'il appartiendrait de décider de la nature de ces "moyens" y compris l'usage de la force ainsi que des conditions qui doivent être respectées, telles que le prévoient les articles 46 et 47 de la Charte concernant l'action militaire sous l'égide des Nations Unies.

C'est au Secrétaire général et à lui seul que revient l'autorité morale et légale de faire de telles clarifications afin d'éclairer l'opinion publique internationale et de réduire les risques d'une agression quasi-unilatérale mille fois plus désastreuse que celle qu'elle est sensée rectifier.

Monsieur le Secrétaire général, ceci est un appel au citoyen du monde le plus responsable afin qu'il se prononce à haute voix sur les aspects légaux et qu'il intervienne plus ouvertement afin de contribuer à la réalisation de la finalité même de la Charte des Nations Unies : la préservation de la paix.

Des membres influents au sein du Congrès des Etats-Unis d'Amérique, des représentants de plusieurs membres de la nouvelle "coalition" occidentale et de la Communauté Economique Européenne, le président du Mouvement des Non-Alignés, des autorités religieuses de croyances multiples, des associations non gouvernementales nationales et internationales appartenant à plusieurs pays et plusieurs secteurs, sont tous partis ces dix derniers jours en croisade pour la paix.

Le monde entier attend une initiative du Secrétaire général, même M. Brezezinski qui écrit dans le "Washington Post" du 31 décembre :

"Mieux encore,les européens et les Nations Unies devraient y mettre leur nez, car cela ne devrait pas être une affaire purement irako-américaine... De même le Secrétaire général des Nations Unies est dans l'obligation de tenter un dernier effort pour s'assurer si une formule non violente, basée sur les résolutions des Nations Unies, ne pourrait pas être trouvée". Votre silence peut être interprété comme un acte de dignité vis-à-vis de la manière dont vos hautes responsabilités n'ont point été reconnues sinon ignorées par de puissants membres de votre Organisation. Si tel est le cas, je pense que la question a été bien comprise par la plupart des observateurs des Nations-Unies. Vous avez acquis assez de respect et réalisé des succès incontestables dans l'accomplissement de vos responsabilités durant ces dernières années, en tant que Secrétaire général, ce qui vous permet d'être à la hauteur des espérances de tous les amoureux de la paix : la vaste majorité de l'humanité qui attend avidement la voix de la sagesse, de la raison et de l'amour qui dénoncerait cette crise de gouvernance et d'éthique.

 
Mahdi Elmandjra
Ancien Sous-Directeur général
de l'UNESCO

Mahdi Elmandjra
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Rabat, le 1er janvier 1991

Dépêche Reuters, Rabat, 05/01/1991
Sahara, Casablanca, 07/01/1991
Al Ittihad Al Ichtiraki, Casablanca, 08/01/1991
El Watan, Alger, 09/01/1991
Libération, Casablanca, 11/01/1991