LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
 LA MEMOIRE ET L'OUBLI*
 
 

On saurait comprendre le progrès culturel, scientifique et technologique réalisé au cours des dernières décennies que si l'on comprend d'abord ce qu'on appelle la révolution informatique. En effet, le monde accorde de plus en plus d'importance à l'information en tant que base de toute connaissance - cette information est aujourd'hui bien plus précieuse que les matières premières ou même le capital. L'information est néanmoins sans aucune utilité si elle n'est pas mémorisée. D'où le rôle vital de la mémoire. La vie elle-même, du point de vue biologique, est essentiellement un processus de traitement d'informations grâce au système neuro-physiologique et à la mémoire que constitue le code génétique.

Les armes dévastatrices utilisées par les Etts-Unis contre l'Iraq différent des armes conventionnelles du fait qu'elles sont dotées de mémoires explicitées par des ordinateurs. On peut citer indéfiniment des exemples qui démontrent l'importance de la mémoire dans différents domaines.

La guerre du Golfe nous offre l'occasion d'analyser et d'essayer de comprendre avec lucidité et d'une manière auto-critique ce qui s'est passé afin d'entrevoir ce qui nous attend, ce que nous voulons et comment y parvenir. Cela ne saurait se faire sans mémoire.

Si nous considérons le terme de mémoire en arabe - "dhakira", que constatons-nous ? Ce mot tire son origine du verbe "dhakara" (citer, consigner, rappeler, se souvenir...). Une des appellations du livre saint (le Coran est "Adhikrou al hakim" (le judicieux rappel, la sage mémoire, l'invocation de Dieu, la sage mémoire...). Le mot "dhikr" est utilisé 268 fois dans le Coran ; c'est un mot qui a 63 autres dérivés. Il n'est pas possible de les évoquer tous ici mais arrêtons-nous, par exemple, à ces paroles divines : "Demandez donc aux agens du Rappel, si vous ne savez pas!" (Sourate 21, verset 7).

Le "dhikr" a plusieurs sens dans l'Islam, il est le contraire du "nisyane" (l'oubli). Le verbe "nassiya" (oublier) se trouve 45 fois dans le Coran, et 28 mots en sont dérivés. En voici quelques exemples :

"Très certainement Nous avions auparavant engagé Adam ; puis il oublia ; et Nous n'avons pas trouvé chez lui de résolution". (Sourate 20, verset 115).

"Oui, à ceux qui s'égarent du sentier de Dieu, un dur châtiment, pour avoir oublié le Jour des Comptes". (Sourate 38, verset 26).

On n'a pas le droit si rapidement le passé et ce qu'ont vécu le Maghreb, le Monde arabe, le Monde islmaique et le Tiers-Monde ne serait-ce que depuis la dernière guerre mondiale. Pendant cette période, 275 conflits armés ont eu lieu, faisant des dizaines de millions de victimes. Le Monde arabe à lui seul a perdu plus que le nombre des juifs morts au cours de la seconde guerre mondiale.

En parlant de mémoire en ce jour du 10 avril 1991, rappelons-nous du discours historique prononcé par feu S.M. Mohammed V le 9 avril 1947 à Tanger, discours qui a exprimé la volonté de l'ensemble du peuple marocain de se libérer du joug de la civilisation et de la domination culturelle françaises. Un discours dans lequel Sa Majesté avait insisté sur une donnée fondamentale à savoir que le Maroc était une partie intégrale du Monde arabe et du Monde islamique. Cette déclaration avait entraîné le changement du Résident général qui fut remplacé par le Général Juin.

Un autre anniversaire, datant de quelques jours seulement, est celui de la signature du Traité du Protectorat (31 mars 1912). Il y a d'autres dates encore à ne pas oublier et qui concernent à la fois le colonialisme, la science et la culture. La présence française au Maroc ne date ni du Traité d'Algésiras de 1906 qui ouvrait l'ère d'un nouvel ordre colonial, assez semblable au Nouvel Ordre International qui commence à prévaloir, sous l'égide des Etats-Unis et avec l'aide des Nations Unies et que je qualifie de "post-colonial", ni du Traité du Protectorat de 1912.

Il nous faudra revenir 88 ans en arrière - le double des 44 ans écoulés depuis le discours mémorable de Tanger - à octobre 1903 date à laquelle la France a fait son entrée au Maroc en installant à Tanger la Mission Scientifique Française qui fut créée par Alfred Le Chatelier et dirigée par Georges Salmon. Un marocain, Tayeb Boutbouqalt a consacré sa thèse de doctorat2 à l'histoire de cette Mission qui est intimement liée à celle de la colonisation.

La chose a retenir est que c'est par le biais de la recherche scientifique, par le financement d'études et de revues spécialisées dans les questions touchant à l'Islam et aux affaires du Maghreb, que l'on a préparé le lit d'un colonialisme encore à présent à nos jours sous différents visages. L'idée de l'établissement de cette Mission émanait du Gouverneur français en Algérie. Nous ne devons pas donc lire que l'occupation du Maroc a commencé en 1912 - cela est l'aspect formel des choses - mais qu'elle remonte à 1903 par le recours à une recherche scientifique destinée à combattre l'Islam et toutes les valeurs existantes.

Toujours au sujet de la mémoire, le 5 avril 1991 restera, du moins pour moi, une date qui marque le début du "post-colonialisme" au Maroc. Ce jour là, à 17:45 heures, heure marocaine, on pouvait suivre sur Médi 1 une émission sur "la raison" qui a duré une heure et au cours de laquelle le Ministère français des Affaires Etrangères, Roland Dumas, s'est comporté non seulement comme s'il était chez lui oubliant que le Maroc était un pays indépendant.

Dans cette émission, ou les questions étaient posées à partir de Paris par des marocains et des maghrébins bien connus pour leur participation aux campagnes médiatiques pro-françaises - ceux que l'on dénomme comme étant des membres du "Hizb Faransa" (le parti de la France) et qui ont donné des preuves tangibles de cet engagement tout au long de la guerre du Golfe. Un nombre de ces personnes comptent parmi les collaborateurs réguliers de cette radio colonialiste basée à Tanger et qui ose se donner le nom de "Radio du Maghreb".

Cette journée du 5 avril 1991 inaugure une nouvelle époque et, contrairement à l'affirmation de Roland Dumas selon laquelle on aurait "définitivement tourné la page" (faisant allusion à la guerre du Golfe), je dis, moi, qu ela France a commencé une nouvelle page, celle du post-colonialisme, ou du post-protectorat. Le 5 avril 1991, c'était cinq jours exactement après la date anniversaire du Traité du Protectorat, c'était aussi deux jours après la date anniversaire de la tuerie de Casablanca de 1947 provoquée par une conspiration colonialiste qui visait à empêcher feu S.M. Mohammed V d'effectuer le voyage à Tanger. Dans ce massacre, plus de cent marocains ont trouvé la mort, sans parler d'un très grand nombre de blessés.

Cela ne s'oublie pas... La date du 5avril 1991, c'est aussi un mois après la marche historique (Rabat, 3 février 1991) du peuple marocain pour témoigner sa solidarité avec le peuple iraqien et son indignation au nouvel impérialisme américano-anglo-français. Une mache sans précédent depuis le début de l'indépendance, si l'on excepte la Marce Verte de 1976. Non, nous n'avons pas le droit d'oublier et encore moins celui de torpiller l'édification de notre mémoire collective. Il ne s'agit ici ni d'un esprit de rancune ou de vengeance mais du droit à la mémoire.

Revenons brièvement aux déclarations de Roland Dumas du 5 avril 1991. Il importe que l'on sache tout d'abord que les lecteurs des journaux français de l'après-midi de ce jour là avaient déjà pris connaissance de propos de Roland Dumas quelques heures avant l'émission de Médi 1. Le correspondant spécial du journal "Le Monde" qui a accompagné Roland Dumas au Maroc commençait son article ainsi :

"Une page difficile est tournée. Il faut regarder vers l'avenir avait affirmé M. Dumas, avant même de rencontrer les dirigeants marocains, au cours d'un débat organisé par la radio Médi 1".

Le Monde, 6 avril 1991, p.30).

Notons en passant ce manque de respect de la part d'un ministre tenant des propos dans un pays étranger avant même de rencontrer les dirigeants du pays qu'il visitait. Il se considérait tout simplement chez lui surtout à travers les ondes d'une radio "bilingue" qui émet de Tanger sous, il est vrai, la direction générale d'un français avec la participation de nombreux journalistes français et celle de capitaux français.

Je maintiens que les propos de Roland Duma sur les ondes de Médi 1, le 5 avril 1991, sont d'une importance historique. Ils méritent de faire l'objet de plusieurs mémoires de troisième cycle et même d'une thèse de doctorat en relations internationales. Je dis cela en tant que professeur de relations Internationales car le discours du ministre des Affaires Etrangères de la france nous apporte beaucoup d'enseignements si l'on souhaite comprendre ce qui s'est passé au Golfe et ce qui nous attend dans le proche avenir depuis le déclenchement de ce que j'appelle : "la première guerre civilisationnelle mondiale" - tout y est.

Je tiens à ce propos à ajouter que, en ce jour du 10 avril 1991, nous sommes au 83ème jour de la première guerre civilisationnelle mondiale. On ne peut pas prétendre que la guerre a cessé alors que les informations d'aujourd'hui nous ont appris que, depuis le début de ce qu'on appelle "la pré-guerre", on a dénombré près de 2400 sorties de l'aviation américaine au-dessus du territoire irakien et aggrave les conséquences pour une population civile innocente. Selon mes estimations, le nombre des victimes irakiennes actuelles est de celles qui périront dans un proche avenir finira à atteindre près de 350.000 morts.

On parle d'une "défaite" des arabes. En réalité, la présente guerre ne ressemble nullement à celles qui se sont déroulées dans cette région dans le passé. Celle-ci est subie par un seul pays - l'Irak -face à une coalisation de 37 Etats. Aucun arabe non irakien n'est mort pour l'Irak en dehors des palestiniens qui mourraient quotidiennement avant et après le déclenchement du conflit. Il en sera toujours ainsi tant que durera ce "nouvel ordre international" qu'un pays comme la france exploite en invitant un nouveau concept juridique celui du "droit d'ingérence".

L'Occident n'est pas une contradiction près - pendant qu ela France use de "son " droit d'ingérence, le porte-parole de la Maison-Blanche déclare que les Etats Unis n'ont aucune intention de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Irak (voir "Le Figaro", Paris, 12 mars 1991)! Il doit donc mensonge. L'Iral y fait face seul comme durant le conflit armé. Aucun gouvernement arabe n'ose s'élevait contre les injustices dont souffre le peuple irakien. Même les expressions timides de solidarité, des quelques rares pays arabes qui osaient apporter un soutien moral pendant la guerre, ont cessé depuis. Nous avons bien vu ce qu'ont fait les pays qui se disent arabes, tout comme nous avons vu ce qu'a fait la Ligue des Etats Arabes, où est-elle, d'ailleurs! et où est cette Union du Maghreb Arabe (UMA) qui a tenté, sans conviction, de trouver une solution "diplomatique".

Pouvons-nous oublier tous ces faits et tristes réalités et nous résoudre à dire que le temps est venu pour le "dialogue" et la "réconciliation", en ignorant les sentiments profonds exprimés, avec dignité, par les populations arabes, musulmanes et du Tiers-Monde dans les manifestations publiques - qui n'étaient pas interdites.

Pourra-t-on oublier ce qui s'est arrive en France - ce pays qui veut donner des leçons de démocratie - au Président du Comité National d'Amnesty International qui a été suspendu de ses fonctions, suite à des pressions du Gouvernement français, pour la position qu'il a prise contre la guerre du Golfe. Et puis, nous avons vu ce qui s'est produit au sein du parti socialiste. On a interdit à trois ou quatre personnalités de prendre la parole, à quelque tribune que ce soit et quel que soit le sujet, avant janvier 1992. On a aussi vu les dispositions qui ont été prises à l'encontre de 11 membres de ce parti. Et l'on vient nous parler de liberté d'opinion et de démocratie dans ces pays!

Soyons conscients du fait que tout ce qui se passe autour de nous dans le monde a une relation étroite avec la culture dans son sens le plus global du terme. L'hégémonie culturelle est telle que Bush lui-même déclarait dès le premier jour de la crise du Golfe,

"ce sont nos valeurs que nous défendons, ainsi que notre mode de vie".

La cause principale de la Guerre du Golfe et celle des conflits Nord-Sud à venir est essentiellement d'ordre culturel. Aucun pays, aucune culture, ne peut rester indifférente à des stratégies et des plans qui visent ses systèmes de valeurs. Un minimum de vigilance est requis à cet égard. Comme le font d'ailleurs les pays européens, et la France en tête, vis-à-vis de l'envahissement culturel américain. Pourquoi nous serait-il interdit de faire la même chose en ce qui concerne la France qui ne cache pas ses objectifs culturels à l'égard de l'Afrique et du Monde arabe ?

Une bonne partie de ce que nous rapporte les presses française, anglaise et américaine incite à la méfiance. Les délégations continuent à venir nous rendre visite, celle-ci représentant le parti socialiste, celle-là l'Assemblée Nationale, une autre le Patronat... Restons avec la mémoire et revenons à l'intervention de Roland Dumas du 5 avril 1991 mentionnée plus haut. Le même jour, un an auparavant, le 5 avril 1990, André Fontaine, responsable du journal "Le Monde" signait un article intitulé : "L'Algérie entre le voile et la parabole" ou il parle d'une "course de vitesse entre la démocratie et l'Islam" établissant ainsi une antinomie découlant soit de l'ignorance soit de l'intolérance.

Aujourd'hui, des dizaines et dizaines d'articles sont écrits pour combattre l'Islam. Une revue aussi sérieuse que "Commentaire" vient de publier dans son dernier numéro (Vol. 13, n 52, Hiver 1990-1991) deux articles dans ce sens. Le premier, intitulé "la démographie de l'Islam" évoque le danger de cette croissance et de la "domination démographique du monde par l'Islam" selon la propre expression de son auteur Jean-Marie Poursin.

Dans le même numéro, on trouvait un autre article, signé de Nicolas Baverez, qui est convaincu que l'expérience algérienne va échouer et qui parle de ce qu'il appelle "le danger de l'Islam en Algérie" ; à la page 702, il écrit que la diplomatie française doit agir avec "souplesse" envers l'Union du Maghreb Arabe (UMA) en dépit des difficultés nées de la crise du Golfe. Il précise ensuite qu'un tel traitement doit venir d'en haut, par la voie de la CEE et de l'UMA ainsi que d'en bas, par la coopération entre les sociétés françaises et algériennes. Il termine son article ainsi,

"C'est à ces conditions que la France pourra contribuer efficacement à la délicate transition de l'Algérie vers la démocratie et le marché, partageant avec elle le meilleur de ses valeurs. Ainsi se vérifierait le pronostic que formulait dès 1958 le Général De Gaulle, selon lequel, 'l'Algérie restera française, comme la France est restée romaine'".

Et ce ne sont pas les exemples de ce genre qui manquent. Une célèvre revue française, "L'expansion", a publié il y a une semaine un article intitulé "le monde vu d'Alger", dans lequel l'auteur parle de M. Ahmed Ghozali, le Ministre algérien des affaires étrangères. Nous pouvons y lire une phrase qui trahit l'éthnocentrisme des occidentaux, et des français en particulier, qui n'ont d'autre référentiel que le leur. Voici la phrase :

"Par sa manière de s'exprimer par ses catégories intellectuelles, Sid Ahmed Ghozali, est un français. Par ses origines.... ses responsabilités politiques, il est algérien".

Drôle de logique! Une logique de guerre culturelle.

Dans ce même article de l'Expansion" - journal des milieux économiques et financiers - on peut lire que "L'opinion publique française est préoccupée et inquiète par ce qui arrive à sa sécurité dans le Sud". Le Sud ici ce n'est pas seulement le Maghreb ou le Monde arabe, c'est toute l'Afrique et le reste du Tiers-Monde. Le discours tenu par Roland Dumas au mocrophone de la radio dite "maghrébine", le 5 avril, ne saurait être compris si l'on ne tient pas compte de ce nouveau facteur dans les relations internationales : la peur des pays nantis.

Dans de pareilles situations on ne craint pas les contradictions. Le Président de la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée Nationale française disait, lors de sa visite en Algérie (le 7 février 1991), moins d'un mois avant l'arrivée de Roland Dumas au Maroc, que "la France ne souhaite pas que l'Iraq soit écrasé". 26 jours plus tard, le Ministre des Affaires Etrangères tenait un tout autre langage sur les ondes de "Médi 1". Comment peut-on accorder la moindre crédibilité à ses paroles ayant trait au "dialogue", à la "coopération", au "co-développement", aux "intérêts communs" ou à ses références à la "Méditerranée" dont il rétrécit les contours, en la limitant aux pays du Maghreb, afin d'éviter de soulever le problème palestinien.

M. Roland Dumas nous a aussi parlé de l'amitié franco-arabe. Mais où est donc cette amitié alors que nous sommes quotidiennement témoins d'attitudes de plus en plus discriminatoires à l'égard des populations maghrébines vivant en France ? A un moment où nous assistons une intolérance croissante à l'égard des musulmans et des arabes en France et en Europe.

Non, nous ne pouvons pas oublier!

La population totale du Maghreb atteindra cent millions d'individus dans moins de dix ans. Cette région importe déjà de l'Europe, et particulièrement de la France, 70% de ses besoins alors que les échanges commerciaux entre les pays maghrébins ne représentent que 4% ou 5% de leur commerce international. Cette région est aussi une région de transit pour l'Europe dans ses relations avec les autres pays du continent africain.

Le Maghreb est un haut lieu de l'histoire de l'Islam. On ne saurait comprendre l'histoire et les développements contemporains de cette région, y compris le mouvement de libération nationale, sans référence aux systèmes de valeurs de l'Islam. Cela aussi est un fait qu'il ne faut pas oublier en un moment où les relations entre le Nord et le Sud sont de plus en plus caractérisées pr une hégémonie culturelle. Un des exemples de cette nouvelle démarche est la "francophonie" que la France exploite afin de conserver une place dans la culture mondiale alors que le nombre de personnes qui maîtrisent la langue française ne dépasse pas 4% de la population mondiale. Or cette francophonie n'a pas pour unique but de défendre le français, elle est également utilisée aussi pour combattre la langue arabe et les autres langues maternelles en Afrique.

L'origine du "droit d'ingérence" que défend la France et qui a abouti à l'adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 688 s'explique beaucoup plus par des considérations culturelles que politiques. Le hasard a voulu que cette résolution soit adoptée a New York le jour même ou Roland Dumas visitait le Maroc (5 avril). La France n'a pas attendu le vote de cette résolution pour s'ingérer dans les affaires intérieures d'autres pays comme elle l'a fait au arabe. Si les Etats-Unis ont ce qu'on appelle le "syndrome du Vietnam", la France a aussi son syndrome, celui de l'Algérie.

C'est pour cela que j'ai de grandes craintes pour la véritable marche démocratique en Algérie car les français ont peur des prochaines élections algériennes. On a observé que certains partis communistes algériens, dont les liens avec la "francophonie" sont manifestes, ont déclaré sans ambages "nous n'avons pas besoin d'élections ; elles comportent un danger" (voir le monde du 7 avril 1991). Cela revient à dire que la démocratie et la libre expression d'opinion sont un danger parce qu'elles risquent d'amener au pouvoir des gens qui défendent des valeurs auxquelles tient la grande majorité de la population!

La France se prépare déjà à mettre sur pied des groupes armés spécialisés pour des interventions rapides dans les pays du Tiers-Monde chaque fois que ses intérêts y seront menacés. Il y a des précédents dans ce domaine. La France agira dans ses zones d'influence exactement comme le font les Etats-Unis.

La France et les autres pays européens subissent déjà les effets de l'hégémonie qui s'est accentuée après la guerre du Golfe dans un monde ou règne la "Pax Americana". Roland Dumas, Ministre des Affaires Etrangères de la France, déclarait le 11 mars 1991.

"La crise du Golfe aura agi comme un révélateur sur l'Europe et fait apparaître ses limites et ses insuffisances". ("Le Figaro" 12 mars 1991).

La France connaît une crise même sur le plan scientifique. Ainsi, l'année dernière, alors que le Japon a enregistré 200 000 brevets, les Etats-Unis 600 000 et l'Allemagne 30 000, la France, elle, n'en a enregistré que 12 000.

L'arrogance occidentale a conduit à un tel dédain des gens du Tiers-Monde, en général, et du Monde arabe, en particulier qu'un Charles Krauphammer pouvait écrire dans la revue américaine "Time Magazine",

"Qui est l'homme arabe de la rue ? C''est une création des intellectuels qui ont voulu que l'Occident ait peur des prises de position des pays arabes contre l'Occident. Dans la réalité, l'opinion publique arabe et l'opinion de la rue sont surveillées par des systèmes qui disposent d'une police secrète et de réseaux de sécurité et qui dominent les organes de presse".

(Time, 15 avril 1991, p. 68).

A leurs yeux, nous n'avons aucun peuple, aucune opinion publique, aucune pesonnalité. Ce sont là des faits que nous n'avons pas le droit d'ignorer dans nos analyses sans tomber dans le piège inverse de négliger la réalité des opinions publiques occidentales qui ne sont pas toujours nécessairement conformes à celles de certains hommes des médias.

Au sujet des médias et la guerre du Golfe, je me pose la question suivante : parmi les milliers de journalistes qui ont couvert cette guerre, sur le terrain et ailleurs, combien lisaient ou parlaient l'arabe ? Qui, parmi eux, avait la possibilité de lire la presse locale, d'écouter les radios arabes, d'approcher de l'homme de la rue et de sonder son opinion sur les événements ? Si cet homme ou femme du grand public n'existe pas comme nous le dit Krauphammer, al question devient superflue. Nous sommes nous-mêmes grandement responsable de cet état des choses de par notre comportement et de par notre abdication devant ces médias. Comment y répondre quant nos propres médias ne bénéficient pas d'un minimum de liberté d'expression et qu'un trop grand nombre de nos journalistes et intellectuels pratiquent l'auto-censure.

Nous devons être capables de faire notre propre auto-critique. Néanmoins, les événements survenus depuis le 2 août 1990 comportent un certain aspect positif. C'est comme un scanner qui aurait jeté la lumière sur les choses afin de nous faire mieux comprendre les tenants et aboutissants de la crise que nous traversons en nous-mêmes. C'est à partir de nos faiblesses et de notre amnésie que se construisent les stratégies culturelles des pays occidentaux à notre égard.

Dans cette ère du "post-colonialisme" nous payons nous-même la facture des politiques colonialistes. Ce sont des fonds de source arabe qui contribuent aujourd'hui au financement des politiques culturelles occidentales. Les centres culturels occidentaux dans nos pays reprennent leurs activités avec un dynamisme sans précédent, de nouveaux journaux commencent à faire leur apparaition, nous verrons bientôt l'éclosion d'un nombre de partis politiques. Cela relève d'un programme ayant pour objectif une domination civilisationnelle.

Les mêmes fonds arabes qui finançaient l'extrémisme, l'intolérance et l'intransigeance, avant la guerre du Golfe, alimentent aujourd'hui des instituts étrangers et des centres culturels occidentaux dans nos pays afin de combattre nos systèmes de valeurs. Un nombre d'intellectuels maghrébins contribuent, consciemment ou inconsciemment, à cette nouvelle campagne de déculturation. Cela ne s'oublie pas car l'amnésie individuelle n'efface pas nécessairement la mémoire collective.

Ce qui m'effraie le plus c'est que le véritable danger est en nous-mêmes. Serons-nous à la hauteur des défis qui nous confrontent ? Sommes-nous aptes à procéder à des analyses sereines en faisant face aux nouvelles réalités conséquentes à une agression aveugle et barbare contre un peuple innocent ? Avons-nous la détermination de bâtir une société civile garantissant toutes les libertés, et d'abord celle de l'opinion et de l'expression, sans auto-censure et sans fraude ou mercenariat intellectuel ? Ce questionnement implique également une prise de conscience de l'importance de la mémoire.

Si les gouvernements et les responsables politiques choisissent d'oublier rapidement quand cela les arrangent étant donné que l'amnésie peut-être parfois payante à court terme, les peuples eux, oublient rarement car ils paient pour le coût de l'entretien de la mémoire collective. Et c'est précisément cette mémoire-là qui fait l'histoire et prépare l'avenir. Ne l'oublions pas et n'oublions pas ceux qui choisissent d'oublier.

Interview, "Al Khadraa", 10 avril 1991

Mahdi Elmandjra
E-mail


-"Al Khadraa", Tanger, 12 et 19 avril 1991.