LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
RADIO UNIVERSITAIRE (ALGER)
INTERVIEW REALISEE PAR LAILA BOUTALEB
(DIFFUSEE LE 6 MARS 1991)
 
 

Laila BOUTALEB (L.B)

C'est un entretien que nous a accordé Mahdi ELMANDJRA, éminent chercheur, Professeur connu, vivant au Maroc, se déplaçant beaucoup un peu partout à travers le monde.Notre rencontre avec lui n'a pas été sans un questionnement perpétuel. Mahdi ELMANDJRA est un homme de passion. Il ne se contredit jamais. Il va jusqu'au bout de sa pensée. Il a écrit ceci dans une revue spécialisée à propos de la notion de francophonie, "la francophonie ne peut être dissociée des concepts historiques juridiquement liés à la période coloniale et celle de la décolonisation encore inachevée .."

Et c'est avec un véritable respect intellectuel que nous vous proposons d'écouter son entretien dont nous avons amputer quelques passages parce que nous les trouvions trop forts et Mahdi Elmandjra si il est à l'écoute actuellement trouvera normal que nous les ayons supprimés.

L.B.

Mahdi ELMANDJRA vous êtes un homme de fureur. Depuis le début de cette guerre du Golfe, vos interventions ont été remarquables. Vous avez, en quelques sorte, claqué la porte à des institutions que l'on considérait comme respectables et honnêtes . Qu'est-ce que la guerre du Golfe a déclenché, d'après vous ?

Mahdi ELMANDJRA (M.E)

Madame, c'est peut être un honneur, vu le contexte actuel, que de m'appeler un "homme de fureur". Je crois néanmoins que je suis d'abord un homme de science et de recherche . Mes écrits sont là pour en témoigner . Il y a plus de 20 ans que je crie dans le désert car dans nos pays nous ne prenons pas au sérieux l'étude de notre avenir,et encore moins celle des stratégies. Nos gouvernants et décideurs sont pris par la gestion des crises quotidiennes. Notre crise -je l'ai écrite d'une manière bien plus paisible depuis des années- découle avant tout de l'absence d'une vision et de projets de société. Il y a ensuite l'analphabétisme qui nous ronge à un moment où les valeurs réelles d'aujourd'hui sont les ressources humaines (et non celle du sous-sol ). C'est également l'absence de démocratie et de sociétés civile et le manque de respect pour les droits de l'homme. Nous perdons presque la moitié de notre énergie humaine à cause du statut de la femme dans notre société. Une perte à laquelle s'ajoutent nos analphabètes qui représentent plus de 55% du total de notre population.

Nous opérons donc à 25% sur le plan des ressources humaines et dans un environnement ou l'absence de liberté pénalise la création et l'innovation : les deux conditions indispensables pour entrer dans le XXIème siècle. Ce que vous décrivez comme de la "fureur" n'est rien d'autre que l'expression d'une déception après près d'un quart de siècle de patience et de dialogue au sein de multiples organismes internationaux tels que l'UNESCO, le Club de Rome, la Fédération Mondiale des Etudes du Futur, Futuribles International, en tant qu'homme de recherche en prospective et défenseur de la coopération internationale. Je n'ai cessé d'alerter l'Occident contre les effets néfastes d'un éthnocentrisme excessif qui empêche toute communication culturelle entre le Nord et le Sud.

Le 27 septembre j'ai dit à RFI qu'il y aurait une guerre. On ne m'a pas pris au sérieux, ce n'est pas ce qui me touche. Quand on est un chercheur, la fierté est ailleurs. Ce que vous prenez comme de la "fureur" aujourd'hui c'est également la conséquence d'une indignation face au comportement de nos dirigeants, en premier lieu, qui n'ont pas été à la hauteur de leurs peuples et qui, au lieu de confronter cette crise avec sérieux et avec probité ont non seulement voulu la récupérer à d'autres fins en contradiction totale avec les sentiments des populations, mais ont en fait un marché. Ils continuent à parler sans scrupules de "dialogue euro-arabe" et de "coopération méditerranéenne"! C'est cela la base de notre crise qui est peut-être plus grave que ce que le Nord a fait.

Toute ma vie a été consacrée à la coopération internationale. Cela fait des années que je lance des avertissements. J'ai quitté la Société Internationale du Développement il y a 5 ans ,j'ai quitté le Club de Rome il y a 3 ans, je viens de quitter l'Institut du Monde Arabe afin de préserver ma dignité et ma probité qui me sont indispensables pour pouvoir avancer dans la connaissance.

L.B.

Si je vous comprends bien alors c'est au chercheur que je m'adresse à l'homme de science à l'homme de culture il faut désormais moraliser plus nos rapports politiques socio-économiques, culturels. Est-ce que le monde n'est pas en crise , aussi bien au Nord qu'au Sud ?

M.E.

Le mot "moral" m'effraie il est tellement utilisé et depuis que le jour que le Président Bush l'a utilisé d'une manière immorale je m'en méfie. Je préfère parler d'une crise "éthique" que traversent le Nord aussi bien que le Sud de manières diverses. Une crise amplifiée par le refus du Nord à accepter le principe de la diversité des systèmes de valeurs.

En 1978, à la première table ronde Nord-Sud,à Rome, j'ai dit que le premier problème politique dans les rapports Nord-Sud était d'ordre culturel et que sans une communication culturelle à double sens du Sud vers le Nord et du Nord vers le Sud nous ne pourrions pas faire un seul pas en avant . La crise que nous vivons actuellement est d'abord une crise de communication culturelle à deux niveaux : entre le Nord et le Sud mais également à l'intérieur du Sud car nous avons encore des dirigeants, des enseignants et des intellectuels qui eux aussi ne savent pas ou ne veulent pas communiquer culturellement avec leurs populations -ce sont des aliénés culturels, qui ont un complexe d'infériorité et qui ne retrouvent leur force et leur inspiration que quand ils retournent aux valeurs de ceux qui nous ont colonisé.

Aujourd'hui nous avons heureusement une nouvelle génération -les moins de 25 ans soit 70% de la population du Maghreb qui a confiance en elle-même et qui l'a bien démontré au cours de cette guerre contre l'Irak même alors que leurs dirigeants n'ont rien fait que prendre des avions et avoir des réunions de ministres des affaires étrangères pour une soi-disante formule diplomatique sachant fort bien qu'elle n'aurait pas lieu. un moyen de gagner du temps auprès de leurs opinions publiques parce qu'ils n'avaient pas le courage d'affronter ou d'apporter le moindre soutien sauf celui de la parole ou de laisser les gens sortir dans la rue. Cela l'histoire ne leur pardonnera jamais.

L.B.

Il faudrait donc réapprendre à parler et à communiquer?

M.E.

Il faut réapprendre ou tout simplement apprendre à être soi-même. Il faut avoir beaucoup plus de rigueur dans l'analyse et un minimum de probité au niveau du comportement social : cela s'appelle la propreté. Nous avons trop de gens qui se sont salis consciemment ou inconsciemment et nous avons encore, surtout dans ce Maghreb où la "francophonie" démange encore beaucoup d'intellectuels et d'hommes politiques qui ne se reconnaissent que si ils ont été reconnu d'abord à Paris. Tant qu'on n'aura pas dépassé cela, tant que l'on n'aura pas le courage d'être soi-même, je crois que l'on n'a pas le droit d'être dans le domaine de la transmission de la connaissance ou de la gestion des affaires publiques où il ne devrait pas y avoir de place pour un mercenariat au service de causes et d'idées des autres "clés en mains". La véritable liberté est d'abord celle de soi-même. Elle est au niveau des âmes,des coeurs et des esprits.Le seul test est est-ce qu'on peut s'endormir le soir sans tranquilisants et avec une conscience tranquille.

L.B.

Mahdi ELMANDJRA je profite de votre présence , et pour en faire profiter nos jeunes étudiants. Hier encore trois d'entre eux sont venus nous visiter pour nous dire que cette guerre du Golfe vous l'aviez comprise, que désormais rien ne se ferait sans eux, que la jeunesse ne restera pas en retrait. C'est vers eux que va toute notre probité ainsi que toutes nos idées, nous les mettant à leur service et nous en avons besoin et je suis sûre comme vous qu'ils sauront désormais ce qu'ils devront faire. J'aimerais revenir sur la redéfinition de concepts qu'il faudrait peut-être étudier quand on parle d'"islamologie" et d'orientalisme. Je voudrais savoir si ces concepts sont encore valables ou s'il faut les redéfinir et nous les réapproprier ?

M.E.

Permettez-moi de revenir d'abord au début à la première partie de votre question concernant l'appréciation de mes analyses par des étudiants. J'ai partiellement compris la crise du Golfe et anticipé la guerre du Golfe quelques mois avant qu'elle n'éclate parce que, sans fausses modestie, cela fait des années que je suis les travaux des instituts de stratégies occidentaux et que ceux-ci m'invitaient à des débats sur "le Monde Arabe de l'an 2000" "l'Afrique de l'an 2000" et la prospective des rapports Nord-Sud.

Mes prévisions ne sont que les résultats des travaux d'un chercheur dont le seul but est la recherche. J'appellerais cela des prévisions "techniques". Mais moi aussi, Madame, je n'ai véritablement compris ce qui se passe au Golfe qu'à travers les étudiants que j'ai l'honneur de côtoyer tous les jours de part mes fonctions d'enseignant. C'est eux qui m'ont ouvert les yeux, c'est eux qui par leurs lettres -je vous en donnerai un exemple que vous pourrez lire à vos auditeurs - m'ont fait comprendre que les structures mentales qui produisent la dépendance socio-économique et le mimétisme culturel n'ont plus de prise sur eux. Ils sont très conscients de l'injustice d'un système international où le Nord qui représente moins de 20% de la population mondiale exploite 80% des ressources et refuse toute redistribution.

Les pays qui attaquent le Golfe, aujourd'hui, ne veulent pas remettre en cause leurs privilèges, Bush a dit "que cette guerre avait comme objectif la défense de notre style de vie et de nos emplois" . Les déséquilibres au sein de ce système international ont cependant atteint un tel degré qu'il n'est plus possible d'y palier avec du maquillage ou par réunions avec la CEE ou par une coopération "Euro-arabe" qui n'a jamais existé. Les jeunes répugnent ce paternalisme et cette arrogance culturelle. C'est pour cela que je parle de guerre culturelle depuis de nombreuses années. En 1984, lors d'une grande émission télévisée de la NHR à Tokyo j'avais insisté devant plus de 50 millions de téléspectateurs sur le fait que les prochains conflits ne pouvaient être que des conflits culturels conséquents à une concurrence entre des systèmes de valeurs.

Nous avons commis des erreurs monstrueuses dans cette guerre qui a d'abord été une guerre psychologique et une guerre de désinformation de concepts. Nous avons repris à notre compte des termes tels que "Nouvel Ordre Mondial" ; on est allé même jusqu'à organiser des colloques là-dessus à Alger et ailleurs. On a repris à notre compte le mot d'"humiliation"! En Occident ils ne savent même pas que le mot "humiliation" n'a pas d'équivalent véritable en arabe. En arabe le mot "humiliation" ("al ihtiqar" ou "adhoul") ne s'applique qu'à soi-même c'est-à-dire on peut s'humilier soi-même on peut se mettre à genoux devant un fort mais le vrai sens de l'humiliation en arabe n'est pas au niveau de celui qui le subit, il est au niveau de celui dont l'intention est d'humilier l'autre. Plus les occidentaux et les intellectuels maghrébins aliénés répètent que nous avons à "laver notre humiliation" le moins ils comprendront les réactions profondes de nos populations et surtout de nos jeunes.

Au Maghreb nous sommes encore trop sous la coupe de la formation française. Une langue qui est parlée par moins de 4% de la population mondiale. La langue d'un pays que, selon des propres experts a 15 ans de retard technologique, comme est entrain de le démontrer la guerre du Golfe, et où plus des deux tiers des chercheurs publient en anglais parce qu'ils savent que s'ils publient en français ils ne seront pas lus même en France.

Nous sommes à la traîne à cause de ce retard. Je ne suis pas pour le remplacement de l'hégémonisme français par l'anglais. cela n'est pas le problème. Il y a des moments dans l'histoire où des langues véhiculaires s'imposent. Aujourd'hui c'est l'anglais, demain ce sera l'espagnol ou le japonais. Est-ce que l'on sait qu'en l'an 2025 ou 2030, l'espagnol sera la première langue aux Etats-Unis. Les choses évoluent et nous restons collés à un pays qui rétrograde tous les jours. L'hebdomadaire français l'"Express" a publié la semaine dernière sondage effectué au niveau de l'Europe. Ce sondage, dans un journal français, nous dit qu'il n'y a pas un seul pays européen qui considère encore la France comme une puissance et beaucoup remettent en question son statut de membre permanent au conseil de sécurité.

Miterrand est allé en guerre non seulement pour avoir une partie du gâteau quand on en fera la distribution, mais parce que c'est le prix qu'il a eu à payer pour que les Etats Unis acceptent le maintien de la France en tant que "grande puissance". C'est dans cette "logique de guerre" qu'il faut interpréter la proposition faite par Miterrand hier pour la convocation d'une réunion du conseil de sécurité au niveau de chefs d'Etats venant d'un pays qui, il y a quelques années encore appelait les Nations Unis le "machin". On voit ainsi de quelle manière l'opportunisme politique évolue.

Je reviens à votre question sur les concepts. Je crois qu'il faudrait que l'on cesse d'agir par réaction. Le réactionnel systématique est souvent mal sain.

Il y a une chose qui s'appelle "l'être humain" et qui transcende les frontières. J'ai lutté dans ma vie avec la même ardeur pour l'indépendance de mon pays et de celle des pays maghrébins, africains, asiatiques et latino-américains indépendamment de toutes questions de races ou de religions. Cet universalisme là implique une reconnaissance du droit à diversité. Vous êtes une radio universitaire, ceux qui font de la biologie comprennent que la survie écologique comme celles des espèces y compris celle de l'homme dépendent essentiellement de la diversité.

Chaque fois que l'on perd un iota de diversité au niveau culturel dans nos pays, et qu'au lieu de la mettre en valeur en tant que richesse nous la combattons et bien on fait un pas en arrière.

Il ne faut pas comprendre universalisme et hégémonisme;le seul universel vrai c'est la diversité à travers laquelle on peut faire une lecture harmonieuse des différences où deux arbres ne se ressemblent pas, où deux êtres humains ne se ressemblent pas, où deux mains sur le corps de la même personne ne se ressemblent pas. L'histoire de l'évolution de la vie organique ne s'explique que par une diversification croissante, à la fois comme source et conséquence d'une complexité toujours plus grande, mène à la créativité et à l'innovation. Sur le plan humain la liberté c'est le pouvoir d'entretenir cette diversité et de disposer sans obstacle de créativité qu'elle favorise. Mais me dire que l'universel c'est que vous soyez systématiquement d'accord avec moi, est la négation même du concept.

Vous avez soulevé des questions ayant trait à l'Islam. C'est à mon avis la religion qui a fait de la diversité un des fondements essentiels de sa démarche. Bien plus ce principe va même jusqu'à défendre le droit au désaccord (haq al ikhtilaf). Le prophète a même dit que si jamais un jour un peuple sur cette terre parvenait à une unanimité que Dieu le remplacera par un autre, pourquoi parce que la valeur d'un accord n'a de sens que s'il fait suite à une prise en compte de tous les aspects de la diversité.

On parle de démocratie, pour moi la démocratie est morte en Occident. Elle est morte aux USA depuis 3 jours. Quand j'ai lu que 91% de la population américaine était entièrement d'accord avec la politique de M. Bush et qu'après sa conférence de presse, le porteparole de la Maison Blanche s'est tourné vers les journalistes et leur a demander de crier -vive Bush- ce qu'ils ont refusé de faire, je me suis demandé qu'elle différence y avait-il entre une telle situation et celle qui prévaut dans de trop nombreux pays du Tiers-Monde.

La démocratie n'est garantie que si un courant ou parti politique ne dépasse pas arrive à 49,9% des suffrages. Si jamais une seule tendance dans un pays arrive à 50,1% la démocratie est alors en danger parce qu'il faut des équilibres et des contrôles que les plébiscites occultent.

Le grand problème que j'ai rencontré en tant que militant des droits de l'Homme ,où je n'ai pas été compris, c'est mon refus de concepts imposés sans li libre choix et la participation de ceux auxquels on les applique sans tenir compte de ce droit élémentaire qu'est celui du droit à la différence. Ce qui est incontestablement universel c'est le sens de la dignité chez l'être humain et peut-être même chez tout ce qui est vivant.

J'ai la conviction profonde qu'un jour on découvrira un gène qui prouvera que le sens de la dignité est innée et qu'il est connu à tous les êtres humains. Cette dignité fait partie de la créativité, vouloir se l'approprier et l'accaparer dans le temps et dans l'espace c'est faire preuve non seulement d'arrogance culturelle mais aussi de manque de respect pour l'être humain en tant qu'espèce.

L.B.

Elmandjra, un homme qui lutte toujours même contre lui-même, et contre ses passions En fait il est un coeur à vif, tout chaud ,toute flamme et toute fureur.

L.B.

Et l'indépendance des pensées qu'en faites-vous ?

L'indépendance de penser sans elle tout ce que je dis n'aurais aucun sens. L'indépendance de penser est la valeur des valeurs car c'est elle qui hiérarchise le choix des valeurs.

L.B.

Dans le Monde Arabe à quel niveau se situe-t-elle d'après vous ?

Dans le Monde Arabe aujourd'hui madame je vais vous étonner, elle est dans la rue et chez les étudiants. La grande majorité de nos dirigeants ne peuvent pas avoir cette liberté de penser parce que leurs cerveaux sont géré par Washington, par Moscou ou par Paris. Le jour où nos responsables se libéreront et se permettront le luxe de penser librement eux-mêmes sans attendre les instructions de l'extérieur beaucoup de choses changeront. Il ne s'agit pas ici de même en avant un paternalisme élitiste. Le changement ne vient pas que par le haut.

L'élitisme pousse certains de nos penseurs et hommes politiques à dire que nos populations ne sont pas encore demanderesses de démocratie et que l'élite se doit de l'éduquer et la diriger dans ce sens ! Selon cette logique les centaines de milliers de victimes du colonialisme n'étaient pas demandeurs de liberté alors qu'ils ont sacrifié leur vie pendant que des "dirigeants" signaient des pétitions, lançaient des appels à l'étranger et tenaient des conférences de presse à travers le monde. Oui, quand il fallait mourir, quand il fallait aller dans le maquis, on était un demandeur de démocratie et de liberté mais aujourd'hui que des gens se sont accaparés le pouvoir, ont a fait de la corruption une institution, ont endetté leur pays avec de l'aide étrangère pour se maintenir les choses ne sont plus les mêmes. Quel est l'être humain qui n'est pas demandeur de dignité, de justice, de liberté et de démocratie.

L.B.

Vous n'êtes pas naïf non plus, Monsieur Elmandjra, mais le monde a toujours été ainsi depuis des siècles. Donc vous voulez un nouveau un nouvel ordre, une nouvelle éthique?

M.E.

Ce n'est pas un problème de Mahdi ELMANDJRA. Mais bien sûr je suis pour la survie de l'humanité.qui n'est plus un fait acquis car pour la première fois dans l'histoire de l'homme a la capacité de s'autodétruire. Savez-vous pourquoi j'étais convaincu, dès septembre 1990, qu'il y aurait un conflit militaire et l'ai déclaré dans une interview à Radio France International (RFI) ? C'est que les USA depuis 10 ans investissent dans des sommes énormes dans des armes incroyables. Des armes qu'ils n'étaient jamais capables de tester sur le terrain car ils craignaient que l'URSS parviennent à en découvrir les secrets avec l'aide de leurs satellites. La fin de la guerre froide a libérer le champ à l'utilisation de ces armes dans le Golfe.

Nous avons aussi à faire a une justice qui facilite la simulation d'une guerre américano-soviétique. Les soviétiques voulaient observer la performance de ces nouvelles grâce à.leurs satellites. Les américains avaient face à eux une armée irakienne avec 90% d'armes soviétiques et formée selon l'école soviétique.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale il y a eu plus de 250 conflits militaires.-tous exclusivement dans les pays du Tiers-Monde. Et ces gens-là aujourd'hui vont nous donner des leçons de morale et d'éthique. Non je ne suis pas un moraliste. Après la liberté, le sérieux avec nous-mêmes devrait être une de nos grandes priorités. On n'a plus le droit de trichez avec soi-même et de se mentir et de mentir aux autres surtout si on fait partie de cette élite. Une élite dont malheureusement, une partie signifiante a té récupérée.

Quand l'intellectuel ou le décideur acquiert une valeur vénale et devient coté comme à la bourse avec un prix affiché cela devient inquiétant. C'est cela notre crise. Elle est d'abord en nous. On devrait avoir le courage de procéder à notre propre autocritique.

Le monde arabe a changé. Il a beaucoup appris à travers la crise du Golfe. Il ne sera plus le même et la première leçon qu'on a gagnée c'est qu'on est plus que jamais conscient de l'incroyable fossé entre les gouvernants et les gouvernés.

L'histoire nous apprend que les gouvernés finissent toujours par avoir gain de cause contre les gouvernants. C'est une question de temps mais l'histoire s'accélère.

Non, je ne suis pas "humilié", je suis fier de voir les réactions des nouvelles générations qui façonnent le devenir de notre partie du monde. Je suis heureux d'avoir milité, selon mes moyens, contre une injustice dont la sauvagerie est sans précédent. Ma conscience en tant qu'être humain est tranquille. J'étais à la fois surpris et comblé lorsque le 24 Janvier 1991 à 10 heures 26 GMT, Radio Bagdad me demanda par téléphone de faire une déclaration à ses auditeurs. J'étais au bord des larmes car je pensais à ces dizaines de milliers de victimes innocentes. Non, je n'ai pas oublié et je n'oublierais pas. Je sais .par avance que dans quelques semaines ou quelques jours il y aura un reflux parmi un nombre de nos dirigeants et intellectuels qui leur fera oublier la mort de plus de 200.000 irakiens. L'opportunisme n'a pas de limites chez nous.

L.B.

L'oubli, l'amnésie?

M.E.

L'oubli, madame, c'est un de os grands pêchés. Nous n'avons pas de mémoire collective. Le nombre de victimes des luttes anticoloniales depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale est supérieur à trois millions de morts dans le Monde Arabe. Pour l'ensemble du Tiers-Monde il doit se chiffrer à plus de 8 millions d'hommes, de femmes et d'enfants. nous n'avons même pas de registres avec les noms de ces victimes et encore moins des informations sur les conditions de leur disparition. Si on n'honorent même les morts à quoi peuvent aspirer les vivants. L'amnésie est donc à tous les niveaux même quand il s'agit de génocide. Nous avons beaucoup à apprendre du monde judéo-chrétien sur ce plan là car nos "holocaustes" se perdent dans l'oubli et l'absence de solidarité humaine.

Cette amnésie est en outre entretenue par une double peur. D'abord, une peur interne chez des dirigeants qui craignent l'avenir et occulte le passé afin d'essayer de vivre dans un éternel présent. Il y a aussi la peur qui règne, à l'extérieur de nos régions dans un occident incertain de son devenir à moyen ou long terme compte des déséquilibres excessifs du système international.

Cela fait plus de dix ans que je souligne les trois grandes peurs de l'Occident. Des peurs qui sont entrain de se transformer en obsessions. Quelles sont-elles ?

1) La peur de la démographie : la population totale des pays du Nord ne représentent que 18% de la population du globe et exploitent plus de 80% de ses ressources. Avant l'an 2010 ils ne totaliseront plus que 15% de la population mondiale, ce chiffre devant passer à moins de 12% en l'an 2040. Voici la première peur, de l'Occident dont découle en partie les deux autres grandes peurs.

2) La peur de l'Islam : c'est en 1985, selon les chiffres du Vatican, que pour la première dans l'histoire, le nombre de musulmans (865 millions) a dépassé celui des catholiques (850 millions). Depuis cette date les campagnes nationales et internationales contre l'Islam avec un amalgame consciemment entretenu par les médias où l'on ne parle plus que de fondamentalisme, d'intégrisme et même de "barbus". Mais les faits sont là. Il y a aujourd'hui 1 milliard 200 millions de musulmans (dont moins de 20% sont arabes) et d'après Bourgeois Pichat, le Président de l'Association Internationale des Démographes (mort, il y a quelques mois). Les musulmans représenteront le tiers de la population mondiale vers l'an 2025.

Il y a aussi la peur de l'Asie -celle du Japon colosse technologique et économique en premier lieu et puis des sous-continents chinois et indien.

Laissons leurs peurs et revenons à nos défaillances. Les deux plus grandes erreurs commises par nos gouvernements depuis l'indépendance sont : (1) l'absence d'une volonté politique pour l'élimination de l'analphabétisme ; et (2) le manque d'intérêt pour la recherche scientifique. Et en cela ils contredisent des principes fondamentaux en Islam. Le premier verset du Coran nous ordonne de "lire" au nom de Dieu car l'Islam est venu nous libérer l'individu de tout clergé, pour lui donner la capacité d'interpréter lui-même le Livre Saint.

Quant à la recherche scientifique qui est une forme d'"ijtihad" dans le sens le plus noble du terme et bien nous le lui consacrons même pas 0,3% de notre P.I.B.

C'est pour cela que nous n'accordons pas à nos ressources humaines la place qui leur revient et que nos responsables dédaignent "locale" et l'expertise et sont toujours à la recherche d'experts étrangers. Sait-on qu'il y a plus de 1.200 chercheurs maghrébins au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) de la France. Qui aide qui ? Ils sont doublement recensés depuis le conflit du Golfe par le CNRS et par les services de sécurité français mais pas par nos autorités officielles!

Permettez moi de conclure avec l'espoir que ma conclusion répond à certaines de vos questions implicites et explicites. Tout d'abord ma démission de l'Institut du Monde Arabe (IMA) elle a deux sens : un sens élémentaire de dignité face à l'hypocrisie et l'animosité dont a fait preuve le gouvernement français à l'égard du Monde Arabe ; et deuxièmement une marque de respect et de soutien à son Président, Edgard Pisani qui a été viscéralement tiraillé par cette guerre. Il appartient à chaque intellectuel de procéder à son examen de conscience et d'agir en conséquences. J'ai grandi dans les années 50, celles des mouvements de libération maghrébins. Notre lutte représentait un respect de l'autre en espérant qu'il change son comportement à la lumière des faits et de la générosité intrinsèque des êtres humains dans laquelle nous croyions.

J'ai vécu plus de la moitié de ma mie à l'étranger. Le langage que je vous tiens est celui que j'ai toujours tenu -ma franchise est une marque de respect pour mes interlocuteurs et c'est ainsi qu'elle interprète par la majorité d'entre eux surtout quand ils sont en désaccord avec vous. L'essentiel est d'avoir confiance en soi et je suis heureux de relever ce que l'Université d'Alger fait dans ce sens. Quand je suis à Alger je n'écoute que vous, je n'ai pas besoin d'antenne parabolique car vous êtes la parabole de la construction de cette mémoire collective, source vitale de la confiance, de la dignité et de l'espoir pour ces jeunes qui vous écoutent. Merci de m'avoir offert l'occasion de m'en rapprocher.
 

Emission diffusée par la
Radio Universitaire d'Alger
le 6 Mars 1991

Mahdi Elmandjra
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