LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Notre détournement avant celui de la loi*
  "Cette attitude de refus et de révolte adoptée par un homme tel qu'Elmandjra, avec tout son poids en tant qu'homme de science et en tant que militant, nous ont incité, lors de notre entretien avec lui, à Alger, le mardi 5 mars 1991, à essayer d'en obtenir des explications. Nous lui avons donc demandé de nous dire les raisons de son refus de prendre part au colloque international sur "la guerre du Golfe et le détournement de la loi". Il nous a répondu de la manière suivante : M. ELMANDJRA: Je n'y participe pas pour des raisons multiples et qui n'ont rien à voir avec l'Algérie en tant que pays. Cela fait maintenant 15 ans que j'ai quitté mon poste de fonctionnaire international, ayant décidé de me consacrer au travail scientifique en me limitant aux activités professionnelles non-gouvernementales. C'est pourquoi je n'accepte l'invitation d'aucun pays, quel qu'il soit, à participer à un colloque directement organisé par un ministre.

L'atmosphère dans laquelle se déroule le dialogue scientifique doit être celui des spécialistes et jouir d'une indépendance totale. J'ai donc refusé l'invitation du Premier Ministre afin d'exprimer de la sorte ma conviction que, dans le domaine de la science et du savoir, les gouvernements devraient se contenter de favoriser la création d'associations non-gouvernementales spécialisées. Ces associations devraient en outre jouir d'une autonomie scientifique complète sans aucune intervention de l'administration.

Le récent colloque sur "la guerre du Golfe et le détournement du droit international", est une excellente illustration des conséquences négatives de l'interventionnisme gouvernementale dans le monde de la réflexion. Le niveau des participants était médiocre dans l'ensemble, la grande majorité des participants n'avaient aucune envergure au sein de leurs pays respectifs. Il était donc tout à fait normal que la valeur scientifique de ce colloque, de sa documentation comme de ses conclusions et recommandations laissent à désirer !

Vu le rôle néfaste joué par le Secrétaire général des Nations-Unies, il est vraiment malheureux que ce colloque adresse une "Recommandation" à ce soit-disant "responsable" lui octroyant ainsi une crédibilité totalement injustifiée. Il n'est ni plus ni moins qu'un instrument au service des Etats-Unis et de l'Occident. C'est triste de voir des choses pareilles en Algérie.

Dieu merci, je n'ai pas eu à écouter des gens venus aux frais du contribuable Algérien pour nous donner des cours sur la révolution de ce pays qui n'aurait pas arraché son indépendance mais l'aurait obtenue comme cadeau du Général de Gaulle!

La leçon qu'il faut retenir est que, dans l'organisation de rencontres scientifiques, les gouvernements et les ministres doivent se limiter à l'assistance matérielle. L'Algérie comme tous les pays du Tiers Monde dispose de compétences et d'énergies universitaires tout à fait aptes à organiser de tels colloques scientifiques. Je clame cela en Algérie comme au Maroc et ailleurs. Je ne considère pas cela comme une immixtion dans les affaires intérieures d'un Etat.

As. S. A propos de la rencontre que prévoit d'organiser bientôt le ministère de l'enseignement supérieur sur le thème "l'Islam et l'Occident" et la signification de la lutte prospective, Elmandjra nous a déclaré :

M.E. Je ne joue pas avec les mots. Dans les circonstances que nous vivions l'organisation de tels colloques est une trahison inconsciente. Nous avons déjà en Irak 300.000 victimes, et la guerre mondiale atteint près de 3 millions. Il s'agit ni plus ni moins que d'un génocide.

En dépit de cela, nous ne voulons pas encore construire notre mémoire collective. Nous parlons de dialogue au moment même où ceux que nous invitons au dialogue nous font la guerre ; nous lançons cette invitation à des gens qui nous bombardent quotidiennement d'insultes dans leurs journaux! Je n'arrive pas à comprendre comment nous pouvons persister dans notre spécialité qui consiste à gérer les crises en réunissant des journalistes et en sombrant dans la propagande. Je pense que le moindre que l'on puisse faire est de consacrer tous ces fonds qui partent dans de tels colloques à l'analyse et la compréhension de nos problèmes afin de pouvoir mieux confronter l'avenir.

L'Islam, sujet du colloque que le Ministre de l'Enseignement Supérieur envisage de convoquer, représente plus d'un milliard deux cent millions d'âmes dont les arabes représentent moins de 20%. La majorité des personnes invités proviennent de la France. Quel est le poids de la France dans l'Occident ? Mais nous traînons encore un complexe d'infériorité vis-à-vis de nos anciens colonisateurs. Ils ont, par conséquent, raison d'agir comme il l'ont fait en Algérie, au Golfe... et de s'apprêter à faire encore plus dans l'avenir.

Aujourd'hui, je crains pour trois pays qui ont adopté une attitude courageuse : le Yémen, la Jordanie et l'Algérie. Ce sont les seuls dans le monde arabe où un authentique processus démocratique est en cours. La meilleure preuve en est que je vous parle d'ici, de l'Algérie, en critiquant les positions de certains de ses ministres y compris le Premier Ministre.

L'Occident avec qui nous voulons dialoguer représente actuellement un danger car il chercher l'hégémonisme et la défense de ses intérêts les plus étroits. J'ai aussi des craintes pour l'Organisation de Libération de la Palestine, je crains une conspiration israélo-syrienne contre la Jordanie et j'ai peur de ce qui risque d'arriver d'ici un ou deux ans à ce pays (l'Algérie) d'où est partie la marche démocratique. C'est pourquoi je ne permets pas, et j'ai le droit de ne pas permettre, l'organisation de ce type de colloque avec autant d'improvisation et sans étude préalable.

J'ai ici entre les mains l'invitation à assister à ce colloque dont le thème est "l'Islam et l'Occident" ainsi que le programme prévu. Je demande aux responsables de l'organisation du colloque de nous dire ce qu'est "l'islamologie" et s'il existe aussi une "judéologie" et une "christianologie". Pourquoi restons-nous sous l'influence de cette école éthnographique colonialiste française ?

La guerre civilisationnelle contre l'Islam a commencé en 1985. La raison est connue et elle est simple. Selon les statistiques du Vatican, cette année le nombre de catholiques a atteint 850 millions et celui des musulmans 865 millions. La campagne contre l'Islam est donc lancée, on parle déjà d'extrémisme religieux. Quant à moi, je rends plutôt grâce à Dieu pour tout mouvement libérateur qui s'inspire de nos systèmes de valeurs musulmanes. Ils constituent notre seule défense contre cette vague hégémonique.

Je n'accepte pas que l'on porte atteinte à ces valeurs et à la civilisation dont elles découlent. Soyons donc sérieux ; un colloque comme celui-ci ne se prépare pas en 15 jours sans document de travail, et sans objectifs précis! le fait qu'un ministère responsable entérine l'idée d'organiser un tel colloque signifie qu'il lui confère un caractère politique précis à portée internationale, dans les circonstances que connaissent actuellement le Golfe et l'Irak. J'estime que c'est une erreur!

Je demande par votre intermédiaire, comme je l'ai demandé par l'intermédiaire de l'Ambassadeur d'Algérie à Rabat, par l'intermédiaire du cabinet du Ministre responsable et de M. Sahnoun, Conseiller diplomatique du président de la république, que la tenue de ce colloque soit au moins reportée, sinon annulée(1) . En ce moment, nous avons beaucoup plus besoin de dialoguer avec nous-même. Il n'est pas sensé que l'on sollicite, en de pareilles circonstances, des conseils (des fatwa) de personnes qui ont fait preuve d'un nouvel élan colonialiste au cours de la Guerre du Golfe.

Finalement, je vous avouerai que je refuse de m'asseoir avec la grande majorité de personnes figurant sur la liste des invités à ce colloque, qu'ils soient musulmans ou non musulmans, à cause de la position qu'elles ont adoptée au cours de la guerre du Golfe. J'espère que l'Algérie ne répètera pas , en l'espace de moins d'un mois, l'erreur commise lors de l'organisation du premier colloque consacré à la "dérive du droit" - objet de votre première question. La véritable dérive est celle de nos esprits et non pas celle du droit."

Alger, 4 mars 1991

Entretien réalisé par Mohammed Halloub

Mahdi Elmandjra
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 As-Salam, Alger, 7 mars 1991
Al Alam, Rabat, 9 mars 1991
Al Khadraa, Tanger, 15 mars 1991.