Près de sept cent mille puits de pétrole ont pris feu. Cet incendie rejette dans les airs un nuage de pollution dont la densité et la concentration sont sans précédent. Il y a quelques jours, le Premier Ministre Britannique, John Major, n'a pas pu atterrir à l'aéroport de Koweit à cause du nuage noir qui planait. Il avait alors déclaré ceci : "J'ai assisté à un spectacle effrayant... c'est comme si on vivait dans une nuit permanente". Le nuage noir produit par l'incendie couvre une surface égale à près de la moitié du territoire des Etats-Unis. Un fait sans précédent, la température au Koweit a baissé de 10 degrés.
Plus de six millions de barils brûlent chaque jour -une perte estimée à 120 millions de dollars, soit près de 4 milliards de dollars par mois ou l'équivalent de deux fois le produit national brut annuel du Maroc. Aux dires de Greenpeace, la situation est telle que certains habitants des régions voisines, et surtout Bahrein, souffrent d'étouffement et de suffocation. L'organisation ajoute, par la voie d'un de ses experts, que le Golfe va devenir une sorte de bain provoquant des maladies mortelles, comme le cancer et autres, qui affectent la procréation.
On a, par ailleurs, constaté que la majeur partie des gens fortunés qui sont retournés au Koweit en sont vite repartis, fuyant cette pollution aux dangers certains pour la santé, vers un environnement plus sain. Des experts occidentaux ont déclaré que ce Tchernobyl du Golfe est de loin plus sérieux que celui de l'URSS. Selon l'association écologique française "Les amis de la terre", il faut 50 à 70 ans pour que disparaissent les traces de cette pollution pétrolière.
Il faudra environ trois ans d'action ininterrompue pour arriver tout à fait à bout de ces incendies, sachant que l'extinction du feu de chacun des puits va coûter des dizaines de millions de dollars. Pour commencer l'extinction, 160 kilomètres de conduites seront installés afin d'acheminer l'eau de mer destinée à refroidir le sable. En effet, celui-ci a commencé à fondre dans le voisinnage des puits où la température atteint 200 degrés, soit 100 degrés de plus que la température d'ébullition de l'eau. Tel est le Tchernobyl du Golfe!
L'Europe se trouve confrontée au drame écologique du Golfe qu'elle a créé par son intense intervention agressive dans une affaire qu'il aurait mieux valu résoudre dans un cadre arabe, autour d'une table de négociation. Des sources scientifiques occidentales disent que les effets produits sur le climat du Golfe seront ressentis jusque dans des régions européennes au cours des dix ans à venir. La pluie noire tombera au-dessus de l'Europe de l'Est, et très bientôt on va voir de la poussière noire tomber sur certains pays comme la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce,... En d'autres termes, la pluie acide -résultant de la pollution du Golfe- va tomber à 2.000 kilomètres du Koweit. Et si les vents habituels du Golfe soufflent avec la force qu'on leur connait vers la fin du mois de mars, l'Europe recevra des pluies toxiques au cours du mois d'avril.
La Turquie connaît déjà ce spectre écologique. A ce propos, le maire de la ville de Halkay dit que le jour dans sa province commence à être sombre et que la pluie qui tombe contient une acidité très élevée et que cela affectera les sources d'eau potable. Cette situation va être préjudiciable à l'économie agricole des régions semi-désertiques d'Iran et du Moyen-Orient.
L'expert allemand Karl Heinz Palschreiter, recourant à une comparaison pour permettre à l'européen moyen de mieux comprendre la situation, a expliqué que la pollution qui frappe le Koweit est pareille à celle de 500 usines d'incinération d'ordures ne fonctionnant pas d'une façon propre! Il ajoute que "ce qui s'est passé au Golfe est une expérience chimique que l'humanité n'a jamais connue auparavant, et il faut que nous en tirions des enseignements...".
Al Khadraa, Tanger, 15 mars 1991.