Q : Pr. Mahdi Elmandjra, vous nous avez dit précédemment que cette guerre est la vraie première guerre mondiale... Comment pouvez-vous nous expliquer cela?
R : Effectivement, il s'agit là de la première guerre mondiale, car les guerres qui l'ont précédées, à savoir celles de 1914-1918 et 1939-1945, n'étaient, en réalité, que des guerres euro-européennes et occidentales avec une participation japonaise durant les dernières années de celle de 1939-1945. Par contre celle déclenchée le 17 janvier 1991 est, en fait, la première vraie guerre mondiale, car ses objectifs ne sont pas simplement économiques, politiques ou militaires, mais bel et bien d'ordre civilisationnel.
Q : L'Irak est le berceau de la civilisation humaine. Quelle est votre appréciation sur cette civilisation, et ensuite, votre estimation de l'étendue des destructions à ce jour ?
R : L'Histoire des civilisations qui se sont succédées dans la région où se situe l'Irak remonte à plus de 6000 ans. Il y a, entre autres, les civilisations sumérienne, babylonienne, assyrienne, etc. Les destructions provoquées par les pays occidentaux ont atteint, malheureusement, le musée national de Bagdad qui est un joyau représentant la mémoire vivante de l'ensemble des civilisations humaines. Il y a également les fouilles entreprises à Samarrah, à Hadra, ou sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, entre autres... Il semblerait que plusieurs bombes y soient tombées, mais, bien entendu, nous ne possédons pas de plus amples informations à ce sujet.
Q : Sachant que ces vestiges ont été détruits, pourquoi l'UNESCO n'a-t-elle pas appliqué les conventions internationales relatives à la protection de la propriété culturelle ?
R : Elle ne les a pas appliquées. Or, la convention de La Haye de 1954 confère à l'UNESCO et à son Directeur une responsabilité spéciale. Je lui avais demandé d'appliquer particulièrement l'article 27 qui autorise le Directeur général à convenir avec le Conseil exécutif de l'UNESCO d'une réunion avec les Etats concernés, surtout si 20% de ces pays sont signataires de ladite convention. Aucune action n'a été entreprise par le Directeur-général dans ce sens quoiqu'il ait écrit à quelques Etats.
Quoi qu'il en soit, la seule chose qu'il m'eut été donnée de voir est la déclaration faite à la presse le 7 février et dans laquelle on mélangeait les problèmes locaux de l'Irak et Israël. En parlant d'Israël, il faut savoir qu'il n'existe aucun pays à l'UNESCO ayant été blâmé autant qu'Israël pour le non-respect de cette convention. C'est en fait la raison pour laquelle les Etats-Unis s'étaient retirés de l'UNESCO, suivis par la Grande-Bretagne. En vérité, le Directeur général, Federico Mayor, s'est attelé à l'unique tâche de faire revenir les Etats-Unis pour qu'ils reprennent la place qu'ils occupaient à l'UNESCO, sachant évidemment que les USA, à eux seuls, pourvoient presque au quart du budget.
Pis encore, il est allé jusqu'à déclarer, à Washington, il y a deux ans de cela, que l'UNESCO doit s'attacher à la defense des valeurs civilisationnelles occidentales. Aujourd'hui, il s'applique à gagner les faveurs d'Israël et l'amener à demander aux USA et à la Grande Bretagne de reprendre leur place à l'UNESCO. Ceci est, en vérité, une tragédie mondiale, car l'UNESCO, dont le siège est à Paris, est - à l'instar du Secrétaire général des Nations Unies - victime de l'hégémonie illégitime des grandes nations. Donc, ce qui touche l'Irak actuellement n'affecte pas seulement les arabes et les musulmans, mais la mémoire universelle de toute l'humanité. Je regrette qu'aucun ministre de la culture dans les pays arabes, et particulièrement au niveau du Maghreb Arabe, n'ait entrepris la moindre initiative. A ma connaissance, ni l'Organisation islamique pour l'éducation, les sciences et la culture (ISESCO), ni l'Organisation arabe pour l'éducation, la culture et les sciences (ALECSO) n'ont entrepris une quelconque démarche. Tout au plus, quelques spécialistes en Tunisie et en Algérie ont-ils écrit au Directeur général de l'UNESCO.
Et malgré la barbarie de cette action qui ne peut être passée sous silence, la presse occidentale elle-même ne lui a accordé qu'une place mineure malgré les vives réactions de nombreux archéologues et muséologues en Europe. Quelle confiance peut-on alors placer dans de telles organisations internationales ? Je pense que les pays arabes doivent affronter l'UNESCO autrement, c'est-à-dire soit par le retrait ou le gel des relations de travail, car c'est le seul langage qu'elle pourra comprendre.
Q : Quels sont, à votre avis, les changements qui se sont produits aujourd'hui au niveau du Maghreb Arabe à la lumière du nouvel ordre mondial ?
R : Il n'y a pas de Maghreb Arabe à proprement dit. Le Maghreb Arabe actuel se situe au niveau des peuples qui partagent les mêmes sentiments. Nous avons célébré il y a quelques jours le deuxième anniversaire de cette union. Dans un entretien que j'ai eu avec le Président Chadli Ben Jedid, en mai de l'année dernière, j'avais dit clairement que l'union du Maghreb Arabe représente un rêve pour plusieurs générations. J'avais souligné que l'union actuelle n'était qu'une union entre gouvernements, une sorte de technocratie sans vision, sans finalités ni perspectives à long terme. Il me suffit de constater le manque de communication entre nos pays au niveau des médias, de la presse et tout ce qui touche la libre circulation des idées sans laquelle la libre circulation des personnes est incomplète.
Q : Quels sont les changements que le nouvel ordre a apportés ?
R : Il n'y a pas de nouvel ordre mondial. C'est un ordre ancien, celui de la domination. Il ne suffit pas d'inventer une nouvelle terminologie pour dépasser les comportements colonialistes. Il en va de même pour d'autres concepts tels que ceux de: "co-développement", "dialogue euro-arabe", "coopération méditérranéenne", "francophonie"¼ Les intellectuels maghrébins doivent confronter ces notations avec prudence et réserves et les juger à la lumière des actes et non des discours.
Q : Vous aviez dit dans le passé que l'intellectuel arabe devrait lire davantage et élargir ses connaissances ?
R : Cela va de soi, car l'intellectuel arabe devrait faire preuve de sérieux dans ses activités, ses recherches et son savoir et se débarrasser, par conséquent, du complexe d'infériorité hérité de l'époque coloniale. Cela devrait lui permettre de reprendre une confiance suffisante en lui-même, en sa civilisation et en son patrimoine afin de pouvoir élaborer sa propre vision du futur sans contraintes.
Il devrait, d'autre part, se défaire de l'auto-censure et des structures mentales qui en découlent. Car, face aux entraves sur les plans de la liberté et de la démocratie, un trop grand nombre de nos intellectuels s'imposent une auto-censure afin de protéger leurs intérêts personnels ou pour préserver des relations privilégiées avec les administrations ou les gouvernements.
Dans nos pays, un intellectuel se doit d'essayer, selon ses moyens, de colmater la brèche existant entre les peuples et leurs gouvernements. Et finalement, un intellectuel a un rôle primordial à jouer dans la sauvegarde et la construction de la mémoire collective.
Il m'est difficile de comprendre qu'un échange épistolaire se poursuive entre quelques uns de nos intellectuels et des chefs d'Etats et de Gouvernements occidentaux. Ils gardent l'espoir, ce qui les honore, mais ils n'ont pas encore compris - ou ne veulent pas comprendre - malgré tous les bombardements qui font des milliers de morts quotidiennement. On devrait faire preuve d'un minimum de dignité humaine, de respect pour les sentiments de ses concitoyens et celui de la mémoire de ses morts.
Q : Pr. Elmandjra, vous aviez toujours prôné le développement de la technologie dans les pays arabes ? Comment percevez-vous cet objectif ?
R : Il est évident que nous n'avons aucun avenir sans le développement de la recherche scientifique et technologique. L'erreur que nos gouvernements ont commise est de ne pas avoir donné la priorité à ce domaine. Le seul pays qui l'ait fait est l'Irak, qui est aujourd'hui victime de l'agression et de l'anéantissement. En fait, notre modèle de développement est bâti sur l'imitation, l'assistance et la corruption. Or, la science et la technologie ne peuvent être achetées.
Il est indispensable que des projets fondés sur les principes du développement endogène soient élaborés et que la population soit plus activement associée à un tel exercice. La technologie contemporaine requiert la coopération entre nations sur une vaste échelle. Il est impensable que les pays du Maghreb, par exemple, puissent effectuer isolément des recherches dans la technologie avancée. La coopération entre ces pays, en matière de science et de technologie requiert beaucoup de sérieux à tous les niveaux. Nous possédons, aujourd'hui, Dieu merci, suffisamment de cadres scientifiques et de chercheurs pour entreprendre de grands projets régionaux dans ces domaines.
Il faut également un minimum de moyens. Les gouvernements des Etats maghrébins et des pays arabes devraient augmenter les budgets consacrés à la recherche de 0,3% (taux actuel) à 1% ou 1,5% du revenu national, plutôt que de s'appuyer exclusivement sur la coopération avec les pays occidentaux. Car cette coopération ne peut conduire à un véritable développement en ce sens que nous continuerons à acheter, non à perfectionner les choses par nous mêmes, chez nous, et planifier des programmes de développement qui répondent aux besoins réels de nos populations. C'est là que résident justement les vrais défis de l'avenir.
Q : J'ai sous la main une information qui parle d'une co-production arabo-arabe sur la guerre du Golfe... Pensez-vous que de tels projets soient nécessaires?
R : Il faut encourager de telles entreprises, car la science et la technologie passent par la créativité et l'innovation, lesquelles émanent justement, et en premier lieu, des arts, de la poésie, du thêatre et du cinéma. Nous devons apporter notre appui à toute tentative dans ce domaine avant de réaliser notre rêve, car il n'y a pas d'action sans rêve ou imagination, et ceci résulte de la créativité. Cette dernière requiert plusieurs conditions dont les premières sont la liberté, la démocratie et l'édification d'une société civile.
Malheureusement dans le Tiers-monde, et en particulier dans le monde arabe, dont le Maghreb arabe, l'on combat l'édification de cette société civile qui constitue, en fait, le pilier fondamental qui nous permettra de surmonter tous nos problèmes, y compris ceux qui se rapportent à nos relations avec l'Occident.
Nos relations internationales ne peuvent être utiles que si nous
sommes sérieux les uns avec les autres et si nous pouvons prouver
que nous sommes en mesure de compter sur nous-mêmes. Pour ma part,
j'ai foi en la coopération Sud-Sud, particulièrement entre
les pays arabes qui doivent encourager l'action commune sur tous les plans
de la créativité et de l'inventivité. Je remarque
cependant, qu'il existe actuellement une sorte de planification pour contrecarrer
administrativement et bureaucratiquement de tels projets spontanés.
Il n'empêche que l'intellectuel maghrébin et arabe doit être
conscient de sa propre responsabilité et de son rendez-vous avec
l'Histoire, car nous entrons dans une époque impitoyable. Si nous
ne prouvons que nous sommes capables de relever les défis, nous
serons confrontés à un problème de survie, survie
civilisationnelle et survie du pluralisme culturel, car sans survie du
pluralisme culturel et de la civilisation humaine, il n'y aura pas d'avenir
pour l'humanité.
Mahdi
Elmandjra
E-mail
de la Radio Algérienne, le 18 fevrier 1991.
Journal Al-KHABAR , (Alger) 26-27 février 1991.