LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
 LES DIMENSIONS SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES
DE LA GUERRE DU GOLFE *(1)
 
 
 

Il est question ici des dimensions scientifiques et technologiques de la guerre du Golfe et de leur impact sur la situation du monde arabe et du Tiers-monde en général. Les causes profondes de cette guerre sont tout à fait évidentes, mais nous n'en retiendrons ici que cinq qui ont directement trait a notre sujet.

1 - L'inexistence d'une société civile dans les pays arabes en particulier, et dans le Tiers-monde en général. Par "inexistence d'une société civile", j'entends le non- respect des droits de l'homme et le non-exercice de la démocratie. Nous payons actuellement le prix de ces carences et nous continuerons à le faire pendant au moins les cinq a dix annees a venir.

2 - L'ignorance - le taux d'analphabétisme, dans le monde arabe, dépasse les 56%. Or, si l'on considere que l'on appartient a l'aire islamique et que le premier verset du Coran est une injonction à "Lire au nom de Dieu", on peut se demander si nous vivons réellement dans une société musulmane.

3 - L'absence de consensus autour du modèle de société que nous ambitionnons de bâtir. Cette lacune a un rapport avec la cause que nous avons citée en premier, faute d'une société civile qui permette la libre expression des aspirations et des reves.

4 - Les modèles de développement adoptés par les Etats du Tiers-monde au cours des trente dernières années et singulièrement dans le monde arabe, reposent sur le mimétisme aveugle et le suivisme et, donc, sur le manque de confiance en soi.

5 - Absence de politiques ou de stratégies scientifiques ou technologiques et le manque d'empressement à investir dans la recherche scientifique.

A la lumière de toutes ces données, il devient aisé d'expliquer la situation qui prévaut actuellement dans le monde arabe comme dans le Tiers-monde en général, situation marquée par un état de faiblesse morbide qui ouvre une brèche béante et laisse le champ libre aux puissances colonialistes pour faire ce que bon leur semble.

Le developpement ne se realise que lorsque la science devient une partie integrante de la culture et de systemes de valeurs qui regissent une societe. Or, il me semble que dans nos pays nous avons complètement oublié de donner à la science et à la technologie la place qui leur sied. Ce qui est d'autant plus regrettable que nous avons une civilisation et une religion spécifiques et qu'il n'y a pas un seul livre révélé qui évoque le mot science aussi souvent que le Coran, lequel ne se contente d'ailleurs pas de mentionner ce terme mais fourmille d'explications et de concepts que nous nous

sommes pas encore parvenus à ce jour à décrypter entièrement.

D'où la nécessité d'une relecture du Coran. Et quand je dis relecture, je n'entends pas que l'on revienne sur les "fondements" et les règles de base de l'Islam ni sur les vérités axiomatiques qui sont biens connues, mais seulement que l'on procède à une nouvelle lecture du Livre Saint qui est valable en tout lieu et à toute époque, relecture qui loin d'être antinomique, est, au contraire, compatible avec le progrès de la science et de la technologie. Ainsi, plus l'on avance dans la compréhension de ses versets, plus facilement l'on assimile la science et la technologie. Nombreux sont à cet égard les hommes de science chevronnés - dont nous citerons ABDUS SALAM (Prix Nobel de physique) - qui ont beaucoup écrit sur le Coran et la science.

L'esprit d'ouverture est une exigence fondamentale en Islam, je veux dire l'ouverture positive, voire même la divergence; non pas la divergence sur les principes élémentaires et les postulats, mais cette divergence qui est une tradition et est vivement recommandée. Car sans divergence, il n'y a point de pluralisme ni de progrès.

La première vérité en rapport avec la science et dont nous devons nous pénétrer d'abord, c'est que ce qui est vrai aujourd'hui peut ne pas l'ètre demain. Dans le Coran, il y a un certain nombre de vérités éternelles, mais on y trouve aussi des choses que l'on ne peut envisager ni interpréter de la même manière d'un siècle à l'autre. Il n'est pas possible de faire du Coran, à l'orée du XXIème siècle, la même lecture qu'au VIIème ou au VIIIème siècle. Car, la connaissance humaine n'est plus de nos jours la même que durant les siècles précédents.

La plus grande erreur qui ait été jamais commise dans l'histoire islamique, et qui a entrainé notre déclin, est celle qui a consiste a fermer "la porte de l'Ijtihad" (recherche critique). Un trop grand nombre de doctes et de precheurs ont pris un retard enorme sur l'evolution de la science et de la technologie, alors que leurs predecesseurs d'il y a plusieurs siecles etaient a la pointe de la connaissance religieuse et scientifique a la fois, et en pleine harmonie avec l'effort de reflexion auquel convie l'Islam.

C'est qu'a la fin du IVe Siecle de l'hegire (XIe Siecle), d'aucuns deciderent de fermer la porte a cet "Ijtihad" en arguant que tout etait clair dans le Coran, la Sunna et dans la Sharia qui en decoule. Ce fut une erreur enorme, pour la simple raison qu'on ne saurait faire une lecture du Coran que d'une maniere dynamique qui presuppose et accepte le changement. Le Coran est un vecteur de ce changement en tant que processus continu. On ne peut donc pas accepter l'idee qu'il est possible de faire la meme lecture du Coran a travers tous les temps.

Relisons donc le Coran, non pas pour ce qui est des principes de base, des rites ou des postulats, mais pour tout ce qui plaide en faveur d'une meilleure comprehension de son contenu a la lumiere de donnees scientifiques nouvelles dont ne disposaient pas nos predecesseurs. Il est des ignorants qui ignorent même qu'ils sont ignorants et qui, de ce fait, n'acceptent ni les realites de l'etat de la connaissance et encore moins les critiques.

Je reviens à la guerre du Golfe pour dire que l'un des principaux enseignements de cette guerre, c'est le role primordial joue par la science et la technologie. Chaque individu, homme, femme ou enfant, a compris qu'il s'agit d'une guerre de type nouveau et qu'elle a pour pivot central la science et la technologie. Quand on entend parler des missiles "Al-Hussein" ou "Al-Abbas", cela est deja une revolution que de pouvoir associer des noms arabes a des technologies avancees qui requierent un minimum de recherche scientifique dans plusieurs disciplines et une maitrise endogene de ces technologies qui ne se borne pas a l'achat de produits cles en main. L'Irak est le pays arabe qui a le plus investi dans la recherche scientifique depuis de nombreuses annees. Peut-etre est-ce que n'on le lui pardonne pas.

En 1976, se tenait, a Rabat, la toute première conférence sur la science et la technologie dans le monde arabe (CASTARAB) sous l'egide de l'UNESCO. On a propose au cours de cette conference la creation d'un fonds arabe pour le financement de la recherche scientifique qui, selon la recommandation adoptee par les ministres, devait etre dote de $ 500 millions de dollars (somme qui represente beaucoup moins de ce qui est depense en moins d'un jour de la guerre du golfe). Un groupe de travail, dont j'ai eu l'honneur de faire partie, fut chargee d'entreprendre l'etude de fiabilite de ce fonds.

Cette etude deboucha sur des conclusions positives. Le projet cependant n'a jamais pu etre realise pour des questions relativement secondaires telles que le pays qui devrait l'abriter ! Certains pays du Golfe avaient refusé que le siege de ce fond soit en Irak alors que celui ci etait pourtant l'hote de l'Union des Conseils Nationaux Scientifiques Arabes.

L'Irak, en outre, etait deja le pays qui, de loin, investissait le plus de ressources dans la recherche scientifique dans le monde arabe - pres de 2% de son produit national brut, tandis que le reste des pays arabes réunis, y compris les pays du Golfe qui disposaient d'énormes ressources, y consacraient moins de 0,3%.

Ce qui mérite de retenir notre attention est que l'Irak a compris la valeur de la science et a utilisé les subsides alloués à ce secteur de manière avisée, à la différence des autres pays arabes ou du Tiers-monde. On peut dire que l'Irak a suivi la méthode de pays tels que la Chine, l'Inde, la Coree, le Bresil et le Mexique, méthode qui consiste à compter autant que possible sur soi en s'appuyant sur les potentaliates nationales et l'effort local.

La guerre du Golfe a corroboré, sur le plan scientifique et technologique, ce que j'avais déclaré le 27 septembre 1990 a Radio France International (RFI), quelques mois avant le déclenchement du conflit, à savoir que la guerre était inéluctable. J'avais alors avancé comme argument que les Etats-Unis d'Amérique et leurs satellites, dont Israël, l'Angleterre et la France, avaient beaucoup investi dans le domaine militaire et se trouvaient en possession d'une vaste panoplie d'armes nouvelles et ultra-sophistiquées qu'il fallait tester coûte que coûte. Du temps où l'Union Soviétique et les Etats-Unis étaient en compétition, ces derniers craignaient, s'ils devaient expérimenter de telles armes, que l'URSS ne découvre quelques uns de leurs secrets grâce aux techniques de l'espionnage moderne (satellites). Mais dès la fin de la guerre froide, la voie devenait tout à coup libre pour l'Amérique de tester son arsenal. Cependant, pour se livrer à ce genre d'expériences, il fallait disposer d'un laboratoire grandeur nature. Et le Golfe était tout désigné en l'occurrence !

Nous parlons bien ici d'une guerre scientifique et technologique. Dans une étude publiée par la revue "Time Magazine" les chances d'atteindre la cible au moyen d'armes sophistiquées du type utilisé dans les guerres modernes (missiles et autres) ont été évaluées à 30% au maximum, ce qui signifie que lorsqu'on lance des missiles ou des bombes guidés par laser ou de type classique, un tiers seulement atteignent leur objectif et pres de 70% des projectiles se perdent dans la nature. Pendant la Guerre de 1939-1945 ce taux de précision était d'à peine 3%.

Il ne faut toutefois pas oublier que ces nouveaux types d'armes sont experimentees pour la première fois et que le but poursuivi est d'en étudier les performances. Or, les puissances qui se livrent à ces expériences, dont les Etats-Unis et Israël, poursuivent d'ambitieux projets en matière de recherche scientifique. D'un autre côté, il nous faut bien saisir la corrélation qui existe entre la science, la technologie, la guerre et ses instruments de destruction massive, d'une part, et les systemes de valeurs occidentales. On sait en effet que plus de 200 millions de personnes travaillent aujourd'hui pour l'industrie de guerre et que 60% d'entre elles se recrutent parmi l'élite scientifique mondiale. Ce qui veut dire qu'en Occident, sur trois savants, on peut être sûr que deux travaillent pour le complexe militaro-industriel, c'est-à- dire pour la "destruction", car c'est par ce moyen que l'on finance la recherche scientifique dans les plus grandes universités.

En effet, des institutions aussi prestigieuses que l'Institut de Technologie du Massachusetts (MIT), celui de Californie (CALTECH) et bien d'autres sont sous contrat avec le gouvernement americain pour de tels projets. Bien entendu, certains de ces accords concernent des domaines de recherche aussi anodins que la biologie, la physique. l'espace ou la mécanique... Mais toujours est-il qu'une bonne partie est consacrée à la recherche scientifique ayant des applications militaires.

Plus de 40% de la production industrielle des Etats-Unis est à caractère militaire et mobilise des millions personnes dont comme nous l'avons deja indique dont plus de 60% de scientifiques. Or, ces armes il faut bien songer à les tester et à les vendre. Puis, une fois vendues, il faudrait qu'elles soient détruites pour être remplacées afin la machine continue à tourner. Si l'on prend seulement les Etats du Golfe, c'est-à-dire l'Arabie Saoudite, le Koweit, les Emirats Arabes, le Qater, Bahrein et Oman, on voit que ces pays ont dépensé de 150 à 200 milliards de dollars pour l'achat d'arment au cours de la décennie écoulée.

Ce qu'il importe de souligner c'est qu'en achetant ces armes, ces pays n'ont entrepris aucun travail de recherche pour essayer de les perfectionner ni même pour en maîtriser la technologie. Ils ont acquis ces armes comme de vulgaires marchandises sans en percer les secrets. De cette facture payée par ces Etats arabes une proportion de 15% a 20% va à la recherche scientifique aux Etats-Unis et dans les pays occidentaux. Ainsi, sur dix dollars payés par les Etats du Tiers-monde pour régler leurs achats d'armes, deux sont directement investis dans la recherche scientifique dans les pays occidentaux.

Depuis 1945, plus de 250 conflits armés sont survenus à travers la planète. Tous ces conflits ont eu lieu dans le Tiers-monde et la majorite des armes utilisées provenaient de l'occident. Le même scénario continue aujourd'hui : ces pays achètent les armes pour s'entretuer ou pour s'en servir à des fins de sécurité interne. On n'a jamais vu des armes achetées par le Tiers-monde utilisées contre l'occident, sauf en Corée, au Vietnam et, aujourd'hui, en Irak.

La destruction du potentiel irakien n'a pas d'autre but que de punir ce pays pour avoir osé concevoir son propre modèle de développement et pour avoir eu l'outrecuidance de donner la priorité à la recherche scientifique et à la technologie. C'est cela qui est inacceptable aux yeux des grandes puissances qui ne tolèrent pas, surtout au Moyen-Orient, qu'un Etat quelqu'il soit, puisse maîtriser la science et la technologie, et concurrencer Israël, car il risque alors de "mettre en danger la sécurité" de la région et celle d'Israël. Ce sont là quelques données relatives à la dimension scientifique et technologique de cette guerre.

Il y a neanmoins quelque raison d'être relativement optimistes à moyen terme, vu les grands progrès enregistrés dans le monde arabe dans ces domaines. Au cours de la dernière décennie, ce sont quelque 30 à 40 milles pages qui ont été publiées dans le domaine de la recherche scientifique pure par des citoyens arabes résident dans les pays arabes. Mais qui les lira et qui leur prêtera l'intérêt qu'elles méritent ? Si l'on devait mettre en application les projets decoulant de ces travaux, chacune de ces pages necessiterait, en moyenne, 5 a 10 mille dollars de subvention a la recherche scientifique à souscrire par les Etats de la région.

Malheureusement, nous dépensons d'enormes sommes dans des futilités, mais nous n'avons pas le moindre sou à investir dans le domaine de la science et de la technologie. Antoine ZAHLAN, spécialiste de renom dans le monde arabe, a évalué à 500 mille au moins le nombre d'ingénieurs dans les pays arabes, auxquels s'ajoutent plus de 250 mille autres qui travaillent à l'étranger.

Si l'on retient ce chiffre de 750 mille ingénieurs arabes, on constate qu'il dépasse de loin les effectifs d'ingénieurs recensés dans des pays comme l'Allemagne ou la France. Cependant, sur trois de ces ingénieurs, un exerce à l'étranger et cela pas toujours pour des raisons bassement matérialistes, mais simplement parce qu'il ne trouve pas dans son propre pays des moyens suffisants pour lui permettre de mener à bien ses recherches, ou bien encore parce que le climat général n'y est guère favorable. L'homme de science, le chercheur ne peut faire son travail qu'à condition de bénéficier de toutes les libertés nécessaires : liberté d'expression, pluralisme, droit à la divergence d'opinion, possibilité de publier ce qu'il veut sans crainte aucune.

L'absence de liberté en matière de recherche et d'expression représente un handicap et une entrave à la recherche scientifique. Voilà sans doute le pourquoi de l'éxode volontaire d'un aussi grand nombre d'ingénieurs arabes. Si l'on ne prend que la cas du Maroc, il y aurait plus de 700 chercheurs marocains du niveau du doctorat et au-dessus qui exercent rien qu'au sein du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) en France. Si l'on sait que la formation de chacun de ces scientifiques a couté plus de $ 100 millie dollars au contribuable marocain. La France nous envoie, au titre de la "cooperation", des experts de deuxieme ordre tandis que nos éléments les plus brillants. Qui donc aide qui ?

Lors d'un colloque organise au Caire, l'an dernier, sur la science et la technologie dans le monde arabe(2)

, on a constate que la recherche scientifique en Egypte etait financée à concurrence de 85% par quatre organismes étrangers. Voyez la différence entre l'Egypte et l'Irak! En Egypte, 85% des travaux de recherche sont menés grâce aux subsides généreusement fournis par quatre organismes étrangers dont trois institutions américaines bien connues. J'ai, quant à moi, quelque soupçon pour ce qui est des mobiles de cet intérêt étranger pour la recherche scientifique en Egypte. Quelle est donc la raison de cet engouement et de cette prodigalité ? C'est une question d'importance strategique car l'Egypte est le plus grand pays arabe.

Les mêmes problèmes se posent d'ailleurs dans l'ensemble du monde arabe y compris les pays du Maghreb ou la recherche est en tres grande partie financee par les programmes de la coopération bilatérale et multilaterale. On se demande s'il ne faudrait pas, dans certains cas, se passer de ce financement tant que nos gouvernements n'accorderont pas à la recherche une priorité suffisante. La "cooperation" surtout dans le domaine scientifique n'est jamais desinteressee, elle est souvent plus profitable au "donneur" qu'au "receveur" car elle permet au premier de recueillir des donnees, de s'informer l'etat de la recherche, de l'orienter, et de faire l'inventaire des competences a recruter ulterieurement. La nature du financement de la recherche scientifique demeure donc un de nos grands problemes meme s'il ne figure pas encore sur notre agenda politique.

Si l'on fait l'historique de la recherche scientifique et technologique en Irak, démarche à laquelle nous sommes attentifs depuis le début, on peut observer que plus de 90% des crédits alloués à cette fin sont puisés dans le budget de l'Etat, alors que dans le reste du monde arabe ils proviennent de l'aide étrangère. C'est le cas de pays comme l'Algérie, la Tunisie ou l'Egypte.

Il faut donc garder les yeux bien ouverts pour tirer de la guerre du Golfe une leçon pour les générations à venir et donner la priorité requise à la recherche scientifique. Peut-etre comprendra-t-on un jour qu'il s'agit d'un secteur bien plus important que celui du toutirsme par example. De telles erreurs ne pourront etre rectifiees que lorsqu'on abandonnera les schemas de développement presque entièrement tributaire de l'étranger. Pourquoi construire à tour de bras des hotels 5 étoiles, alors qu'il y a des besoins plus urgents et plus importants ? Le tourisme est une activité des plus aléatoires. Il suffit qu'un candidat au voyage entende parler d'une épidémie de choléra à 500 kms du Maroc pour renoncer à partir pour ce pays. Construisons plutôt des hotels 2 ou 3 étoiles qui soient à la portée de nos compatriotes et optons pour un tourisme fondé sur la coopération avec tous les pays du monde, y compris ceux similaires au nôtre. Peut-etre, la aussi, la guerre du golfe permettra-t-il de tirer quelques leçons pour mieux planifier l'avenir et encourager un tourisme mieux adapte a nos structures et nos besoins economiques et socio-culturels.

La guerre du golfe a fait ressortir d'une maniere eclatante la crise morale et ethique que traverse le monde de la science et de la technologie en Occident. Cette situtation decoule de la negligence des aspects humains et des consequences socio-culturelles d'un developpement de la science et de la technologie qui favorise, outre mesuree, des finalites et des objectifs essentiellement materiels. D'ou un type de développement industriel à outrance qui debouche non seulement sur la pollution écologique mais aussi sur la pollution afférente aux valeurs ethiques et civilisationnelles.

Nous pouvons citer à ce propos l'initiative de grands savants tels que Albert Einstein et Bertrand Russell qui avaient constitue le mouvement "Pugwash" au lendemain de la premiere utilisation de la bombe atomique lors du bombardement de Hiroshima. L'objectif principal de cette organisation internationale non-gouvernementale est d'etudier les implications politiques, socio-culturelles et morales des developpements scientifiques et technologiques.

Il est évident que sur le plan economique, le monde occidental tire un grand profit matériel du progrès scientifique avec d'importantes retombees dans certains domaines tels que ceux de la sante, mais une extrapolation de l'histoire des sciences et des technologies nous amène à constater que les progrès obtenus dans les domaines de la médecine, de l'informatique et autres résultent, pour une grande part, des recherches militaires. 80% des satellites orbitant autour de la terre ont été lancés dans des buts militaires. Il existe par conséquent une corrélation étroite entre la science et la technologie, d'un côté, et la destruction, d'un autre, au point que l'on s'interroge sur les vrais buts du progrès scientifique et technologique. Nous tenons justement, avec le "spectacle" que l'Occident nous offre avec la guerre du Golfe, et abstraction faite des analyses politiques, idéologiques, militaires et religieuses, la preuve incontestable d'une nouvelle barbarie scientifique technocratique. Et cela a un moment ou la civilisation humaine se caracterise par une explosion des connaissances.

Un des meilleurs exemples que je puisse donner à ce propos, c'est-à-dire des consequences de cette revolution du savoir est celui de l'immatérialisation de l'économie. Il y a de moins en moins de materiaux et de plus en plus de matiere grise dans les produits sur le marche. Cela resulte en une constante miniaturisation de ces produits. Les examples les plus frappants sont ceux des radios et televisions ou des ordinateurs. Le premier ordinateur utilisé par l'Institut technologique de Massachusetts, il y a 40 ans, occupait un espace trois fois plus grand que celui d'une salle de classe et sa mémoire était inférieure à celle d'un ordinateur de poche d'aujourd'hui.

L'economie est moins "materielle" parceque l'on a recours a de nouveaux materiaux synthetiques bien plus performants et moins volumineux. Prenons comme autre exemple celui de la téléphonie. Il y a 10 ou 15 ans il fallait des tonnes de cuivre pour la fabrication du fil nécessaire à la réalisation de 10.000 lignes téléphoniques. Aujourd'hui, quelques kilogrammes de fibre optique suffisent pour remplacer des dizaines de tonnes de cuivre. Et plutôt que d'aller jusqu'en Zimbabwé ou au Zaïre pour y chercher le cuivre et le traiter, on produit des fibres optiques en laboratoire et de manière beaucoup moins couteuse.

Une des consequences de cette immaterialisation de l'economie est une tres forte reduction de l'importance strategique et du poids economique de la production miniere. Lorsque, dans ce même ordre d'idées, j'ai avancé en 1981, à Abu Dhabi (Emirats Arabes Unis) que les ressources naturelles peuvent etre une malédiction pour ceux qui les possèdent, s'ils ne suivent cette revolution du savoir, mes propos (publiés dans le journal "Al-Ittihad" ) avaient été mal percus.

Certes il ne s'agit pas de négliger les ressources naturelles. Mais il est fondamental que l'attention se focalise sur la science et la connaissance, car l'apport du cerveau est beaucoup plus important que celui de la matière. En fait, la différence entre l'ancienne et la nouvelle génération d'ordinateurs ne réside pas dans les composants, mais plutôt dans la créativité et l'inventivité du cerveau qui a facilite cette evolution technologique. L'économie qui, ne survivait en grande partie que grace aux elements materiels compte de plus en plus sur l'immateriel.

Un autre facteur, fort important dans la nouvelle science (physique des quanta, astrophysique, biogenetique ...), concerne la corrélation grandissante que l'on decouvre entre le "materiel" et l' "immateriel". Ceci n'est pas facile à expliquer sur les plans de la science et de celui de la philosophie et de la metaphysique. Il suffit de dire que la nouvelle science a sonné le glas de la physique mécanique et de certaines theses de Newton, comme elle a impose au dogme de la "rationalite scientifique" un peu plus de relativisme.(3)
 
 

Ceci représente, du point de vue philosophique, une grande révolution dont on ignore encore l'impact sur l'avenir. Cela pose de grands defis pour la recherche dans tous les domaines. La societe musulmane aura a en tirer les consequences en renforcant tout ce qui touche a l'Ijtihad (recherche) en se debarassant de ce qui est erronee du point de vue scientifique - cela n'affecte en rien les fondements de la religion - et en encourageant le questionnement perpetuel, la creativite et l'innovation.

Il s'agit d'une longue bataille, d'un bien autre genre que celui des démonstrations populaires et des slogans qui sont des reponses symboliques a des evenements ponctuels non sans merite, mais qui ne remplacent pas le travail assidû, par la recherche et par la science et la technologie, indispensable a relever des defis tels que ceux de la Guerre du Golfe qui n'est que le premier episode de ce qui nous attend dans les annees a venir.

Je m'insurge depuis cela fait plus de 15 ans contre le danger que represente le concept de "transfert de technologie" - une notion illusoire et en contradiction avec tout ce represente la technologie en tant que "processus" innovateur. La technologie ne se transfere pas. On pas acquerir des procedes industriels, des machines et d'autres equipements, y compris des usines completes, vendus sur le marche. Cela ne suffit pas pour en comprendre le fonctionnement et maitriser les techniques de ces technologies et d'y apporter une plus value sous forme de recherche locale tenant compte des besoins et des possibilites d'une societe donnee.

C'est ce que l'Irak a compris et cela aussi on ne lui pardonne pas pour des raisons a la fois strategique, politique et economiques. Il s'est lance dans les technologies avancees qui sont inevitablement inseparables des applications militaires. Il a developpe son potentiel endogene et ses ressources humaines dans ces secteurs et il a favorise la recherche scientifique dans tous les domaines, et a cesse d'acheter des usines cles en main comme le font encore tous les pays arabes. Une autre consequence est la tres forte sinon la quasi disparition de la corruption dans de pareilles situations.

A mon avis, il n'y a pas de meilleur terrain que celui du "transfert de technologie" pour inciter à la corruption. Les opérations telles que l'acquisition de materiel sophistique dans le cadre d'accord de "cooperation" et beneficiant de credits et de prets etrangers entrainent et favorisent la corruption. Le volume de cette corruption a ete estimee, dans un editorial paru dans le New York Times en 1988 ou 1989, a pres de 40% de ce qui est comptabilisee comme assistance technique et financement du developpement par les instances bilaterales et multilaterales.

Une partie non-negligeable de ces 40%, selon la meme source, alimente des comptes personnels dans des banques occidentales. L'on sait aussi, selon des sources officielles, que pres de 80% des sommes avancees aux pays du tiers-monde retournent aux Etats-Unis par un chemin ou un autre.

Cet etat des choses ne peut changer que par une evolution de structures mentales, un peu plus de serieux et de consideration pour l'ethique et beaucoup d'effort de recherche dans les domaines de la science et de la technologie pour reduire notre dependance a l'egard de l'exterieur et tout ce que cela comporte - afin d'eviter d'autres tragedies telles que celle de l'Irak qui a essayer de renverser l'ordre des choses mais s'est trouve tout seul en fin de compte malgre tout les slogans de la solidarite et de l'unite.

Conference donnée a l'Ecole Nationale des Industries Minieres, Rabat, le 19 fevrier 1991.

Mahdi Elmandjra
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1. 1 Fevrier 1991
2. Voir "Al Mustakbal Al Arabi", Beirut, No. 143, Janv. 1991.
3. Voir la "Declaration de Vancouver" publiee dans FUTURIBLES, (pp. 16-18) No. 138, Paris, decembre 1989.