LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Les cinq mobiles de la guerre du Golfe *
 

Voilà un peu plus d'un mois que l'agression américaine a commencé et que ses instigateurs "coalisés" ont laissé tomber le masque pour révéler leur visage hideux et barbare. Non seulement a-t-on violé le droit international comme prétexte pour décimer tout un peuple et brûler sa terre. Je pense que le mot "barbare" n'est pas très fort lorsqu'on constate le déséquilibre flagrant des forces sur le terrain, celles de plus de 31 Etats liguées contre un seul, et la quantité phénoménale de bombes déversées, à ce jour, sur les civils irakiens représentant l'équivalent de plus de 20 fois de la puissance d'une bombe atomique de type Iroshima.

Ces raisons et pour d'autres encore, qu'il m'a été donné d'expliciter précédemment, me poussent à dire qu'il s'agit là de la première vraie guerre mondiale qui met aux prises la quasi-totalité du monde occidental coalisé contre un peuple solitaire.

Il est désormais clair, aux yeux de l'opinion internationale, que les Etats-Unis, qui orchestrent cette guerre et leurs alliés, ne sont pas entrés en guerre dans le but de libérer le Koweit pas plus que pour appliquer "les résolutions du Conseil de Sécurité", lesquelles d'ailleurs étaient inspirées par les dirigeants de Washington. En fait, cette guerre répondait essentiellement à cinq mobiles :

(1) Les Etats-Unis, qui cherchent à restructurer un nouvel ordre international dont ils étaient devenus, de facto, l'unique chef-de-file après la débâcle du camp soviétique qui jouait jusque là le rôle de contre-poids, ne sauraient tolérer l'émergence dans la région du Golfe - avec son énorme potentiel pétrolier et sa situation géo-stratégique - d'un pays qui tenterait d'échapper à son hégémonie en contre-carrant ses plans.

(2) En cherchant, à parvenir à une autonomie technologique, l'Irak représentait une menace pour les intérêts de l'Occident qui ne s'intéressent qu'à la vente des technologies "clés en main".

(3) L'industrie militaire et l'armée irakienne ont gagné en expérience et en puissance, au point de représenter une menace réelle pour Israël implantée dans la région en tant qu'avant-poste de la domination occidentale et plus particulièrement des Etats-Unis.

(4) L'Occident craint le danger que peut incarner un Irak puissant ; d'autant plus qu'il s'agit d'un berceau des cultures et mémoire collective des arabes et des musulmans - pour les systèmes de valeurs judéo-chrétiens face au renouveau des cultures arabo-islamiques.

(5) Après la disparition de la colonisation classique et l'érosion du néo-colonialisme, il fallait réaffirmer la présence occidentale et le rôle déterminant de celle-ci dans la nouvelle gestion du monde. Que l'Irak soit intervenu ou non il fallait le mettre au pas tout en rééditant encore une fois le vieux scénario du partage du monde, dûsse-t-il employer d'autres méthodes. L'essentiel consistait en l'étouffement de toute velléité de puissance parmi les pays du Sud. L'Irak paraissait, en l'occurrence, comme la principale source de menace dans le monde musulman. On a ainsi suscité, encouragé et transformé un contentieux local pour justifier une intervention rapide et intensive.

DES CINQ MOBILES AUX CINQ CRIMES

Quels ont été les résultats concrets de ces cinq mobiles ? Où en a été le résultat ? Cinq crimes contre l'humanité furent perpétrés au nom du nouveau désordre international.

(1) Une agression sauvage fut lancée contre le peuple irakien, enfants, femmes, vieillards et malades confondus. Ni les abris civils, ni les habitations, ni les hôpitaux, ni les points d'eau ne furent épargnés. Durant ces bombardements, on a enregistré, à ce jour, plus de 75.000 raids. Même si on estime que chacun de ces raids n'a fait que trois victimes on parvient à un total de 225.000 mille martyrs. La conscience internationale s'en est-elle émue pour autant? A t-elle condamné l'Amérique et ses alliés? La légalité internationale a-t-elle sourcillé alors qu'était allègrement violé le premier principe des droits de l'homme, à savoir le droit à la vie? S'est-il trouvé un seul responsable pour dénoncer cette violation des conventions internationales censées s'appliquer à tous pour ce qui est de la protection des populations civiles en temps de guerre? Non, personne ou presque personne !

(2) L'agression lancée contre l'Irak s'est accompagnée d'un autre crime tout aussi odieux, à savoir les dommages causés à l'environnement - la faune, la flore, la terre, la mer, les sources d'eau et l'atmosphère.Les organisations écologiques internationales dont les réactions sont généralement assez rapides et vivaces dans des situations dont la gravité est bien inférieure à ce que le Golfe est entrain de vivre ont été bien timides cette fois-ci.

(3) La destruction d'un patrimoine culturel et civilisationnel qui appartient à l'humanité tout entière, et ce, sans motif autre que la volonté d'effacer une mémoire. Ceux qui ont pilonné le musée de Bagdad et autres sites culturels arabo-islamiques en Irak ne sont certes pas, comme les irakiens, les dépositaires d'une civilisation vieille de plusieurs milliers d'années!

(4) On a bafoué les sentiments de plus de 1.200 millions de musulmans en profanant leurs lieux saints et en ne respectant pas leurs convictions et leurs valeurs sacrées. C'est un inqualifiable forfait qui demeurera gravé de manière indélébile dans la conscience de chaque musulman qui n'oubliera jamais que l'Occident a souillé sa terre sainte en la transformant en un champs de bataille infernal.

(5) Le cinquième crime n'est autre que la violation du droit et de la légalité internationale, le discrédit jeté sur le Conseil de Sécurité, l'ONU et les autres instances internationales qui, sous la pression des pays occidentaux, se transforment avec une rapidité incroyable d'instances chargées de défendre le bien-être et la paix dans le monde, en citadelles de l'agression, de massacres et d'injustice.

Compte tenu de ces mobiles et ces crimes quelles sont pour les pays arabes et l'ensemble du Tiers Monde les conséquences qui méritent d'être analysées et méditées ? Il y en a au moins cinq :

Première conséquence : la fable de l'Occident civilisé. En effet,, l'Occident des valeurs de civilisation, de la modernité et des droits de l'homme, n'a révélé jusqu'ici que sa propension à l'agression et à l'esprit de croisade. C'est la raison pour laquelle, tous les pays du Sud et, plus particulièrement, les pays arabo-islamiques, vont finir par comprendre que leur avenir dépend de ce que j'appelle "la politique du compter sur soi".

Deuxième conséquence : l'hostilité et la haine de l'Occident à l'égard des autres civilisations. Il y a là une leçon à retenir pour les Etats islamiques qui seront ainsi amenés à s'attacher davantage à leur identité et à leur civilisation islamiques, sachant que l'Islam est une idéologie de la libération contre toute forme de spoliation culturelle et d'aliénation linguistique léguées par le colonialisme.

Troisième conséquence : elle se reflète dans la coupure qui s'est fait jour entre les gouvernants arabes et leurs peuples. Il est désormais clair que les ambitions, les combats et les sentiments des masses divergent totalement des aspirations, des choix et des intérêts des régimes en place. Il en résulte que le combat pour la démocratie, la liberté d'expression et les droits de l'homme constitue une condition fondamentale pour la survie de tel ou tel pays. La guerre du Golfe aura, toujours dans le même ordre d'idées, révélé l'inféodation d'un nombre d'intellectuels qui ont pris ouvertement fait et cause pour l'Occident, soit en le soutenant dans sa croisade contre le peuple irakien, soit par leur mutisme.

Quatrième conséquence : une leçon pour la Nation Arabe afin qu'elle comprenne que la maîtrise de la technologie et de la science représente l'unique moyen de construire son avenir sans avoir besoin des pays du Nord et de l'Occident, et que la coopération Sud/Sud peut se substituer avantageusement aux rapports de domination basés sur l'exploitation du Sud par le Nord, comme c'est le cas aujourd'hui en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie.

Cinquième conséquence : le Monde arabe ne peut demeurer tel qu'il était avant le 2 août 1990. Car, si l'Occident manigançait pendant tout ce temps pour un nouvel ordre international, il n'en reste pas moins que la guerre du Golfe a rendu inéluctable le changement à venir au niveau des rapports du Monde arabe avec lui-même et avec l'Occident.

Rabat, 18 février 1991
 
Mahdi Elmandjra
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Al-Alam, Rabat,21/02/1991
Al-Khabar, Alger 21/02/1991
Radio algérienne, Alger 23/02/1991
Al-Chourouq, Tunisie 0703/1991