Q : On a beaucoup glosé sur la guerre du Golfe et sur la nature de cette guerre que d'aucuns sont allés jusqu'à qualifier de "nouvelle croisade". Mais vous, comment voyez-vous les choses ? Est-ce une guerre Nord/Sud, une guerre entre l'Islam et la chrétienté, ou bien simplement un duel Saddam/Bush ?
R : Le 12 septembre, c'est-à-dire avant que cette guerre n'éclate, j'avais ecrit (2)
que nous allions vers un un affrontement Nord/Sud, avant même que l'on commençât à parler de croisade. La guerre du Golfe est plus que cela. Je crois, quant à moi, que depuis le 17 janvier, nous sommes bel et bien entrés dans la première vraie guerre mondiale, une guerre qui va se prolonger pendant 15 ou 20 parce que ses mobiles réels ne sont ni politiques ni économiques, mais civilisationnels. Les seuls vrais enjeux du XXème siècle seront nécessairement d'ordre civilisationnel.
Comme je ne cesse de le repeter, la guerre du Golfe est la première guerre mondiale pour la simple raison que la soi-disante 1ère guerre mondiale n'avait de mondiale que le nom. Il s'agissait fondamentalement d'un conflit euro/européen, encore que l'Amérique y ait été partie prenante. Pareil pour la "2ème guerre mondiale" qui n'en était pas une parce qu'à cette époque les trois-quarts de la planète était colonisée. Mais la guerre qui a été déclenchée par George Bush le 17 janvier 1991 est véritablement mondiale dans ses causes comme ses conséquences.
Abstraction faite de ce que seront les résultats militaires, nous allons au devant de bouleversements radicaux auxquels nous devrions reflechir des aujourd'hui. Aussi contradictoire que cela puisse paraître les pays du Tiers-monde ont gagné 10 à 15 ans car leurs populations ont pris conscience des enjeux des rapport Nord/Sud.
QU : Croyez-vous que l'Amérique aurait renoncé à
attaquer, si l'Irak s'était retiré du Koweit ?
R : Meme si l'Irak s'était retiré on aurait trouve d'autres excuses car l'objectif est clair. La paix selon les commentateurs americains serait le "Scénario du cauchemar" car l'Irak son potentiel technologique et militaire intact. Le but reel est de neutraliser cette force et non pas libérer le Koweit. Il n'est pas permis a un pays du Tiers-monde, et surtout s'il est arabe, d'acquérir une autonomie technologique.
Q : Quelle leçon l'homme arabe pourrait-il retenir de la résistance de l'Irak, seul face à l'Amérique et à ses alliés ? d'autant que les missiles irakiens ont pu frapper l'entité sioniste au coeur, c'est-à-dire à Tel-Aviv même ?
R : Je pense que la leçon réside d'abord dans la crédibilité : quand on dit quelque chose il faut etre en mesure de le faire, cela est une preuve de détermination politique. Une autre leçon est celle de l'endurance du peuple Irakien. Il ne faudrait cependant que cette détermination et cette endurance prennent encore plus de valeur quand elle peuvent compter sur la recherche scientifique et technologique.
Il y a bien des choses a dire au sujet de Saddam Hussein et je m'en suis pas prive dans le passe, mais toujours est-il que l'Irak est bel et bien le seul pays du monde arabe, voire du Tiers-monde, à avoir entrepris un effort aussi colossal dans le domaine de la recherche scientifique depuis plus de dix ans.
Voilà en effet un pays qui dépense annuellement entre plus de 1,5% de son P.N.B. pour la recherche scientifique, pendant que de nombreux autres pays arabes, dont les pays du Maghreb, ne lui allouent moins de 0,3% de leur revenu national. Et ce, parce que ces pays maghrébins ont mis toute leur confiance dans un modèle de développement base sur l'imitation aveugle, dont la faillite est patente, et qui n'a fait qu'augmenter leur dépendance.
Pendant ce temps, l'Irak menait une politique de développement auto-centrée et ne comptait que sur lui-même. C'est là la leçon essentielle à retenir, par delà l'aspect militaire de l'aventure. Si nous comprenons bien la leçon dès à présent, nous rendrions compte que rien ne nous a autant retardé dans le monde arabe et le Tiers-monde que l'"assistance technique". Notre dépendance alimentaire augmente chaque année comme nos taux d'analphabétisme et notre retard scientifique et technologique. Par ailleurs, nous dépensons des milliards dans le secteur du tourisme pour améliorer notre "image" extérieure et attirer des devises dont la regularite ne saurait etre assurée comme nous le constatons aujourd'hui.
Q : Mais comment expliquez-vous le hiatus entre la rue arabe et les régimes en place ?
R : Pour ceux qui font de la prospective ce hiatus n'est pas une surprise. Il est même etonnant qu'il ne se soit pas manifeste d'une manière aussi eclatante plus tôt. La guerre actuelle en est le detonateur mais le fossé entre les gouvernements et les peuples dans l'ensemble du Tiers-monde ne pourra que s'accroître quels que soient les résultats du conflit sur le terrain. Et c'est çà qui fait trembler l'occident.
C'est pour cela que je disais que aurons gagné 10 à
15 ans et nos gouvernements finiront par sortir de leur sommeil pour comprendre
leur erreur, mesurer la distance qui les sépare de leurs peuples
et se rendre compte qu'ils n'ont pas d'autre choix que de s'engager sur
la voie de la démocratie pour de bon et non pas en usant de faux-semblants,
faute de quoi ce fossé béant entre l'opinion et le pouvoir
entraînera - et c'est inéluctable - des changements radicaux
à l'intérieur du Tiers-monde en général.
Q : Mais cette coupure qu'est apparue entre le Machrek et le Maghreb
Arabe, comment l'expliquez-vous ? Et quelles en seraient, d'après
vous, les conséquences pour l'avenir ?
R : Nous devons d'abord comprendre que le conflit du Golfe est une guerre d'extermination - un genocide. Nous devons également etre conscients de la défaillance totale sinon la connivence ouverte de l'Organisation des Nations Unies. Comme vous le savez, j'ai ecrit, le 1er janvier, au Secrétaire général de l'ONU pour lui dire qu'il aurait sur la conscience la mort des dizaines de milliers de victimes irakiennes. Mais il n'a rien répondu... Il appartient à nos gouvernements d'en tirer la leçon : pour commencer, le Maroc, la Tunisie, la Mauritanie devraient se retirer des Conferences du Sommet Franco-Africain et du Sommet des Pays Francophones.
Le président de la République Française a été parfaitement clair, tout comme l'ex-premier ministre Pierre Mauroy qui a fait, en Israël, des déclarations au sujet de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) qui ont consterné le monde entier. J'espère que les gouvernements arabes auront un peu de mémoire ou du moins respecteront celles de leurs populations et de leurs morts.
Pour revenir a votre question, je crois que l'element temps est fort important. On peut prévoir qu'en Egypte, qui est le plus grand pays arabe (55 millions d'habitants)par sa population, qu'un bouleversement populaire se produira si la guerre se la guerre se poursuit pendant quelques semaines encore. Le même pronostic vaut également pour la Syrie... Il ne faut tomber dans le piège mediatique qui amplifie les divergences au sein du monde arabe. Les peuples arabes ont toujours été unis même s'ils n'ont pas encore le droit a la parole. Les divergences n'ont jamais existé qu'au niveau des gouvernements...
Il n'y a pas que la dimension arabe dans ce conflit. Les populations musulmanes a travers le monde ont démontre leurs préoccupations par d'importantes manifestations populaires. Il y va aussi de l'interet de l'ensemble du Tiers monde qui se voit complètement marginalise sur le plan international. Ce qui m'inquiète le plus c'est le monopole que se sont arroge les membres permanents du Conseil du Securite avec l'aide du Secrétaire general dans la préparation et la prise des décisions.
Je suis certain que quelque chose se trame... Et j'appelle les pays de l'UMA à réclamer une réunion extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies. Il s'agit d'un problème Nord/Sud. C'est pourquoi il faudrait clarifier la position du Tiers-monde en tant qu'ensemble a l'égard de ce problème qui est le sien et non seulement celui du monde arabe. C'est un problème d'hégémonie militaire qui menace le pluralisme des civilisations à l'échelle mondiale.
Je pense également que les Etats-Unis n'ont aucune intention
de mener des combats terrestres parce qu'ils en appréhendent les
résultats. Entre temps, des changements commencent à s'opérer
à l'intérieur de l'Arabie Saoudite elle-même, au sein
de la population. Si la guerre se prolonge on peut même imaginer
que, sous pression américaine, le gouvernement saoudien demande
le retrait et le rapatriement des armées arabes déployées
en Arabie Saoudite, parce que ces armées pour représenter
bien plus un danger qu'un renfort pour l'occident. On n'en a donc plus
besoin, d'autant que les Etats-Unis ont déployé à
eux-seuls plus de 500 mille soldats sans mentionner les autres troupes
occidentales qui totalisent plus de 100.000 autres soldats. C'est une formidable
force de frappe, la plus forte concentration de troupes de l'histoire de
l'humanité si l'on tient compte de ses armes dévastatrices.
Q : D'aucuns disent que les résultats militaires pourraient
avoir un impact sur l'amour-propre des Arabes, surtout - à Dieu
ne plaise! - si l'Irak devait échouer ?
R : On devrait parler de miracle car n'oublions pas que les conseillers militaires du Pentagone avaient affirmé à Bush que la guerre ne durerait que deux jours, tandis que Moubarak a estimé, dans le "Herald Tribune" (dimanche 3 février) que cette guerre durerait deux semaines, et que le Roi Fahd aurait dit à Bush, selon le "New-York Times", qu'elle ne prendrait pas plus de deux heures.
Voilà, en effet, une coalition de 31 pays totalisant 1 milliard d'habitants et dont le PNB approche les 10 mille milliards de dollars, qui font la guerre à un petit pays de 17 millions d'habitants, à qui est imposé depuis 4 mois un blocus économique draconien et dont le revenu national atteint à peine 40 milliards de dollars. L'Irak a gagné la bataille dès les deux premiers jours. Il a tenu bon malgré la guerre écologique que lui a déclaré l'occident en bombardant les puits de pétrole et les industries. Ce n'est pas l'Irak qui a commencé la guerre chimique et, à vrai dire, ce n'est pas lui qui a ouvert les hostilités extra-arabes. Je ne pense pas non plus qu'il soit en mesure d'engager une guerre nucléaire.
On sait, depuis le 2 août déjà, qu'une décision a été prise conjointement par Bush et Thatcher pour défendre l'entité sioniste en détruisant le potentiel militaire, économique et scientifique de l'Irak. Je crois, en outre, qu'il n'existe pas jusqu'à présent de coordination entre les pays arabes et islamiques et les pays du Tiers-monde pour faire face à cette hégémonie.
Il faut savoir qu'une fois qu'il aura anéanti l'Irak, l'ennemi
s'attaquera à d'autres pays du Tiers monde et un jour peut-etre
au Japon.
Q : Croyez-vous que l'Amérique va pousser vers une solution diplomatique ?
R : L'Amérique poussera à une solution diplomatique si elle est sûre d'avoir détruit l'Irak dans une proportion de 70 à 80%. L'Irak aurait alors besoin de 10 à 15 ans pour se remettre sur pied. C'est que l'Amérique ne veut pas que les choses restent en l'état parce qu'elle a peur d'une "instabilité" dans le reste du monde arabe et musulman.
Q : Comment voyez-vous l'avenir des Etats Arabes après la fin de la guerre, notamment les pays maghrébins ?
R : Pour entreprendre un exercice de prospective, il faut au préalable se référer au passé. Primo, tout ce qui se passe maintenant a été prévu par l'Occident, depuis plusieurs années dans ses différents scénarios pour l'invasion du Golfe. Secundo, le Centre d'Etudes sur l'Unité Arabe, basé à Beyrouth et que dirige Kheir Eddin Hasib, a entrepris a une étude prospective sur le monde arabe, a laquelle des dizaines de spécialistes arabes ont ete associes. Cette etude comporte un scénario appelé le "scénario de la fragmentation et la balkanisation". Cette étude a été publiée en 1988 et tout ce qui se passe en ce moment dans le Golfe y est consigné par écrit !
Pour ce qui est de l'avenir, je suis extrêment pessimiste sur le court terme, soit les cinq prochaines années, quoique 5 ans ne représentent pas grand chose dans la vie d'une Nation. Je suis, par contre, très optimiste pour le moyen terme (10 ans) et le long terme (20 ans) car aucun gouvernement du Tiers-monde ne peut dorénavant mener les mêmes politiques ni employer les mêmes méthodes qu'avant le 17 janvier 1991.
Pour le Maghreb Arabe et compte tenu des changements qui s'y sont accomplis,
et de l'unanimité qui prévaut au niveau des populations,
j'espère que les gouvernements maghrébins en retiendront
la leçon en faisant preuve de beaucoup plus de conviction et d'innovation
dans la construction de l'unité maghrébine qui mérite
mieux que le bureaucratisme technocratique qui se borne a ternir une multitude
de réunions de commissions d'experts et de ministres sans résultats
concrets tangibles. En vérité, il n'y a pas, pour l'heure,
la moindre position commune au niveau des gouvernements.
Propos recueillis par Nejmeddine Akkari
le 2 février 1991
- "Al Batal", Tunis, 6 février 1991.
1. 6 fevrier 1991
2. Voir "La Crise du Golfe, Prelude a l'affrontement
Nord- Sud", Futuribles, Paris octobre 1990, repris dans le chapitre 2 ci-dessus
(pp. ).