LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
Le visage hidieux du nouvel ordre mondial*
 

"Le Nouvel Ordre Mondial" est - chacun le sait désormais - une véritable ineptie. Ce qui me chagrine et m'afflige en tant que personne ayant servi pendant vingt ans environ dans la fonction publique internationale, c'est de lire des propos tels que ceux rapportés par la revue italienne "Panorama" et dans lesquels le Secrétaire général de l'ONU évoque le caractère légitime de cette guerre(1 ) . En effet, le fait qu'un homme se trouvant à la tête d'une Organisation dont la raison d'être et la vocation première est de veiller au maintien de la paix, ait proféré de tels propos, aurait été inconcevable pour tous ceux qui, à San Francisco, approuvèrent en 1945 la Charte des Nations Unies.

C'est pourtant le même Secrétaire général qui devait dire en d'autres circonstances que cette guerre n'était pas celle des Nations Unies. En réalité, je n'en attendais pas tant lorsque je lui ai écrit le 1er janvier 1991. J'espérais seulement qu'il dirait ce qui s'était réellement passé. En fait, s'il avait tenu ces propos avant le 15 janvier et s'il avait eu le courage intellectuel et la probité professionnelle nécessaires, les gens auraient compris que le déclenchement de la guerre ne se fondait sur aucune légitimité.

Malheureusement il n'en a pas été ainsi et ses déclarations trahissent toutes les pressions dont il est l'objet. Ainsi il a reconnu, dans l'interview, mentionnée ci-haut, qu' "il ne me reste plus aucun rôle à jouer et je prendrai ma retraite à la fin de l'année". Voilà ce qui m'a poussé à dire et à répéter au cours d'émissions radiophoniques à Alger, Tunis et ailleurs, que s'il avait gardé sa dignité et mesuré à quel point sa responsabilité était engagée au lieu de se tenir à l'écart en se gardant de dénoncer le non-respect de la Charte des Nations Unies, nous n'aurions pas eu à déplorer des dizaines de milliers de victimes. C'est dire l'ampleur de la responsabilité qui lui incombait et qui aurait dû,en toute logique, l'amener à présenter sa démission; et c'est le moins qu'il eût pu faire s'il avait un sens aigu de la probité.

Quant au "Nouvel Ordre Mondial", il s'est révélé être une plaisanterie dont personne n'est dupe désormais. Néanmoins, c'est l'après-guerre qui m'inspire le plus d'inquiétude. Mais de quelle guerre s'agit-il ? Il y a d'abord la phase militaire qui a commencé le 17 janvier et qui a marqué le début d'une véritable guerre mondiale. Celle-ci, appelée à durer 10 a 15 ans sous différentes formes, verra le déploiement, outre l'arsenal militaire, d'une panoplie de moyens d'autant plus variés et insidieux que l'Occident aura perdu toute crédibilité dans les pays du Sud.

En revanche, il y a lieu de se réjouir de ce que des intellectuels - que j'appelais naguère "le parti de la France" ou "le parti de l'Occident" et dont certains croyaient aveuglement dans la bonne foi de ceux qui sous le couvert de valeurs universelles, de droits de l'homme, de paix et de démocratie - se soient ressaisis dès qu'ils comprirent que l'Occident n'entendait pas appliquer sous d'autres cieux ces principes mêmes dont il se gargarise chez lui. Ils ont compris qu'il y avait deux poids et deux mesures. Les gens commencent donc à prendre conscience des desseins hégémoniques de l'Occident et du péril de la domination et du colonialisme civilisationnels. C'est au moins cela de gagné.

Mais au delà de la première phase - celle de l'affrontement militaire - et quelle qu'en soit la durée, ce que je redoute encore davantage, c'est l'existence, d'ores et déjà, d'un plan préétabli visant le démembrement et le dépeçage du monde arabe. En effet, parmi les Etats qui sont entrés en guerre, certains, comme la France, ont clairement indiqué qu'ils s'y sont engagés pour être présents, le moment venu, à la table de négociations pour la paix, c'est-à-dire à la table où chacun tentera de s'emparer de la part qu'il estimera lui revenir. Ainsi la Turquie voudra s'approprier une partie de l'Irak. Mais la Syrie aussi a des ambitions ainsi que tous les pays occidentaux qui nourrissent des desseins précis dans la région.

On devrait néanmoins dépasser l'immédiat et faire des projections à plus ou moins brève échéance car il n'est plus question de revenir en arrière. Le monde d'avant le 17 janvier est révolu !

Le Tiers-monde est en passe de connaître des développements positifs, surtout pour ce qui concerne sa marche vers la démocratie et l'édification d'une société civile ainsi que la maîtrise de la recherche scientifique. Nous devons payer le prix qu'il faudra et prendre le temps qu'il faudra, non seulement en Irak, mais dans tout le Tiers-monde, et en gardant constamment à l'esprit que c'est une entreprise de 15 à 20 ans.

Pour ma part, je n'ai pas d'inquiétude pour les générations à venir. Je suis conscient des efforts à consentir et du prix à investir dans l'avenir. Nous devons allier à notre détermination une mémoire collective sans faille pour ne jamais oublier ce qui a été colporté quotidiennement par la presse occidentale, dont malheureusement certains titres, tels "le Figaro" et "France Soir" sont publiés à Casablanca. Hier encore, après avoir lu l'éditorial du "Figaro" plein de connotations racistes à l'égard des travailleurs migrants en France, j'ai écrit une lettre à son Rédacteur en chef pour rappeler la proposition que j'avais faite à l'occasion de la Session de décembre 1989, de l'Académie du Royaume du Maroc.

J'avais dit à l'époque que, pour montrer son sérieux, l'Union du Maghreb Arabe (UMA) devait, à mon sens, mettre en place un fonds de solidarité pour aider les travailleurs maghrébins immigrés dans le cas où ils souhaiteraient retourner dans leurs pays respectifs. Or, dans le même numéro, le "Figaro" publiait un sondage indiquant que 73% des musulmans en France avaient peur de ne pas trouver d'emploi, et que 57% craignaient pour leur propre sécurité et songeaient au retour chez eux.

Ces chiffres sont, pour ainsi dire, un appel aux responsables de l'UMA pour qu'ils montrent qu'ils se préoccupent effectivement du sort de leurs citoyens qui doivent faire face à une vague de racisme sans précédent et dont la sécurité se trouve sérieusement hypothéquée en cette période de guerre.

Mahdi Elmandjra
E-mail
 



Rabat, 30 Janvier 1991
Al Khadra, Tanger, 8/02/1991