LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
La crise du golfe, prélude à l'affrontement Nord-Sud ?
Les débuts du "post-colonialisme "
Août 1990 rentrera dans l'Histoire comme date de naissance de l'ère du "post-colonialisme". Celui-ci est le produit d'une fausse décolonisation dont les populations du Sud sont aujourd'hui pleinement conscientes, d'une part, et de la peur d'un Nord qui craint les transformations radicales qu'une telle prise de conscience ne manquera pas d'apporter, d'autre part. La peur de la "déstabilisation" explique le renforcement de l'alliance naturelle entre les faux décolonisés et les faux décolonisateurs, et justifie des actions "préventives" à visage découvert. Après le pessimisme à l'égard du Tiers-Monde, après l'islamo-pessimisme et l'afro-pessimisme, voici le tour de l'arabo-pessimisme et du pétro-pessimisme.
Le déploiement des forces militaires des Etats-Unis et de ses anciens et nouveaux alliés européens et occidentaux est sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Il est déjà bien supérieur à celui de la guerre du Vietnam et ne saurait être comparé à ceux de la Seconde Guerre mondiale, vu les développements technologiques et la sophistication de l'arme nucléaire.
Cela se passe en outre à un moment où le monde vit sous les ordres d'un nouvel hégémonisme de puissance, résultant de l'unipolarisation du système international, suite à la décomposition de l'empire soviétique, où un seul pays s'érige en tant que gendarme de la planète sans aucun risque crédible de contestation, puisque le numéro deux mondial vient d'accepter un strapontin américain pour assurer sa survie.
Ce déploiement de force est accompagné d'une guerre psychologique également unique dans les annales de l'Histoire, soutenue par un défoulement médiatique délirant fort révélateur -- Goering apparaît aujourd'hui comme un amateur primaire devant les nouveaux maîtres des sciences de la communication et de l'information. Les chercheurs du Tiers-Monde devraient accorder une priorité à l'analyse de ce matériel fort riche et indispensable à la compréhension de l'évolution future des rapports Nord-Sud.
Tout cela pour quoi faire? Pour venir au secours d'un pays dont la population autochtone ne dépasse pas 600.000 habitants et dont la "souveraineté" a été violée par un voisin dont la puissance militaire a été outrageusement exagérée, pour créer une psychose à des fins prédéterminées? Est ce pour la défense des principes "démocratiques" d'Occident dont le respect, en dehors de ses frontières, est une parodie tragi-comique? De qui se moque-t-on et pour combien de temps encore? II suffit de lire les déclarations officielles des autorités américaines et occidentales ainsi que la presse de leurs pays pour comprendre qu'il en est tout autrement.
Il y a eu violation du droit international. Une violation qui ne se prête à aucune contestation et ne saurait être valablement justifiée. Une violation qui ne diffère en rien d'autres précédents, y compris ceux d'Israël qui ont été fortement condamnés par la communauté internationale, mais qui n'ont pas eu de suite concrète à ce jour. Pourquoi alors une riposte sans commune mesure avec la transgression qui l'a déclenchée?
Ce qui se passe au Moyen-Orient ne concerne pas que les Arabes. C'est l'expression systémique d'une stratégie défensive qui refuse le changement. Que personne ne s'y trompe, les Arabes ne sont que les premiers cobayes d'un plan qui vise à perpétuer la suprématie militaire, politique et économique du monde occidental et l'hégémonie des valeurs culturelles judéo-chrétiennes. On craint la "déstabilisation", le changement de l' "ordre établi", au Moyen-Orient comme ailleurs. Il y a des intérêts occidentaux à préserver et la garantie la plus sûre est l'hégémonie de la Pax Americana. Quoi que l'on dise, et malgré les variations dans les formulations diplomatiques, tous les pays de l'Occident ne peuvent que s'aligner sur les Etats-Unis en respectant un semblant d'autonomie formelle.
Ce n'est que dans le large cadre de l'évolution des rapports de force Nord-Sud, en tenant compte du poids de l'Histoire et des enjeux de l'avenir, que l'on peut s'engager dans une analyse des événements qui se passent sous nos yeux dans la région du Golfe. Pour ceux qui font de la prospective, il y a vraiment peu de raisons d'être surpris ou étonné.
La crise du Golfe a permis de rejeter à l'arrière plan la contestation de nombreux mouvements démocratiques en Afrique, où le pape vient de consacrer une basilique avec un déploiement de forces de sécurité, qui, la veille encore, combattaient dans la rue les défenseurs des libertés civiles. Une basilique dont le coût (200 millions de dollars) est supérieur au revenu annuel total de près de 300.000 Ivoiriens, dans un pays qui compte moins de 700.000 catholiques et dans une ville où l'écrasante majorité est musulmane. Tout cela avec de l'argent "de poche" d'un chef d'Etat qui représente la "stabilité" tant recherchée par l'Occident et en la présence de représentants distingués, y compris le ministre des Affaires étrangères d'Afrique du Sud.
La crise du Golfe permet à l'Occident de détourner l'attention de ce que font les dictatures militaires du Pakistan et du Myanmar (ex-Bermanie), pour ne citer que ces deux cas en Asie, afin de contrecarrer la volonté politique exprimée par les urnes. Une crise qui vient au secours de gouvernements chancelants à travers le Tiers Monde, qui vivent de la corruption et combattent l'essor démocratique de centaines de millions de personnes dont le seul crime est d'aspirer à la liberté, au respect du droit et à la tolérance.
La rupture Nord-Sud
Depuis le début de la dernière décennie le scénario de la rupture Nord-Sud devenait de plus en plus inévitable, compte tenu du refus du Nord d'apporter le moindre ajustement à un système international dont l'injustice et l'iniquité sont flagrantes. Quand, à la longue, un système n'est ni réformé ni transformé, il ne reste comme solution que la rupture. C'est le scénario dit "conflictuel". Lors de l'émission télévisée française Les dossiers de l'écran, le 24 juin 1990 sur TF1, j'avais insisté sur le fait que l'on entrait dans "une décennie de ruptures, de conflits et de confrontations où le facteur culturel jouerait un rôle important". Les raisons que j'évoquais étaient l'échec total des modèles de développement empruntés au Nord, l'échec du dialogue Nord-Sud et la croissance du fossé entre les pauvres et les riches.
Dans une communication à la Première Table Ronde Nord-Sud qui s'est tenue à Rome en mai 1978, j'écrivais: "Le Nord a déployé jusqu'à présent très peu d'éfforts pour comprendre, et encore moins pour parler, la langage du Sud. Il faut accorder une priorité aux systèmes de valeurs pour se rendre compte que la crise actuelle entre le Nord et le Sud est une crise du système entier. Toute solution devra passer par une nouvelle définition des objectifs, des fonctions et des structures du système international, en vue d'une redistribution du pouvoir et des ressources selon un nouveau système de valeurs qui tient compte des réalités." Il est indispensable de revenir à la problématique des rapports Nord-Sud avant d'aller plus loin dans la compréhension de la guerre du Golfe. Cette problématique se résume essentiellement en cinq points :
* Une crise de communication culturelle liée à l'ethnocentrisme caractérisé du Nord qui l'empêche de comprendre ou de tenir compte d'autres systèmes de valeurs que les siens. En un mot: l'arrogance culturelle;
* Le refus du Nord d'accepter la nécessité d'une redistribution du pouvoir et des ressources du monde en vue d'une équité sociale et d'un minimum d'éthique, afin que 20% de la population mondiale ne continuent pas de bénéficier, injustement, de 80% des biens matériels de la planète. D'où la défense du statu quo du système international à tout prix;
* L'echec des modèles de développement des pays du Tiers Monde fondé sur un mimétisme et alimentés par une soi-disante "aide" dont les effets pernicieux n'ont fait qu'accentuer le fossé entre pauvres et riches, à l'intérieur comme entre les pays. Modèles qui maintiennent au pouvoir dans le Sud, avec l'assistance "éclairée" du Nord, des dirigeants autoritaires, corrompus, serviles et socio-culturellement aliénés par rapport à leurs populations. Cela explique la prospérité du sous développement, qui a marqué l'ère néo-coloniale depuis plus d'une génération ;
* Le peu d'intérêt que les gouvernements des pays du Sud accordent à la participation démocratique,au respect des droits de l'Homme, à l'importance des ressources humaines et de la recherche scientifique en tant que facteurs primordiaux de toute politique de développement ;
* La complicité consciente, ou inconsciente, d'une grande part de l'intelligentsia du Tiers Monde -- qui, soit a été récupérée par les pouvoirs nationaux ou multinationaux, soit a péché par autocensure et manque de courage.
Cela fait des années que des hommes et des femmes du Tiers Monde dénoncent l'iniquité du système international et le manque de démocratie et de participation dans leur pays. Les Grandes puissances ont combattu tout ce qui pouvait porter atteinte au statu quo en entretenant des gouvernements dans le Sud qui ne bénéficient pas de l'appui de leurs populations.
L'impérialisme du Nord
Ces mêmes Puissances ont, dés les années 70, contrecarré la règle démocratique de la Charte des Nations unies -- un Etat membre = une voix . Elles se sont opposées à l'instauration d'un nouvel ordre économique mondial ", elles ont refusé de prendre les mesures qui s'imposaient pour appliquer les résolutions adoptées par les instances de l'ONU concernant la Palestine, l'Apartheid, la décolonisation .... Les Etats-Unis ont en outre eu recourus , soit au chantage budgétaire en refusant de payer leurs cotisations obligatoires au point d'asphyxier l'Organisation internationale, soit au retrait d'organisations mondiales telles que l'UNESCO qui ne se pliaient pas à leurs exigences.
Quels sont les pays qui ont initié le terrorisme d'Etat et ont le plus violé le droit international, en organisant le coup d'Etat militaire contre Mossadegh en 1953, en arraisonnant l'avion de Mohammed Ben Bella le 23 octobre 1956, en débarquant sur la canal de Suez deux semaines plus tard, en occupant militairement des territoires arabes des années durant, en envahissant des pays d'Amérique latines, en bombardant le domicile d'un chef d'Etat ou des centres de recherches, en menant des inventions de commando au-delà de leurs frontières, en entreprenant des actions pour l'élimination physique d'intellectuels et d'hommes politiques du Sud, en usant et abusant du droit de veto contre la volonté de la totalité de la communauté internationale? Qui sont ceux qui sont fiers de proclamer à haute voix que leurs lois nationales ne sauraient être limitée par le droit international? Ce sont ces mêmes Puissances qui, aujourd'hui, saluent la naissance d'un "nouvel ordre mondial" et de la nouvelle efficacité du "machin" d'hier! Par quel miracle les choses ont-elles changé du jour au lendemain?
Nous vivons dans un monde qui cultive la mémoire collective et la passe quand il s'agit de l'Occident, qui pratique l'amnésie et la mauvaise foi du silence dès qu'il s'agit du "reste" de l'humanité. Celui-ci est sensé oublier les siècles de colonisation, d'exploitation et de mauvais traitement de population entières au nom de la "mission civilisatrice" de l'homme blanc. Il doit accepter l'état du monde tel qu'il est et ne pas toucher à la moindre chose qui pourrait affecter le style de vie des pays de l'Occident, en se résignant à une détérioration constante des termes de l'échange et au maintient au pouvoir de gouvernements corrompus n'ayant aucun respect pour les droits publics et la société civile.
De quel droit ces mêmes Puissances peuvent-elles aujourd'hui donner des leçons de conduite au monde? Quelle crédibilité peut-on accorder à leur mots quand elles parlent de droit et de solidarité internationale, du respect de la personne humaine? Cette hypocrisie est à l'origine est à l'origine du passage du colonialisme au néocolonialisme au néocolonialisme pour le Sud, que l'on a vécu au cours des trente dernières années avec la collusion de dirigeants du Tiers Monde soutenus jusqu'au moment où les colères de leurs populations atteignent leur paroxysme. Grâce au gouvernement des Etats-Unis et à la grande compréhension des ses fidèles alliés européens, une nouvelle étape est aujourd'hui franchie -- nous quittons l'ère du néocolonialisme pour rentrer dans celle du "post-colonialisme". C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre ce qui se passe dans le Golfe et en déduire les conclusions inquiétantes qui ne se limitent pas à l'espace arabe mais conditionnent les relations internationales de la fin de siècle. Le premier défi auquel est confronté le Tiers Monde dans ce nouveau contexte est celui de la compréhension de cette nouvelle problématique.
C'est pour cela qu'il faut refuser de cantonner l'analyse dans l'espace ou dans le temps, et encore moins la réduire à un problème de région ou de personne. J'ai vécu le colonialisme occidental, je me rappelle du bombardement atomique du Japon, des injustices répétées à l'égard du peuple palestinien, du courage de Mossadegh -- qui nationalisa le pétrole en Irane en 1951 et contre le quel on organisa un coup militaire en 1953 --, de la déposition de Mohammed V, roi du Maroc, cette même année, de l'invasion franco-britanique de Suez en 1956, du complot contre le Congo en 1960, des brutalités contre le peuple indochinois, des crimes et de la torture perpétrés contre la population algérienne, des conséquences désastreuses de la politique d'Aparteid en Afrique du Sud, de la sauvagerie des troupes israéliennes contre les enfants de l'Intifada, des violations permanentes de la souveraineté des pays d'Amérique latine et des interventions étrangères contre leurs mouvements de réforme et de la démocratisation¼
Le souvenir est une force créatrice sans la quelle on ne saurait s'approprier un devenir. Le souvenir n'exclut pas la compréhension, la tolérance et même la générosité, mais il ne justifie pas l'autotrahison et l'effacement de l'identité. Non, je n'oublierai pas. La mémoire est l'enzyme de la culture et une source d'inspiration essentielle pour l'avenir. La crise du Tiers Monde est avant tout celle de l'absence d'une mémoire collective -- un instrument que certains peuples ont su transformer en instrument de guerre permanente. La mémoire est un des paramètres pour la vérification de la crédibilité de nos interlocuteurs -- d'où tout le poids de l'Histoire. Le sous-développement encourage et entretient l'amnésie qui occulte et déforme cette Histoire. Notre passé est colonisé, notre présent est entre les mains des autres¼ et même notre futur est déjà hypothèquè.
La crise du Tiers Monde est d'abord la conséquence d'une absence de vision. Une vision qui ne saurait partir de zéro. La lutte pour la liberté et la construction de l'avenir passent par la récupération du passé. Ayant toute ma vie combattu l'injustice, l'iniquité et tout ce qui, de près ou de loin, porte atteinte à la dignité humaine, ma conscience est bien tranquille. Ce ne sont pas des gens comme moi, et ils sont légion, qui ont défendu les dictatures entretenues politiquement et militairement par les Grandes Puissances. Si je m'élève aujourd'hui contre ce qui se passe au Moyen-Orient c'est avant tout en tant que personne préoccupée par le devenir et la survie de l'espèce humaine. Mon indignation n'est pas nouvelle mais elle est beaucoup plus intense. Elle n'a jamais été motivée par le culte des personnes ou la recherche de héros.
J'ai patiemment observé les événements pendant six semaines avant de prendre une plume qui ne m'a jamais autant démangé. Le comportement des pays occidentaux m'a aidé à surmonter les rétinences d'un choix entre la défense de principes éthiques et humanitaires et le risque qu'une telle position soit identifiée comme un appui à un homme contesté. Je me prononce aujourd'hui non pas pour la défense d'un homme au pouvoir mais contre le viol de tout un peuple -- peuple arabe -- et contre l'atteinte de lieux saints de plus d'un milliard de musulmans parmi lesquels les Arabes ne constituent qu'une minorité de 20%. Aujourd'hui, les trois lieux les plus sacrés de l'Islam -- la première religion du monde -- sont occupés par les Etats-Unis et Israël. Une occupation politique, militaires et spirituelle qu'aucune personne qui se respecte dans le monde arabe ou musulman ne pourra tolérer.
L'importance des dirigeants du Tiers Monde
Je suis effaré par l'impotence et l'impassibilité de nombreux "intellectuels" et "opposants" du Tiers Monde en général et du monde musulman arabe en particulier. Où sont les grands discours du Mouvement des non-alignés, où sont les défenseurs de la coopération Sud-Sud et les dirigeants du "groupe des 77"? Où sont les ONG du Tiers Monde? Pourquoi un tel silence? Il est normal que l'occident se comporte à sa guise devant une telle autocensure des "élites" qu'il a lui même formées pour de pareils jours. Comment pourrait-on critiquer la majorité des penseurs et artistes occidentaux qui écrivent et signent des pétitions contre les moindres abus chez eux mais qui ont, soit pris le parti israélo-américain, soit se sont tout simplement tus? Je le constate avec tristesse, en comprenant d'une manière plus tranchante que jamais les limites du concept occidental de l'"universalité" des principes de la justice et des droits de l'Homme.
L'animosité anti-arabe et anti-islamique qui soutend la guerre psychologique et médiatique qui se déroule sous nos yeux est sans précédent dans les annales des relations entre les peuples. Elle témoigne d'une hostilité résultant de vieux complexes, tels ceux de la décolonisation - y compris la perte de l'Algérie --, de la désoccidentalisation de l'Iran ou de la phobie que suscite le renouveau de l'Islam.
Les sondages d'opinion en Europe et aux Etats-Unis nous ont bien éclairé sur le subconscient de l'opion publique du "monde libre" et de ceux qui le façonnent méthodiquement. Cette campagne de désinformation a démontré la totale solidarité des médias occidentaux et de leurs gouvernements. La terminologie utilisée est impressionante, tous les grands concepts du droit, de la justice, de la solidarité internationale, de l'union nationale et de l'honneur y passent, avec une arrogance culturelle et un ethnocentrisme inégalés à ce jour et un arrière-goût de fascisme des années 30. Même le journal Le Monde, qui évite habituellement le simplisme et les contre-vérités, n'a pas résisté à la tentation de se joindre à ce nouveau jeu en écrivant, sans la moindre nuance, dans son éditorial daté du 7 août 1990: "L'isolement de l'Irak n'a jamais été si grand notamment dans le monde arabe." On voudrait bien savoir de quel monde arabe il s'agit. Jamais l'information n'a autant servi en tant qu'arme de basse propagande, de démagogie et de guerre.
La crise du Golfe n'est qu'un prélude
La partie qui se joue au Moyen-Orient est habilement organisée. C'est une symphonie macabre par un dirigée par un grand chef d'orchestre -- les Etats-Unis --, un premier violoniste -- la Grande-Bretagne --, un deuxième violoniste -- la France -- et tout un ensemble de musiciens de la nouvelle alliance, sans oublier des enfants de choeur de quelques pays arabes. Les partitions sont bien étudiées, avec l'adagio des premiers jours d'août, un crescendo passant de l'embargo au blocus et un final qui se traduira vraisemblablement par le sacrifice de milliers d'innocents quand le "bâton" du chef d'orchestre aura décidé du moment opportun et que les cordes de l'Union soviétique, pays de grande tradition musicales, s'harmoniseront complètement avec l'ensemble. Cela ne saurait tarder depuis que Mme Barbara Bush a dit aux journalistes que, dorénavant, l'URSS devait être considérée comme faisait partie (du concert) des nations du "monde libre".
On a mis en oeuvre des scénarios que les spécialistes de la prospective étudient depuis les années 70. L'occupation des pays du Golfe figure dans les cartes occidentales depuis bien longtemps. Il fallait attendre et provoquer les conditions propices exercées par les Etats-Unis sur l'Arabie Saoudite et d'autres pays arabes pour empêcher la conclusion d'un accord avec l'Irak et obtenir une participation arabe à la force dite "multi-latérale". Alors qu'après l'attaque d'Israël contre le monde arabe, en octobre 1973, le pétrole arabe fut utilisé pour défendre les Arabes, grâce notamment à l'attitude du roi Fayçal d'Arabie Saoudite. Aujourd'hui, ce même pays et les émirats du Golfe utilisent ce pétrole pour financer l'occupation de terres arabes. Là réside une des différences entre le néo-colonialisme, qui sauvait les apparences, et le post-colonialisme, qui, à visage découvert, non seulement occupe des pays mais le fait à leurs frais.
Selon des informations officielles, le secrétaires d'Etat américain a déjà obtenu un engagement de la part de l'Arabie Saoudite, des Emirats arabes et du gouvernement koweitien en exil représentant plus de 12 milliards de dollars sans compter les factures déjà payées au cours des dernières semaines. D'après les estimations de M. baker, l'opération "bouclier du désert" coûterait près de 6 milliards de dollars jusqu'à la fin de l'année. La République fédérale allemande est parvenue à un accord avec l'Union soviétique pour l'évacuation de 350.000 soldats contre la somme de 8 milliards de dollars. Trois pays du Golfe paient une rançon presque deux fois supérieure pour maintenir 150.
000 soldats américains sur leur territoire. Une rançon équivalente au triple de la totalité de l'aide économique des Etats-Unis au Tiers Monde durant l'année fiscale 1990! C'est un des aspects, et non des moindres, du post-colonialisme.
Les réponses qui s'imposent contre le post-colonialisme sont la défense de la démocratie et des droits de l'Homme, la lutte contre l'ignorance et la corruption, l'encouragement de la recherche scientifique et de la créativité, libre de toute aliénation culturelle, la confiance en soi et la foi en une justice suprême qui impose à chacun d'apporter sa contribution à une lutte qui sera longue et dure. Le dénouement de cette dernière bataille contre une forme très évoluée du colonialisme ne saurait être autre que la libération des quatres cinquièmes de l'humanité d'une oppression qui ne risque pas de survivre au-delà de la décennie actuelle.
Le hasard a voulu que le début de l'occupation militaire des pays du Golfe coïncide avec le jour de la présentation du rapport de la Commission Sud, présidée par le président Nyerere, sur la coopération Sud-Sud (1) . Un rapport que les médiats occidentaux ont enterré vivant et qui est déjà plus que dépassé. Le monde arabe est la région du monde où la coopération intra Sud-Su est la plus faible et où la distribution des ressources est la plus inacceptable. Les six pays du Conseil de coopération des pays du Golfe représentent moins de 10% du total de la population arabe, mais leur produit national brut dépasse 40% du PNB de l'ensemble du monde arabe. Les avoirs des pays du Golfe en Occident s'élèvent à près de 700 milliards de dollars, soit trois fois le revenus total de plus de 90% des Arabes. La dette extérieure du monde arabe est de 230 milliards, c'est-à-dire moins du tiers des dépôts des pays du Golfe à l'étranger. Ces chiffres ne nécessitent aucun commentaire. C'est un problème Sud-Sud que le Nord a crée pour continuer son exploitation du Tiers Monde.
Quand le Sud aura compris que le Nord ne souhaite pas le comprendre, ce jour-là le Nord comprendra qu'il n'a aucun autre choix que celui de vivre en paix avec la vaste majorité de l'humanité. Pour cela, il faudrait que le Nord se libère de la peur qui a enfanté le post-colonialisme. En attendant ce grand jour, ne restons pas bouche bée.
12 septembre 1990.