Je me dois, tout d'abord, de saluer la résistance stoïque du peuple irakien contre l'agresseur américain et occidental qui lui livre une guerre totale, injuste et inégale. Cette guerre est tout à la fois militaire, médiatique et psychologique. Aujourd'hui, l'Irak est seul face à une coalition de 31 Etats (y compris Israël et la Turquie) dont la population additionnée se chiffre à 1200 millions d'individus contre 18 millions à peine pour l'Irak. D'après le rapport annuel de la Banque Mondiale pour 1978, le P.I.B. global des coalisés s'élève à 9300 milliards de dollars alors que celui de l'Irak est de l'ordre de 50 milliards de dollars, soit une proportion de 1 à 210 !
Voilà pourquoi je considère personnellement chaque minute qui passe sans que l'Irak ne cède devant cette formidable machine de guerre comme un authentique miracle. N'est-ce pas véritablement un prodige que cette résistance irakienne, quand on sait que rien que pour la première semaine de combats l'aviation coalisée a effectué plus de 10 mille sorties et a déversé sur le territoire irakien près de 100 mille tonnes de bombes, soit 5 fois la bombe d'Hiroshima, ou 5 kgs d'explosifs pour chaque irakien ? c'est un cataclysme, une effroyable catastrophe et pour la civilisation et pour l'homme et pour l'environnement !
En vérité, je suis atterré par le fait que toutes les prédictions que j'avais faites au début de la crise se soient réalisées. Pour la première fois peut-être, je me suis pris à espérer me tromper. Au lieu de quoi, la catastrophe s'est bel et bien produite... Je ne crois pas qu'un pays, vieux de deux siècles à peine, comme les Etats-Unis, puisse apprécier à sa juste valeur un pays tel que l'Irak, berceau des plus anciennes civilisations qui se sont succédées en Mésopotamie durant plus de 50 siècles.
Bagdad, elle, est âgée de 1300 ans. Son non signifie en persan "Don de Dieu". Quant à Bassorah, qui est encore plus ancienne, elle s'appelait jadis "Al-Khûraïba" sur instructions du Calife Omar, le compagnon du Prophète Ataba Ibn Ghazouane y avait fondé un camp militaire... Les Américains ignorent ce patrimoine prestigieux qui appartient à l'humanité tout entière. Pire, ils méconnaissent cet héritage et le renient.
Il ne faut pas considérer la guerre du Golfe comme un conflit régional ou à la réduire à une simple confrontation entre l'occident judéo-chrétien et le monde musulman. C'est une guerre Nord/Sud, un conflit entre la volonté d'hégémonie inhérente à la civilisation judéo-chrétienne et toutes les autres civilisations, qu'elles fûssent arabes, chrétiennes, asiatiques ou africaines, en somme toute forme de civilisation différente de celle de l'Occident.
J'ai déjà observé que le 2 août 1990 avait marqué, historiquement parlant, le passage à l'ère post-coloniale. Quant à la date du 17 janvier 1991, il y a fort à parier qu'elle restera gravée dans la mémoire de tous les peuples comme le début de la première véritable guerre mondiale. Il n'y a, en effet, aucune commune mesure avec les pseudo première et seconde guerres "mondiales" qui n'avaient mis aux prises que des pays occidentaux, plus le Japon (au cours de la guerre de 1939-1945).
La guerre du Golfe est autrement plus dangereuse et plus dévastatrice. Elle ne peut être stoppée par une résolution du Conseil de sécurité ou au moyen d'une solution internationale ou d'une conférence de paix. C'est un affrontement qui est appelé à perdurer pendant 10 à 15 ans sous les formes les plus diverses qui ne seront pas nécessairement militaires, surtout au seuil du XXIème siècle qui laisse augurer de grands défis, non pas politiques ou économiques, mais essentiellement civilisationnels.
L'enjeu est de taille. Il ne s'agit ni plus ni moins que de la dignité de l'homme, de l'honneur de plus de 80% de l'humanité que l'on classe aujourd'hui sous l'étiquette de "Tiers-monde". C'est la raison pour laquelle la prochaine bataille sera une bataille pour la défense du pluralisme des cultures et des valeurs humaines, un combat contre le mythe de l'universalité des valeurs occidentales.
Epris de paix, à l'instar de millions d'habitants de cette planète, je suis attentif à toutes les initiatives pour trouver une solution pacifique qu'elles émanent des dirigeants maghrébins ou d'autres. Je crois cependant que les déclarations intempestives multiples par diverses sources européennes et américaines ne laissent pas de chances à l'espoir : Ainsi, le "Herald Tribune" du 19 août 1990 publie-t-il à la une un article disant que les experts israëliens conseillent au Pentagone d'intervenir rapidement contre l'Irak par crainte que les régions arabes ne soient confrontées à des troubles dans leurs propres pays.
Les "experts" ont aussi considéré l'éventualité d'un retrait pacifique de l'Irak du territoire koweitien comme une catastrophe risquant de mettre en péril les intérêts de l'Amérique et d'Israël. Ils ont baptise cette eventualite du nom de "scénario du cauchemar". Ils se sont en outre déclarés paniqués à l'idée qu'une conférence internationale soit convoquée d'urgence aux fins d'examiner la question palestinienne. Le 26 décembre, le cauchemar reprend; l'éditorialiste du "New-York Times" fait état du désarroi qui s'est emparé des responsables américains redoutant une solution pacifique qui serait un obstacle à la destruction du potentiel militaire et technologique irakien.
On a également pu lire, dans le "Herald Tribune" du 14 décembre, un article de William Safire, où celui-ci déclare sans ambage que le retrait des troupes irakiennes du Koweit a moins d'importance que l'anéantissement du potentiel militaire de l'Irak. Et d'ajouter que les Etats-Unis avaient dépensé depuis plus de dix ans plusieurs milliards de dollars pour réaliser cet objectif, dûssent-ils déverser sur la région 100 fois plus de bombes qu'au cours de la 2ème guerre mondiale.
William Safire ajoute encore que la présence de l'armée irakienne au Koweit est une occasion pour lancer une attaque aérienne contre le territoire irakien, détruire le potentiel de l'Irak et les points d'eau, "sachant que le fait d'assoiffer les irakiens sert nos plans, surtout si nous prenons soin de détourner les eaux vers la Turquie". Comment dans ces conditions pourrait-on bien avaler la fable de la légalité internationale, alors que ceux qui s'en gargarisaient complotaient en coulisses pour frapper l'Irak ?
Il y a six ans de cela, quelques chercheurs du monde arabe, dans le cadre d'une etude de prospective ont essaye d'attirer l'attention des responsables sur le risque qu'il y avait, si l'on devait conserver le même modèle de développement tronqué et persister dans les politiques anti-démocratiques, de voir la région exposée à une ingérence étrangère accentuée et de voir les grandes puissances encourager les conflits locaux et allumer le feu de la discorde. Nos gouvernements ne sont a l'ecoute de l'expertise etrangere.
Pour toutes ces raisons, j'incline à penser qu'à moins d'un changement brusque des données de la situation, il est vain d'espérer une issue rapide, c'est-à-dire dans quelques jours ou quelques semaines. C'est en fait la peur qui saisit aujourd'hui les pays occidentaux et les Etats-Unis qui fera que le coût de la guerre se situerait dans une fourchette comprise entre 50 et 90 milliards de dollars. Quant à moi, je pense que la facture à payer par l'occident dépassera les 100 milliards de dollars, compte non tenu des pertes humaines et matérielles de l'Irak.
Si l'aventure de Grenade a coûté 78 millions de dollars et l'équipée de Panama 153 millions, il faut savoir que ce dernier chiffre ne dépasse guère le prix de trois heures de combat dans la guerre du Golfe. Ceci malgré que le budget militaire américain soit limité par le Congrès à 300 milliards de dollars!
En fait, nous sommes en train d'assister aux débuts de la faillite de certains membres du Conseil de Coopération du Golfe, lesquels ont commencé à liquider leurs avoirs à l'étranger afin de financer la guerre, sans se rendre compte que l'occident ne cherche qu'à exploiter leurs ressources financieres et à les appauvrir parce que persuadé que les choses sont appelées à changer dans pas longtemps.
On verra comment le Marché Commun Européen va changer son fusil d'épaule dès le moment où l'Europe cherchera à desserrer le carcan américain. Le scénario est d'autant plus plausible que les U.S.A. se débattent actuellement dans une crise économique sans précédent, une crise qui ne fait d'ailleurs que s'amplifier.
Pour ce qui nous concerne, c'est une tout autre bataille qui nous attend : la bataille pour la démocratie, l'édification de la société civile et de la justice sociale, la lutte contre l'analphabétisme et la mobilisation d'investissements substantiels pour le développement des ressources humaines et de la recherche scientifique et technologique.
Le fameux "nouvel ordre international" connaît deja et connaîtra encore bien des soubresauts, surtout a un moment ou l'Organisation des Nations-Unies a perdu la majeure partie de sa légitimité et de sa crédibilité. A mon avis, le Secrétaire général n'a point d'autre choix aujourd'hui - parce que paralysé par les pressions s'exerçant sur sa personne - que de présenter sa démission pour avoir prouvé qu'il était l'otage des Etats-Unis, pays qui n'a même pas réglé des arriérés de contributions au budget de l'ONU.
Il s'avère à présent que l'Organisation des Nations-Unies est condamnée à subir le même sort que la défunte Ligue des Nations. Ce qui est d'autant plus vraisemblable que l'ONU avait été créée en s'inspirant des principes de la proclamation du Pacte Atlantique (14 août 1941), proclamation dont les co-auteurs n'étaient autres que le président américain Franklin Roosevelt et le premier ministre britannique Churchill. Ce sont les mêmes principes qui furent effectivement repris dans la Déclaration des Nations-Unies signée le 1er janvier 1942.
Quant à l'UNESCO, elle se voit aujourd'hui appelée à appliquer la convention internationale sur la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé (1954), ce qui permettra de tester la crédibilité de l'institution et de son Directeur general ainsi que le respect des conventions internationales.
La Ligue Arabe ? Elle est morte est enterrée ! La naissance de la Ligue est antérieure à celle de l'ONU. On en trouve déjà trace dans le discours prononcé le 29 mai 1941 à "Mansion House" par Anthony Eden qui appelait à la nécessité de créer une ligue arabe, appel qui devait être soutenu par Nahas Pasha, dont les liens avec le colonialisme anglais etaient notoires. Il ne faut pas chercher plus loin la cause de l'échec et de la mort de cette Ligue qui s'est trouvée paralysée avant de succomber pour s'être pliée aux quatre volontés de l'Occident.
Avant d'aborder les changements qui se sont opérés à l'échelle du Maghreb Arabe à la suite des bouleversements du "nouvel ordre international", je ne puis manquer de relever les prémices de cette salutaire prise de conscience islamique qui a gagné non seulement les pays arabes mais également les minorités musulmanes comme en Union Soviétique où le phénomène a été favorisé par la déliquescence de l'ancien régime et le réveil des républiques islamiques dont la population totale dépasse les 60 millions.
Sur le plan régional maghrébin, j'ai évoqué à maintes reprises, même lors d'une rencontre avec le président Algérien Chadli Ben Jdid, en mai 1990, les appréhensions que j'avais quant à l'avenir du Maghreb Arabe en raison de la manière dont cet ensemble envisageait l'action à entreprendre mais aussi du fait que les dirigeants des cinq Etats ne partageaient pas la même approche au sujet de l'intégration.
Les évènements du Golfe auront montré, malgré l'accord général sur une démarche après du Conseil de sécurité, qu'il n'y avait pas de position commune aux cinq gouvernements. Je m'étonne de cette amnésie; je m'étonne qu'aucun de ces Etats n'ait entrepris la moindre initiative auprès des Nations-Unies en se fondant sur le précédent de la résolution onusienne relative à la guerre de Corée. A cette époque et alors que le Conseil de sécurité était incapable de prendre une quelconque décision, la délégation américaine engagea une démarche diplomatique qui devait amener l'Assemblée générale en 1950 à adopter une résolution baptisée "unis pour la paix" (3 novembre 1950).
Cette résolution fut approuvée par 52 Etats, avec 5 voix contre et 2 abstentions. Je penses pour ma part qu'il faudrait qu'un pays quelconque introduise une instance en se référant à ladite résolution, les Etats-Unis ne pouvant faire autrement que d'obtempérer pour avoir été derrière cette résolution en 1950.
Il revient aux Nations-Unies de faire cesser la guerre et il appartient à l'Assemblée générale d'ouvrir le dossier du Golfe et du conflit qui s'y déroule aujourd'hui. C'est la dernière chance pour tous les partisans de la légalité qui doivent démontrer leur respect du droit international.
Je crois le moment venu pour se soucier des perspectives d'avenir et songer à développer la technologie et à mettre à contribution nos ressources humaines. J'invite tous les intellectuels à lire et à écrire davantage pour participer à l'effort de conscientisation générale. Notre devoir à tous est de conserver le souvenir de cette guerre du Golfe afin de ne pas être dupés une fois de plus. Il faut nous souvenir toujours de ce que l'on dit et écrit sur nous dans la presse et dans les livres de l'Occident.
Rien ne remplace la connaissance.
Il faut se rappeler de ces contre-verites qui se répandent dans les medias occidentaux en invectives contre nos peuples, nos cultures, nos valeurs et nos causes. Je crois que le combat pour la démocratie est un pari sur l'avenir du monde arabe. Et je ne penses pas que ce soit un hasard si les trois pays arabes qui ont été les plus virulents dans leur condamnation de l'agression occidentale (Algérie, Jordanie, Yemen) sont précisément ceux-là qui ont le plus avancé dans le sens d'une véritable démocratie. Peut-être est-ce cela qui terrorise l'occident ?
Je me rappelle que Aurelio Pecci qui présidait le Club de Rome, avait ecrit, alors qu'il était sur son lit de mort, que ce qui le préoccupait le plus pour l'avenir de la planete c'etait la crise de gouvernance sur le plan mondial. Un systeme caduc sans aucune pertinence pour les defis que confrontes l'humanite. La prophétie s'est, je crois bien, réalisée après le 2 août.
Mes prévisions pour l'après-guerre se fondent non seulement sur le desordre fonctionnel qui resulte de cette crise de gouvernance, mais tiennent egalement compte des objectifs réels de la campagne occidentale contre le monde arabe qui sont de proceder avant tout a la destruction des infrastructures industrielles et du potentiel scientifique et technologique de l'Irak.
Si la guerre devait se prolonger pendant encore quelques semaines,
je ne crois pas qu'il serait possible à des Etats arabes alignés
sur l'occident comme la Syrie ou l'Egypte d'affronter leur opinion publique.
Par ailleurs, si la guerre terrestre devait s'étendre, je crois
que tous les indices concordent pour laisser supposer que de graves dissensions
apparaîtraient parmi les armées déployées dans
le Golfe. Je ne penses pas non plus que la Jordanie restera les bras croisées.
Rabat, le 25 janvier 1991
- "Al Alam" , Rabat, 28 janvier 1991
- "Al-Khabar", Alger, 29 janvier 1991
- "Al-Chaab", Alger, 31 janvier 1991