AL KHADRAA : Professeur Mahdi Elmandjra, vous êtes un homme
de la prospective, vous étudiez les données du passé
et du présent pour faire des projections d'avenir et à ce
titre, nous avons que vous êtes un partisan du changement à
l'échelle planétaire. Vous invitez les nations industrialisées
du Nord à changer de mentalité dans leurs rapports avec le
Tiers Monde. Nous croyons, nous aussi, que le changement est possible...
Néanmoins les grands pays empêchent les petits d'évoluer
et de se développer.
ELMANDJRA : Vous avez raison; mais permettez-moi d'emprunter à la langue arabe un adage qui dit qu'on ne saurait applaudir d'une seule main. Car, en effet, les grands pays trouvent toujours plus petits qu'eux pour "coopérer". Nous vivons à une époque que j'appellerais "l'ère du mercenariat". Les mercenaires, nous en trouvons dans nos gouvernements, dans nos armées et parmi nos intellectuels. Désormais les hommes autant que les gouvernements s'achètent moyennant compensation matérielle et ce qui se passe aujourd'hui dans le Golfe nous offre une belle illustration de cette réalité.
Le comble est que la majeure partie de ce financement est assuré
à partir de nos propres ressources. Ainsi et puisqu'il faut appeler
les choses par leur nom, l'Amérique ne représente que 5%
de la population mondiale. Pourtant dorenavant elle contrôle directement
ou indirectement plus de 80% des réserves mondiales de pétrole.
C'est d'autant plus effrayant que cette mainmise a atteint l'Organisation
des Nations Unies.
J'ai assiste, a un titre ou un autre, a toutes les sessions annuelles de l'Asemblée Générale de l'ONU depuis 1951. De ma vie, je n'avais jamais assisté à une comédie comparable à celle qui s'est jouée, au cours de la derniere semaine de novembre 1990,et où fut adoptée, sous la présidence du chef de la diplomatie américaine, James Baker, la fameuse Résolution 678 du Conseil de sécurité et où la presse se faisait l'écho chaque jour des pressions qui s'exerçaient sur tous les Etats.
J'ai parlé, au début de cet entretien, du mercenariat. Figurez-vous que même l'Union Soviétique a dû recevoir, pour prix de non recours au véto, un prêt saoudien de 5 milliards de dollars, et ce, 24 heures seulement avant le vote sur ladite résolution. Voyons, pour mieux comprendre, quelques chiffres : $ 2 à 3 milliards de dollars à peine : c'est le montant de l'ensemble des prêts consentis à l'Union Soviétique depuis la fin de la guerre froide, et ce, dans un contexte pourtant favorable, marqué, notamment par la coopération soviéto-occidentale et par la famine sévissant en Union Soviétique.
Jusque là donc, et en dépit de la coopération européenne qui est fondée sur les mêmes valeurs judéo-chrétiennes et malgré les pressions exercées sur l'Allemagne et le Japon, toute cete coalition n'a pu mobiliser que 2 ou 3 milliards de prêts en faveur de l'Union Soviétique. En revanche il a fallu une petite minute de pression américaine sur l'Arabie Saoudite pour que celle-ci débloque un prêt de 5 milliards de dollars qui devait permettre l'achat d'une voix, celle de l'Union Soviétique, au Conseil de Sécurité.
Prenons un autre exemple : même les frais engagés quotidiennement
pour satisfaire les besoins de 500 ou 600 mille soldats, en logement, nourriture,
boissons, éclairage et distraction, ont été puisés
dans les recettes de pétrole arabes. Ce pétrole est actuellement
exploite sous l'egide des Etats Unis sans preoccupation pour les besoins
des generations futures du monde arabe. L'Amérique en disposent
à sa guise.
AL KHADRAA : C'est une véritable pollution...
ELMANDJRA : C'est la pollution des esprits. Si je parais pessimiste,
je suis néanmoins certain autant qu'un homme puisse l'être,
que nous sommes dans une phase transitoire et que les circonstances qui
ont conduit à la situation actuelle ne peuvent perdurer plus de
quatre ou cinq ans. Je suis convaincu que l'avènement, d'ici neuf
ans, du 21ème siècle s'accompagnera de changements fondamentaux.
AL KHADRAA : Alors que nous entamons une nouvelle année, nous
aimerions connaître les voeux que vous formez pour ce monde en mouvement,
ensuite savoir quel type de conflit vous prévoyez au niveau des
civilisations mondiales.
ELMANDJRA : j'ai, devant moi, une revue respectable : "The Economist". Dans un article sur l'Islam et l'Occident il y est écrit sans ambages : "puisque la guerre froide qui est une guerre idéologique est terminée, on ne peut, à l'avenir, prévoir qu'un seul conflit - qui a d'ailleurs déjà commencé - à savoir le conflit entre l'Islam et ce que l'on peut appeler le monde judéo-chrétien...".
Pour ma part, je crois que cette nouvelle ère trouve son acte de naissance officiel dans l'Accord de Paris qui a été signé par l'ensemble des Chefs d'Etat et de gouvernement des pays européens en présence du Président américain. Cet accord a marqué la fin de la guerre froide et de la guerre idéologique dans le contexte d'une civilisation qui unit les flancs oriental et occidental de l'Europe sur la base de valeurs communes, en l'occurrence les valeurs judéo-chrétiennes... Cette nouvelle ère de conflit était précédée de signes avant-coureurs que je n'avais cessé de souligner depuis des années...
Depuis 1974, en effet, je ne cesse de rappeler que les prochains conflits seraient d'ordre culuturel avec des enjeux qui depasseraient les enjeux traditionnels politiques et economiques. Nous sommes effectivement entrés de plain pied dans cette ère. Il appartient donc à chaque citoyen du Tiers-monde, qu'il soit musulman ou d'une autre confession, de se convaincre que le danger qui nous guette désormais réside dans le risque d'une hégémonie culturelle. Néanmoins je ne peux que me féliciter des nouveaux indices qui commencent à apparaître.
En effet, parmi les meilleures nouvelles que j'ai pu entendre ces derniers jours, celle rapportée, même avec malveillance, par la station de radio d'inspiration occidentale "MEDI 1", et faisant état de la décision prise par le parlement algérien de faire de l'Arabe la langue nationale du pays et de combattre l'hégémonie de la francophonie qui, outre ses effets culturels évidents, favorise l'émergence, dans les pays maghrébins, d'une génération d'intellectuels ayant vocation de mercenaires à la solde de l'occident.
En tant que marocain maghrébin, je souhaite, entre autres voeux,
pour l'année 1991, que les Gouvernement du Maroc et de la Tunisie
renoncent officiellement à leur adhesion a la Conférence
de la Francophonie afin que nous puissions disposer d'une stratégie
maghrebine commune pour faire face aux grands problèmes qui sont
les nôtres, notamment celui de l'environnement. Ce sont là
mes voeux et je continue à espérer qu'avant la fin de 1991,
le Maroc reviendra sur cette mesure - qui me paraît être une
erreur - et ce, en quittant la communauté francophone.
AL KHADRAA : Ce que vous nous dites, Professeur, est effrayant. Les quelques années sombres que vous annoncez constituent un lourd tribut à payer, d'autant que le monde repose sur un volcan nucléaire et que le recours à l'arme nécléaire n'est pas une simple hypothèse d'école. Nous voudrions connaître votre sentiment à ce sujet et avoir une réponse franche à cette question. Etes-vous assez optimiste pour croire que la guerre du Golfe n'aura pas lieu ou pensez-vous, au contraire, qu'elle finira par éclater ?
ELMANDJRA : Le 17 septembre dernier, lors d'une interview que j'ai accordée avec "Radio France International" et qui a été reprise par plusieurs quotidiens dont "Al Alam", j'ai affirmé que la guerre ne pouvait pas ne pas éclater et que les armes ne pouvaient pas ne pas être utilisées dans la région du Golfe. Aujourd'hui je constate que le contexte n'est plus le même que ce jour du 17 septembre, il est encore plus grave. Des évènements nouveaux et insoupçonnés ont fait leur apparition depuis.
En effet, je ne pouvais imaginer que des responsables arabes puissent se rendre coupables de haute trahison dans leurs rapports avec l'Occident et en particulier avec l'Amérique. Je ne pouvais concevoir que l'on puisse aller si loin dans cette complicité, comme l'a révélé la presse publiée au lendemain de la Conférence des Etats du Golfe qui s'est réunie à Qatar et qui a administré la preuve de ce j'appelle la trahison vis-à-vis de l'Histoire, du monde arabe, de l'Islam et de l'ensemble du Tiers monde!
Je ne pouvais donc imaginer que l'on puisse aller jusqu'à prendre des décisions aussi graves que celles qui viennet d'etre prises à Doha, capitale du Qatar. Sans entrer dans les détails, je rappellerai seulement que ce fut là un premier élément. Le deuxième élément c'est que je ne pouvais imaginer, au vu des indices et des études dont on disposait, que l'on se retrouverait, au terme de trois mois, en présence d'un contingent de 600.000 soldats étrangers stationnés dans le Golfe.
Je ne pense pas qu'en réunissant l'ensemble des citoyens authentiquement originaires de Koweit, de Qatar, de Bahrein et des Emirats Arabes Unis, l'on puisse atteindre un chiffre équivalent au total des armées étrangères dépéchées dans la région. Quand je parle de citoyens, j'entends par là ceux qui ont le droit de vote dans les Etats où, comme au Koweit, des élections sont parfois organisées sous une forme ou une autre. Une si forte concentration militaire n'a pas d'équivalent même pendant la deuxième guerre mondiale.
Quant au troisième élément, je rappellerai seulement que je ne pouvais imaginer que l'on puisse atteindre un tel degré de cohésion dans le camp Occidental, et ce, en dépit de quelques déclarations que l'on entendait ici et là du président de la République Française. Il y a, outre des objectifs précis, une parfaite entente entre les Etats d'Europe qui ont convenu d'opérer une jonction dans la région du Golfe. La question qui se pose désormais n'est pas plus celle de savoir si la guerre aura lieu.
Il s'agit plutôt d'une question de survie. Il s'agit aussi de savoir s'il existe de nouveaux accords assurant à l'Occident une présence permanente dans la région, indépendamment des changements qui pourraient intervenir dans les régimes en place. Ces "gens là" ne sont pas allés au Golfe pour deux mois de tourisme ou même de guerre. Mais ils y sont pour une période passablement durable; et c'est là que réside le danger.
Par conséquent, la question de savoir si la guerre aura lieu avait quelque fondement lorsqu'on me l'avait le 17 décembre et que j'avais alors repondu par l'affirmative. Depuis, comme je vous l'ai indique, tout s'est aggrave. Ayant deja repondu a cette question, il y a bien des semaines, j'observe et j'affirme aujourd'hui, en toute franchise, que ce qui touche l'homme arabe, non seulement dans la région du Golfe mais partout dans le monde, affecte également tous les hommes du Tiers monde. Je rappellerai à ce propos l'article qui a été publié par le quotidien "le Monde" dans sa livraison du 26 septembre et qui, passant en revue les réactions enregistrées dans les autres régions du Tiers monde, a révélé que la plupart des gens dans les pays arabes, islamiques ou autres, se sont sentis personnellement touchés par ces évènements.
Je repète donc que nous nous trouvons dans une époque post-coloniale. La guerre pourrait, certes, faire des victimes de part et d'autre, mais les objectifs de l'Occident sont simples. Ce sont d'abord et avant le pétrole, des objectifs civilisationnels et culturels, ensuite économiques. Evidemment "ils" ont besoin du pétrole pour asseoir leur hégémonie sur le monde. L'autre élément à retenir, c'est que l'Occident ne permettra à aucun Etat, petit ou moyen, du Tiers Monde, de se doter de moyens technologiques et militaires sophistiqués. Israel, etant considere comme une partie du monde Occidental, a "le droit" de se développer scientifiquement, de bénéficier de toutes sortes d'assistance y compris des subsides annuelles se chiffrant en milliards de dollars, et d'acquérir et d'utiliser les armes les plus perfectionnées.
En revanche, tout autre pays du Tiers monde, surtout arabe ou islamique, ne sera autorisé à se doter d'un potentiel l'habilitant à engager un dialogue strategique avec un minimum de "force de dissuasion" comme cela est le cas pour nombre de puissances industrialises et deux pays asiatiques (la Chine et l'Inde). Il fallait, par consequent, casser un pays comme l'Irak qui a consenti tant d'efforts et de sacrifices dans le domaine de la recherche scientifique pour atteindre un certain niveau de développement. C'est là, d'ailleurs, le deuxième objectif de la guerre du Golfe, le troisième objectif étant, à l'évidence, l'introduction d'un nouvel ordre colonial dans une région déterminée.
En tout état de cause, les choses se sont clarifiées depuis le 2 août. L'Occident n'a de leçon à donner à personne, ni en matière de démocratie ni dans le domaine des droits de l'homme ni à quelque titre que ce soit. En ce jour du 27 décembre, les journaux americains ont deja donne la liste des pays où le gouvernement américain a donné des consignes d'évacuation à ses ressortissants.
à leurs ressortissants ( Mauritanie, Jordanie, Yemen, Soudan, Qatar et les Emirats Arabes Unis ainsi que la partie orientale de l'Arabie Saoudite). En outre, et si l'on en croit les révélations du journal "Le Monde", les citoyens américains au Maroc ont aussi reçu pour instruction de quitter le pays avant le 15 janvier. Et ceci a un moment où les Etats-Unis parlent de la défense du monde arabe ! Autant d'indices qui trahissent une certaine inquiétude et nous édifient, en tout cas, sur l'attitude de l'Amérique et de l'Occident...
Quels sont donc les sentiments qui prévalent dans le monde arabe, le monde islamique et le Tiers monde ? C'est notre sort qui se joue aujourd'hui et la question qui se pose a un rapport avec la pollution. Or la pollution est en nous et en certains de nos dirigeants. Elle est liée à une autre question, celle de l'éthique, étant entendu que quand il n'y a plus de morale, il ne reste plus grand'chose. Ceci est aussi valable pour les grandes puissances que pour les Etats qui se sont prêtés au rôle de mercenaire. L'Histoire nous révèlera un jour quels sont les Etats qui se sont vendus pour combattre des gens appartenant à la même religion et à la même civilisation, et vivant dans la même région, la région des faibles, celle du Tiers monde.
Mais malgré tout cela et peut-être à cause de
cette analyse je garde un certain optimisme, car après toutes ces
épreuves il ne peut y avoir qu'une détente, une véritable
délivrance, celle qu'attend le croyant de son Créateur, celle
qui le comble pour avoir manifesté tant de patience.
AL KHADRAA : Pour revenir à ce que vous disiez au début,
le nouvel ordre mondial est nécessaire, or il ne peut se conrétiser
sans une remise en cause des structures de l'Organisation des Nations Unies
ELMANDJRA : Evidemment... En 1973, à Alger la Conférence au Sommet des Non-aligés a adopté une Declaration en faveur de l'etablissement d'un "Nouvel Ordre Economique International" comportant des revendications modestes en vue d'un rééquilibrage plus équitable des relations Nord-Sud. L'Assemblee Generale des Nations Unies avait fait sienne une partie de ces revendications mais ce sont les pays occidentaux qui, avec l'appui de la Banque Mondiale, ont combattu ce nouvel ordre international !
Aujourd'hui, le "nouvel ordre" tel que l'entendent les américains
et les occidentaux n'est en réalité rien qu'une deformation
caracterisee du droit international. J'ai consacré l'essentiel de
ma vie à la coopération internationale, et à ce titre,
je déclare que jamais auparavant la crédibilité des
Nations Unies n'est tombée si bas. L'analyse des votes au sein du
Conseil de Securite fait ressortir un esprit de mercenariat et de corruption
sans precedent dans les annales de cette une institution mondiale.
Prenons la Résolution 678 qui fixe le délai fatidique du 15 janvier. Si nous nous référons à la charte de l'ONU nous constaterons que cette résolution s'est fondée sur l'alinéa 42 de cette charte. Or on ne peut mettre en application les dispositions de cet alinéa sans se référer aussi à l'énoncé des alinéas 46 et 47. Dans le cas d'espèce aucun Etat, fût-il l'Amérique ou tout autre ne peut, de lui-même, décider si les conditions sont réunies pour déclencher l'attaque. Il est indispensable que le Conseil de sécurité siège de nouveau pour examiner la situation avant de se prononcer. Et s'il constate que les conditions sont effectivement réunies pour envisager une intervention, encore faut-il qu'il définisse quel type d'intervention. Car la résolution parle de moyens sans en préciser la nature et indiquer notamment s'il s'agit de moyens militaires ou autres.
Et quand bien même cela aurait été respecté, ce ne serait toujours pas suffisant, car il aurait fallu en plus et conformément aux dispositions de l'Alinéa 47, soumettre la question au comité d'état major de l'ONU. Or cette procédure n'a jamais été suivie depuis la création de l'ONU. Nous voyons donc que personne n'a pris la peine de réclamer le respect des règles les plus élémentaires de la légalité et du droit.
Il y a pire encore - et je l'affirme en assumant l'entiere responsablite de - c'est que le Secrétaire général des Nations Unies n'a pas joué le rôle qui lui est effectivement dévolu, à savoir : dire le droit et sensibiliser les gens sur le nécessaire respect de la charte. Dieu seul sait ce qui s'est réellement passé - l'histoire nous le revelera peut-etre un jour. Ce qui est sûr, toutefois, c'est que les pressions qui se sont exercées sur l'ONU et son Secrétaire général on conduit à une forme de mutisme sans précédent dans les annales de l'Organisation des Nations Unies.
Nous nous remémorons notamment les problèmes de Coree, de la nationalisation du Canal de Suez, du Congo et les prises de position de Dag Hammarskjold, U Thant et même celles de Kurt Waldheim. Par contre, avec le Secretaire general actuel, lorsque les problèmes se posaient au niveau Sud-Sud, tel que le conflit Irak-Iran ou celui de l'Afghanistan, l'ONU s'activait diligemment et dépêchait ses émissaires. Or, dans le cas qui nous préoccupe aujourd'hui, même cette marge de manoeuvre a fait singulièrement défaut. En effet, l'ONU ne l'a pas autorisé en tant que Secrétaire général à exercer les prérogatives attachées à son poste. Voilà jusqu'où sont allées les pressions au sein des Nations Unies !
Si nous passons à la Ligue des Etats Arabes - sujet de ma thèse de doctorat lorsque j'etais etudiant - nous constaterons que la façon dont le président égyptien s'est comporté au cours du dernier Sommet du Caire, ainsi que la manière dont les décisions y ont été prises, ont abouti à une violation de toutes les règles régissant la Ligue Arabe. Nous nous souvenons aussi de la façon dont a été décidé et opéré le tranfert de Tunis au Caire, du siège de la Ligue arabe.
On ne peut s'empêcher de s'interroger sur ce nouvel ordre mondial
et sur le respect du droit quand on observe ce qui se passe aux Nations
Unies et à la Ligue des Etats Arabes - qui est son ainée
puisqu'elle est la plus ancienne organisation internationale gouverne-mentale.
La question qui se pose donc est une question de crédibilité
et de sérieux. Laissons les donc parler de leur Nouvel ordre mondial!
Pourtant, il y a un autre nouvel ordre mondial qui est en gestation. Celui-ci
se veut fondé sur le pluralisme, la démocratie, la justice
et le respect des civilisations, des valeurs humaines et des libertés
ainsi que sur la volonté de combattre les pressions, d'où
qu'elles viennent et où qu'elles s'exercent. Il prendra du temps
mais son emergence est ineluctable si l'etre humain accorde encore la moindre
valeur a la dignite et a la survie de son espece.
AL KHADRAA : Dans le dernier numéro vous nous avez entretenus
de questions qui s'articulent essentiellement autour de la crise du Golfe.
Nous souhaitons en savoir davantage sur vos analyses concernant le Golfe
ainsi que sur les problèmes de l'environnement, d'autant plus que
l'environnement, pensons-nous, n'est pas seulement une question qui concerne
la nature, mais une question qui intéresse l'homme au premier chef.
Mes questions donc sont: Est-ce que la pollution "a un avenir" ? Y-a-t-il
des perspectives pour le développement ?
ELMANDJRA : J'ai reçu récemment une liste des 50 plus importants ouvrages de prospective publiés en 1990. Douze de ces livres, soit 25%, ont trait aux problèmes d'environnement, lesquels ne sauraient trouver une solution que dans le cadre d'une politique à long terme. D'autre part, ce chiffre traduit l'intérêt que l'on accorde désormais, dans le monde, à l'environnement dans son acception la plus large. Pour être bref, je dirai qu'il semble que l'on ait finalement compris que la question de l'environnement n'est pas seulement une question de techniques et de legislation mais qu'elle pose, en fait, le problème de notre survie sur terre. Lorsque nous parlons de survie nous nous rendons compte que le
problème de l'environnement relève des priorités d'avenir et lorsque nous évoquons l'avenir, il s'agit de celui qui commence aujourd'hui. En fait les derniers développements de la science et l'évolution de notre connaissance de l'univers ont mis en évidence une vérité jusque là insoupçonnée, à savoir que le globe terreste est lui même un corps vivant.
En effet, il a été démontré scientifiquement que la terre dispose de ce qu'on appelle un système d'auto-régulation. En d'autres termes, il existe des moyens naturels qui permettent à la terre de s'adapter aux changements, même ceux qui affectent la température de l'air, certains acides dans les océans et la météorologie en général. Il existe donc une sorte de contrôle naturel sous forme de réactions provenant d'un "mécanisme" propre à la terre.
L'évolution de nos connaissances nous oblige à adopter une nouvelle approche dans nos relations avec la terre et avec l'univers. Cette approche doit être dynamique de telle sorte que nous puissions appréhender la corrélation qui existe entre les problèmes écologiques et ce qu'on peut appeler les valeurs civilisationnelles ou sociales et culturelles. Il y a effet, une très forte relation entre les problèmes écologiques qui affectent les océans et ceux touchant à la forêt, à l'érosion du sol, à l'habitat et à la démographie.
Le grand problème c'est qu'il y a des espèces d'insectes et des variétés de plantes qui disparaissent chaque jour irrémédiablement, menaçant ainsi la survie même qui est fondée sur la diversité ou le pluralisme. Or le pluralisme est essentiel à la nature, et il constitue un élément important dans la vie culturelle, civilisationnelle et politique.
Nous devons comprendre que les problèmes de l'environnement ne sont pas l'apanage des experts, des savants, des ingénieurs et autres spécialistes de la pollution. Ils sont, au contraire, l'affaire de tous. Par conséquent, l'on peut dire que le problème fondamental qui se pose au niveau de l'environnement est celui là même qui se pose à la civilisation contemporaine, à savoir celui d'une la crise ethique planetaire.
Cette crise est liée au modèle de développement
fondé sur la civilisation occidentale, laquelle s'appuie essentiellement
sur l'industrie. Or l'industrialisation sauvage commence a etre perçue
comme étant antinomique de la nature. Néanmoins, les gens
commencent à etre sensibilises au danger inhérent à
ce type de développement. Je crois que cette prise de conscience
marque un véritable tournant et comptera pour beaucoup dans notre
évolution vers la fin de ce siècle et le début du
siècle prochain.
AL KHADRAA : Lorsque vous disiez que l'avenir commençait aujourd'hui, j'avais compris, en fait, qu'il avait commencé hier, dans ce sens qu'il nous incombe de tirer les enseignements nécessaires de nos expériences pour mieux affronter l'avenir. Par ailleurs, les explications exhaustives que vous venez de donner m'ont convaincu de l'universalité de la problématique écologique. Cependant, je voudrais que vous abordiez cette problématique, pour les lecteurs d'Al Khadraa, sous l'angle régional ou local. Comment, en effet, pouvons-nous, en tant que maghrébins, en tant que marocains, faire face au problème de la pollution qui nous vient essentiellement du Nord, c'est-à-dire des pays
industrialisés ?
ELMANDJRA : La première leçon à en tirer c'est qu'on ne peut pas planifier les solutions aux problemes de l'environnement et de la pollution... sans modifier, au préalable, notre conception du développement et de sa finalité. Pour quoi le modèle de développement suivi au Tiers-monde a-t-il fait la preuve de sa faillite ? Parce que c'est un modèle technocratique qui, au lieu de se concentrer sur l'homme et sur l'amélioration de ses conditions de vie, s'est préoccupé essentiellement du rendement, de l'industrialisation, de choses matérielles.
Voilà ce qui a conduit à l'élargissement constant
du fossé qui sépare les riches des pauvres et les faibles
des puissants. Ce fossé sépare d'abord le Nord du Sud. Mais
dans le Sud même il s'élargit encore plus vite et de façon
plus dangereuse, car les disparités entre les pauvres et les nantis
se sont dangereusement accentuées au cours des 10 ou 15 dernières
années. C'est ce qui a conduit aux convulsions qui ébranlent
le Tiers monde, notamment la Tunisie et l'Algérie (1988) et le Maroc
ces derniers jours, ainsi que d'autres pays en Afrique, en Asie et en Amérique
latine où les crises se multiplient depuis quelques années.
Tout cela est dans l'ordre des choses et a ete deja prevu. C'est pour cela je partage votre définition de l'avenir en précisant que l'avenir commence aujourd'hui lorsqu'il s'agit d'établir un plan politique ou d'entreprendre une action. Mais notre vécu immédiat et même dans deux ou trois ans, est déterminé, dans une large mesure par nos actions antérieures. Par conséquent il nous incombe de prendre en charge les résultats de politiques qui ont fait la preuve de leur échec dans le passé et de tenter de renverser la vapeur en procédant, au préalable, à une redéfinition du concept de développement de telle sorte que celui-ci ait pour base l'homme et pour finalité, la dignité humaine et la justice sociale.
La réalisation de ces objectifs reste, évidemment, subordonnée à la pertinence des plans à mettre en oeuvre dans les domaines de la politique, du développement et de l'industrialisation. Il convient, à ce propos, de rappeler l'exemple de pays du Tiers-monde dont les plans de développement reposent sur l'importation de produits industriels polluants dont les pays industrialisés mesurent désormais toute la gravité.
Certains gouvernements du Tiers-monde, croyant bien faire, ont jugé l'occasion propice pour bénéficier du transfert de technologies et faire venir dans nos régions ces industries qui sont pourtant toutes polluantes. Je parle évidemment en général, mais pour ne citer qu'un exemple je dirai qu'il existe chez nous, dans la région de Safi et de Jorf Lasfar, des projets qui exigent la mise en place de moyens scientifiques et techniques permettant de surveiller et de mesurer leurs effets polluants.
Par ailleurs la très forte croissance de la population urbaine
a donné lieu à de nombreux problèmes de pollution
qui affectent la santé des habitants des villes et contribuent à
la dégradation des fonds marins dans les regions cotieres. S'agissant,
par exemple, de la mer Méditerranée, dont la partie méridionale
baigne une région importante du Maroc, elle subit le contre-coup
des excès qui se produisent dans sa partie septentrionale où
se concentre une intense activité industrielle et touristique, notamment
au Sud de l'Espagne, en Italie, en Yougoslavie, en Turquie et en Grece.
Par ailleurs, cette mer est victime du rôle qu'elle joue aux plans
stratégique et militaire ainsi qu'en matière de transport
maritime. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle on parle de plus en
plus de la menace de mort qui pèse sur la Méditerranée.
Je suis peiné par ce qui se passe dans le Golfe que l'on appelait jusqu'à récemment "Golfe arabe" et que l'on peut appeler désormais "Golfe américain", d'autant que les militaires étrangers qui y stationnent actuellement dépassent, en nombre, les habitants de certains Etats de la région. Alors que j'observe ces mouvements inhabituels qui rendent méconnaissable le paysage et la région, je viens de relever dans l'une des dernières livraisons des quotidiens américains "International Herald Tribune" et "New York Times", un article intitulé "le Golfe, un laboratoire pour tester les armes américaines" et qui rappelle le nombre impressionnant d'armes nouvelles - certaines quasi-nucléaires - qui ont été introduites dans la région. J'ai alors songé à aux moins deux articles j'avais rédige trois mois auparavant(2)
et dans lesquels j'avais prédit l'éclatement d'un conflit armé dans le Golfe en faisant valoir, entre autres arguments, que ce conflit allait fournir l'occasion de tester des armes nouvelles qui ne pouvaient être expérimentées avant, en raison de la guerre froide.
Je cite cela pour illustrer le nouveau contexte où nous nous trouvons et pour souligner le rapport intime entre ce contexte et la crise morale que j'évoquait plus haut. Je voudrais ainsi rappeler que ce genre de comportement que l'on retrouve chez certains responsables tant dans les pays du Nord que du Sud ne tient nullement compte de l'avenir ou des générations futures ou meme des impératifs les plus elementaires de la vie. Nous vivons une époque que j'appellerais l'ère de la barbarie moderne. Il s'agit de l'ère post-coloniale dont la responsabilité n'incombe pas au Nord seulement mais également au Sud et à certains Etats du Tiers-monde qui ont fait montre d'une absence totale de discernement et de sérieux face aux grands problèmes de développement et de leurs corollaires, les problèmes écologiques.
AL KHADRAA : Il semble donc que la pollution a encore de "belles perspectives" devant elle, surtout si la situation demeure inchangée dans les pays du Sud. Mais en évoquant le développement on ne peut pas ne pas songer à un préalable fondamental, à savoir le nécessaire changement du schéma politique qui domine actuellement. En effet, un changement de mentalité ne peut se concevoir que dans le cadre d'un processus démocratique adapté aux réalités du Sud. Mais comment voyez-vous l'avenir de l'environnement dans ce contexte ?
ELMANDJRA : Quelle que soit la région du Tiers-monde - et donc du Maghreb - où l'on se trouve, on ne manquera pas de constater qu'au cours des dernières années seulement, il s'est opéré un changement très net au niveau du paysage naturel, de la saveur des fruits, de la configuration des forêts et des côtes et, même, de l'air qu'on respire. Or, en dépit des études qui ont été réalisées partout dans le monde et des nouvelles normes qui ont été définies pour protéger l'environnement et combattre la pollution, les Etats du Maghreb ne se sont conformés à presque aucune des recommandations adoptées en la matière.
La raison en est que la notion de développement qui prévaut chez nous ne tient pas compte du fait que la performance et le veritable rendement à l'usine ne se mesurent qu'en fonction de leur impact sur la qualité et le cadre de la vie, à savoir la nature et l'environnement. Certes des responsables - ou prétendus tels - de l'environnement du Tiers-monde assistent à de grandes rencontres internationales organisées en la matière, comme la Conférence qui doit se tenir au Brésil en 1992, et pour laquelle les préparatifs ont déjà été entamés. Mais, en réalité, nous négligeons le suivi et n'accordons pas au problème l'intérêt qu'il mérite.
Je trouve votre question touche du doigt le véritable problème. Nous ne pouvons préoccuper que si nous nous intéressons au bien etre de l'individu et à sa liberte. La démocratie encourage une telle liberte - celle avoir une opinion, de critiquer, d'analyser, d'accéder au savoir, de remettre en cause et de marquer sa différence, qui font qu'un citoyen se mobilise, tel un soldat, pour défendre l'environnement, c'est-à-dire son propre milieu, celui de sa famille, de son village, de son pays et l'air qu'il respire.
Il lui est alors loisible, non seulement de s'exprimer comme il l'entend, mais de suivre l'évolution des choses, de participer aux élections, de poser des questions aux députés parlementaires, d'écrire dans les journaux et de saisir la justice. Mais pour y parvenir, il faut, au préalable qu'un minimum de démocratie soit garanti, que le pluralisme soit assuré, et que les droits de l'homme soient pleinement respectés pour que l'on puisse bâtir ce qu'on appelle la société civile. Quant aux problèmes écologiques, leur solution relève précisément de ces droits de l'homme, et c'est à ce titre qu'ils font l'objet d'un dispositif législatif et réglementaire tant au niveau national qu'international.
AL KHADRAA : Le Maroc a une façade Atlantique et une façade Méditerranéenne... C'est le pays des deux mers... La Méditerranée est une voie d'eau internationale, peut-être même le point de transit pour la navigation inter-nationale... Ces jours-ci on commémore le premier anniversaire de l'explosion du pétrolier iranien (KHARG 5) qui avait menacé les côtes marocaines d'une catastrophe écologique... Nous sommes donc en plein milieu d'un vaste trafic international de bâtiments militaires et de navires porteurs de charges nucléaires... Ecartez-vous l'hypothèse d'un accident du type (KHARG 5) mais cette fois-ci nucléaire ? Excluez-vous une telle éventualité ?
ELMANDJRA : Ce n'est pas exclu. Et d'ailleurs rien ne peut être exclu a priori en matière de catastrophes naturelles; et pas seulement naturelles car il faut compter aussi avec les retombées négatives au niveau de la gestion, de la planification, du politique et de la stratégie... En fait, les pays du Tiers-monde ne sont même pas maîtres de leur environnement du point législatif, qu'il s'agisse de l'atmosphère, du littoral ou de l'océan... De tels problèmes ne sauraient être résolus d'Etat à Etat et requierent un minimum de cooperation et d'intégration économique et sociale. Ainsi, lorsque nous parlons du Grand Maghreb Arabe, il convient d'en faire le point de départ de notre analyse...
Faute de plan et sans une stratégie et une politique cohérentes associant un ensemble d'Etats, sous forme de grandes communautés économiques regionales au sein du Tiers-monde, on ne peut faire face à ces problèmes et, à plus forte raison, le volet politique... Dans le monde arabe et à de rares exceptions près, on ne parvient même pas à gérer le quotidien... Je crois d'ailleurs qu'on en tient la preuve avec ce qui se passe dans le Golfe...La plus grande hypocrisie c'est lorsqu'un pays comme les Etats-Unis se met à discourir, avec la bénédiction de la France, de la Grande-Bretagne et de bien d'autres sur "un nouvel age" et "un nouvel ordre international"...
En réalité, ce nouvel ordre international n'est qu'une
nouvelle tentative d'hégémonie totale, complète, hermétique,
pire encore qu'à l'époque coloniale, car nous risquons d'être
ainsi jetés pieds et poings liés en pâture à
ces puissances qui se soucient comme d'une guigne de nos intérêts
à nous.
AL KHADRAA : L'ordre nouveau, qu'il soit économique ou politique, n'exige-t-il pas un homme nouveau ? Pour dire les choses très franchement, êtes-vous satisfait de vos contemporains ? L'homme d'aujourd'hui est-il un modèle parfait ?
ELMANDJRA : En tant que croyant, j'ai pleinement confiance dans tout ce que Dieu a créé, dans toutes ses créatures animées ou non. J'ai confiance en la Terre elle-même, confiance en l'univers et en l'humanité. Je ne puis qu'être optimiste et croire que, d'ici peu, nous verrons s'opérer des changements radicaux, ceci pour que cette foi s'affirme dans l'avenir de l'homme, par-delà sa couleur, sa religion ou sa race... Mais il ne faut pas mésestimer les difficultés qui empechent cet espoir de se réaliser. Comment, par exemple, pourrais-je bien nourrir quelque espoir pour le Tiers-monde à l'heure où 60% de sa population est encore illetrée ? C'est le premier problème dans le dossier de la pollution : l'ignorance...
Et pas que l'ignorance, d'ailleurs, mais l'exploitation de cette ignorance à des fins politiciennes par des gouvernements peu scrupuleux à l'intérieur du Tiers-monde... Il faut savoir que le fléau de l'analphabétisme pourrait être éradiqué en 5 ans. C'est, je crois, un passage obligé si l'on aspire vraiment à une nouvelle formule de développement, à une nouvelle forme d'humanisme et, partant, à un minimum de justice sociale.
Ces écarts immenses dans le Tiers-monde sont la pire des nuisances... La dépravation morale, qui est une forme de pollution, repose sur bien des choses : les valeurs, la matière, les rapports humains, le degré de respect de la personne humaine... Tous ces problèmes sont imbriqués et l'on ne peut y faire face isolément, en les dissociant les uns des autres... Toujours est-il que ma foi m'amène à dire que je suis confiant dans de ce que l'homme est appelé à devenir...
S'il n'y a point d'avenir, pourquoi l'homme s'en soucierait-il... Ce sont les études prospectives qui m'ont amené à prendre pleinement conscience des problèmes actuels et qui sont la source de mon optimisme malgre les enormes obstacles sur notre chemin.
Sur le court terme, c'est-à-dire les 4 ou 5 années à venir, je suis profondément, infiniment pessimiste; encore que même ce pessimisme est, en réalité, vecteur d'optimisme quant aux grandes mutations à venir.
La question qui se pose c'est celle de savoir quel prix allons-nous
payer ce changement ? Eh bien, si nous devions dès aujourd'hui amorcer
le processus et opérer des changements radicaux, le prix sera relativement
modique. Si, en revanche, nous devions continuer à accumuler du
retard sur la voie du changement, du renouveau et de l'amélioration
de la condition de l'homme et du respect de sa dignité, nous serons
condamnés à payer un tribut plus grand, grévé
des "intérêts de retard", aussi bien sur le plan humain stricto
sensu qu'à l'échelle macroscopique de la planète et
de l'univers.
AL KHADRAA : Les objectifs "civilisationnels" du Nord sont effrayants
au-delà de toute mesure, parce qu'ils cachent de bien vilaines intentions.
En raison de sa position stratégique, notre pays est une cible pour
ces ambitions et ces convoitises. Votre analyse me remet à cet instant
en mémoire un incident que je ne suis pas près d'oublier.
Vous me rappelez l'époque où j'étais encore à
Médi 1... Le 20 mars dernier, le Directeur général
Pierre Casalta avait rassemblé les journalistes maghrébins
et il leur avait dit de but en blanc : "c'est moi qui fais la loi!". Personne
ne dit mot, sauf votre serviteur... Je lui rétorquai du tac-au-tac
: "si vous faites la loi, permettez-nous de servir notre pays." Sa réponse
fut qu'il me signifia immédiatement mon congé. Cela s'est
passé il y a environ un an et, à l'heure actuelle, le français
continue de "faire la loi"...
ELMANDJRA : Très juste. C'est eux qui font la loi. Il faut
dire que l'information est leur terrain d'élection, qu'ils en sont
les maitres technologiquement et professionnellement et qu'ils s'en servent
efficacement pour defendre leurs interets... Est-ce un hasard si à
l'heure où nous vivons cette crise, on constate que, dans un pays
comme la Tunisie, les gens sont persécutés en raison de leur
foi et de leurs convictions... On dit que près de 200 citoyens ont
été jetés en prison... Chez nous, au Maroc, à
en croire la presse, les tribunaux prononcent les condamnations à
tour de bras, sans réellement se conformer à la loi, sans
se soucier des exigences l'Etat de droit... Mais en réalité,
tout cela ne peut finalement que susciter une réaction contre l'hégémonie
occidentale.
Nous avons quelque chose de nouveau... L'Irak a accédé au plus haut niveau technologique et scientifique et a le courage politique de tête à l'Occident... Pour ma part, j'estime que l'aventure de l'Irak aujourd'hui avec l'Occident peut être comparée à la confrontation entre le Japon et la Russie en 1904. A cette époque, il était impensable qu'un peuple n'appartenant pas à "la race blanche" - on parlait volontiers à ce moment là de "péril jaune" - puisse livrer une guerre a l'Occident ...
Ce que les pays Occidentaux craignent par dessus tout c'est la démocratie planetaire entre tous les peuples et la redistribution qu'elle implique. Ils ne représentent en effet que 20% de la population du globe mais entendent conserver, par tous les moyens, leur mainmise sur 80% de la production et des ressources mondiales. C'est un feodalisme qui ne saurait durer éternellement...
En plus, ils se débattent dans les problèmes liés à l'environnement, à la démographie, au vieillissement de leurs populations, à la baisse du taux de natalité... A moins d'un changement rapide de politique, les pays Occidentaux qui sont rentres dans une phase d'autodefense agressive parcequ'ils craignent deja les dangers qui les guettent, se retrouverons au pied du mur.
Il est parfaitement déraisonnable de croire que d'ici quelques années, une aussi faible minorité pourrait continuer à dominer la planète... Il est un autre élément extrêmement intéressant, à savoir que dans la foulée des grandes mutations que notre monde est appelé à connaître à l'aube XXIème siècle - et les études le prouvent - le nombre des ressortissants du Tiers-monde ayant poussé leur formation au delà du doctorat sera supérieur à 55%.
C'est pourquoi, et pour la première fois depuis des siècles, on verra que le capital en ressources humaines, celui qui résulte de l'étude et de la recherche recherche scientifique, appartiendra aux peuples du Tiers-monde. Il est vrai qu'une proportion non négligeable de ce capital continuera à vivre dans les pays occidentaux, faute d'autre choix et vu le désintérêt du Tiers-monde, a l'heure actuelle pour la recherche scientifique, pour la formation et pour l'éducation.
Il existe donc des transformations radicales... Et il est un autre facteur totalement nouveau dans le Tiers-monde : ce sont les changements qui ont commencé à se manifestert qui s'opèrent de plus en plus rapidement en Afrique, en Asie et ailleurs... Le plus grand handicap dans le Tiers-monde, c'était la peur. Mais tout cela est bien fini et on voit aujourd'hui aux quatre coins de ce Tiers-monde que les gens ont commencé à prendre les choses en mains et à s'assumer, après avoir triomphé de leurs angoisses.
L'hégémonisme occidentale n'y pourra rien meme s'il parvient provisoirement, dans certains cas, a retarder de telles transformations en soutenenant des systemes agonisants ...
Par surcroît, de nouveaux courants ont émergé et ont gagné tous les milieux parce qu'ils se réclament directement des valeurs qui sont les nôtres. Je crois d'ailleurs que la problematique des systemes de valeurs sera dans l'avenir le pivot central autour duquel s'articuleront les changements à venir... Evidemment, des jours difficiles nous attendent et il faudra être prêts à en payer le prix car il y va de notre destin...
L'important est de comprendre qu'il n'est pas concevable que le prochain siècle demeure celui de l'hégémonie occidentale. Je dis, quant à moi, que le XXIème siècle sera le siècle du pluralisme, non pas seulement le pluralisme politique, mais le pluralisme des civilisations et des cultures. Pour y parvenir il faudra briser une infernale et injuste domination qui - ainsi que vous l'avez remarqué - se joue de plus en plus sur le terrain de l'information.
Propos recueillis le 27 decembre 1990
par Ahmed IFZAREN du Journal "AL KHADRA"