LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
L'AVENIR DU MONDE ARABE
TROIS SCENARIOS*
Les études prospectives y compris les techniques de simulation et de construction de scénarios ont fait de grands progrès. Leur crédibilité est basée sur l'analyse rétrospective de ce qui a été prévu il y à 10 ou 15 ans.
Pour ma part, au moment où tout le monde parlait du dialogue Nord-Sud à la fin des années 70, il m'est apparu que cet objectif ne pouvait guère aboutir sans transformation du système international. Mon hypothèse de base dès cette période était que les pays du Nord feraient tout pour maintenir le statu quo. Dans de telles situations la résistance au changement retarde les transformations mais prépare de véritables ruptures à moyen ou long terme.
Depuis 1976, année où j'ai quitté la fonction publique internationale, j'ai régulièrement insisté sur le fait que la décennie des années 80 sera celle qui préparera de grandes ruptures au Sud comme au Nord1 Un des paramètres auquel j'ai toujours accordé un grand poids dans l'analyse prospective est celui des valeurs socio-culturelles car mon expérience dans le domaine de la coopération internationale en tant que haut responsable à l'UNESCO m'a donné des preuves tangibles quant à l'attitude défensive des pays occidentaux (y compris ceux des pays de l'Est) vis-à-vis des valeurs non-occidentales c'est-à-dire non judéo-chrétiennes. Il en découle un absence de communication culturelle car celle-ci présuppose une compréhension de la culture des "autres" et le respect des valeurs qui la sous-tendent.
Pour aborder le thème de l'avenir du monde arabe, à la veille de l'avènement du XXIème siècle, il faudrait procéder préalablement à une rapide analyse de la problématique mondiale. A mon humble avis la plus grande crise que nous traversons est d'abord d'ordre éthique. Elle concerne les valeurs, les objectifs et les finalités de la société aux niveaux individuels et surtout collectifs. Elle est le résultat de l'absence de visions claires et de projets de société dans les pays du Sud aussi bien que dans les pays occidentaux même si les causes diffèrent.
En Occident, l'excès de matérialisme, la sacralisation de la productivité et du profit en tant que fins en soi sont à la base de cette crise. Dans les pays du Sud celle-ci est le fruit de l'échec des modèles de développement dont l'incompatibilité avec la réalité sociale, économique et culturelle a été démontrée. Cette crise éthique intervient à un moment délicat où l'histoire de l'humanité connait des développements et des évolutions rapides notamment dans le domaine technologique.qui l'amplifie.
Selon les statistiques de 1990, quatre articles scientifiques sont publiés chaque minute. Nos structures mentales et nos institutions ne sont pas encore parvenues à digérer cette production technologique et scientifique. C'est pour cela que nous constatons, pour ce qui est des valeurs, des modes de vie et de l'évolution civilisationnelle, l'existence d'une fissure, d'un fossé et d'une contradiction entre le progrès technologique et le progrès social.
Avant de parler de l'avenir du Monde Arabe, en tant que partie du Tiers-Monde arrêtons-nous un moment pour survoler très rapidement l'attitude de l'Occident qui est un des principaux déterminants de cet avenir. Il y a un fait à la fois nouveau et inquiétant en Occident. Celui de la peur. Ce mot est aujourd'hui un leitmotif dans les livres, les éditoriaux, les revues, les programmes de radio et de télévision et même dans des rapports officiels.
C'est un phénomène psychologique que l'on ne peut pas se permettre d'ignorer dans l'analyse des relations internationales. De quoi l'Occident a-t-il peur ? Il a tout d'abord peur de la démographie parce que l'Occident qui représente moins de 20% de la population mondiale s'accapare plus de 80% des richesses matérielles de la planète. Dans 30 ans la population totale de l'Occident ne dépassera pas 13% de celle du globe.
La deuxième source de cette crainte est d'ordre socio culturel pour ne pas dire civilisationnel. Il ne s'agit pas uniquement du monde musulman dont la population atteint 1200 millions de personnes (tous les démographes sont unanimes à affirmer que le monde musulman connaîtra durant le siècle prochain une croissance démographique considérable et représentera plus de 40% de la population mondiale dans quelques décennies).
Il y a aussi le Japon qui constitue une source de crainte pour l'Occident non seulement en raison de ses potentialités économiques et technologiques mais parce qu'il s'est développé et a progressé en dehors des valeurs occidentales et a prouvé que le "modernisme" ne passe pas inéluctablement par l'occidentalisme. Il a démontré que toute civilisation peut embrasser l'époque contemporaine par ses propres valeurs, sa langue, et son histoire.
Nous constatons à l'intérieur même de l'Occident des mutations nées de l'apparition de lassitudes et de doutes relatifs aux systèmes économiques libéraux et leurs valeurs planifiées durant la dernière décennie par Reagan et Thatcher et hérités aujourd'hui par le Président américain Bush. Des voix s'élèvent au sein de tous les pays occidentaux pour dénoncer les valeurs matérielles et le fiasco des expériences de développement et il suffit de citer ici les dernières manifestations de dizaines de milliers de jeunes contre la pollution et les expériences nucléaires pour ne citer que celles-ci.
Revenons à présent au Tiers-Monde et au Monde Arabe pour nous interroger sur les défis dont il faut tenir compte dans l'élaboration de scénarios possibles au cours des prochaines années. Quand on parle de scénarios, on envisage toujours au moins trois possibilités : la première suppose le maintien du statu quo: il s'agit alors du scénario de la continuité et de la stabilité. On ne peut, par exemple, comprendre l'intervention américaine actuelle dans le Golfe que par le désir des USA de sauvegarder la "stabilité" et maintenir la situation actuelle avec toutes les conséquences qu'elle peut entraîner.
C'est pour cette raison qu'à chaque fois qu'on entend parler de la défense de la "stabilité" à l'ONU où au sein des pays du Tiers-Monde, on doit comprendre que l'objectif réel est le maintien du statut quo. Les Etats-Unis, l'Europe occidentale et les institutions monétaires, telles la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, sont les parties qui soutiennent le plus ce scénario.
J'ai toujours maintenu, dès le début des années 80, qu'il était impossible que ce scénario perdure car le monde est en perpétuel changement et on ne peut pas bloquer l'évolution d'une société qu'elle quelle soit. Nous constatons aujourd'hui les immenses efforts déployés par l'Occident avec l'aide de certains dirigeants du Tiers Monde en Afrique, en Asie et dans le Monde Arabe pour consolider ce scénario. Toutefois, et en dépit de toutes les tentatives, ce scénario ne pourra pas durer plus de cinq ans. Au delà de cet horizon (1995) sinon avant nous constaterons de profondes transformations dans le Tiers-Monde qui marqueront le début de la fin de ce scénario.Le scénario de la stabilité fera long feu avant l'an 1995.
Le deuxième scénario est "le scénario réformiste". Il vise à préserver un minimum de stabilité et accepte l'introduction de réformes fondamentalistes.En comparaison avec le premier dont les jours sont comptés,le scénario réformiste pourrait avoir quelques chances de réussir, à moyen terme, si ces réformes sont rapides et répondent aux aspirations relatifs à la démocratie, à sa pratique et ses principes et l'édification d'un société civile marquée par le respect des droits de l'homme, de la liberté de la presse et d'expression, et un esprit de tolérance. Telle est la priorité des priorités.
La lutte contre l'analphabétisme en est une autre priorité car la plupart de nos problèmes sont dûs à l'ignorance d'environ 60% de la population du Tiers-Monde. En effet, on ne peut embrasser le XXIème siècle sans une mobilisation contre cet obstacle majeur et sans oublier d'autres exigences qui concernent l'encouragement de la recherche scientifique et technologique.
La réussite du scénario réformiste implique également un minimum de redistribution des richesses à l'intérieur même des pays du Tiers-Monde. Si l'on procède à la comparaison des inégalités économiques qui existaient en 1975 entre le Nord et le Sud, d'une part, et les inégalités au Sud, entre les riches et les pauvres, constaterait que ce dernier gouffre s'est proportionnellement beaucoup plus approfondi que le fossé entre le Nord et le Sud.
Si l'on veut donc être crédibles et réalistes, on doit, avant de critiquer l'ordre mondial existant, procéder tout d'abord à une redistribution des richesses à l'intérieur de nos pays et combattre le fléau de la corruption. Le scénario des réformes doit aussi prendre en considération le rôle de l'intellectuel qui, je crois, constituent un volet de nos problèmes. On constate un certain dépaysement culturel chez un bon nombre de nos intellectuels. En dépit des causes objectives et historiques de ce phénomène, on trouve qu'une partie de ces intellectuels demeure politiquement fidèle à leurs pays tout en étant partiellement aliénée au niveau des systèmes de valeurs.
Au niveau international, les derniers événements dans le Golfe démontrent que l'ordre mondial vit une profonde mutation. Tout observateur averti ne peut prendre au sérieux ce que Bush et ses alliés appellent le nouvel ordre mondial car il s'agit d'une phase de transition dans les rapports internationaux qui fera long feu avant la fin du siècle -dans moins d'une décennie. Car ce nouvel ordre est avant tout un complot contre le Sud.
La majorité des institutions internationales ont démontrés qu'elles n'étaient même pas capables de se situer dans la perspective d'un scénario réformiste et ont de ce fait perdu une grande partie de leur crédibilité.
J'ai consacré toute ma vie au service de la coopération internationale et c'est avec un profond regret que je constate, aujourd'hui que les agissements actuels de l'Occident et son hégémonisme particulièrement à la suite de la dernière comédie du conseil de sécurité, que les grands et nobles principes de la charte des Nations Unies ont été bafoués sans ambages. Parmi les choses qui m'ont le plus peiné, en tant qu'homme épris de paix et en tant qu'ancien fonctionnaire international, c'est le comportement du secrétaire général dont les responsabilités sont bien définies par la charte mais qui ne les a pas respectées.
Ceci est patent surtout à la suite de la résolution 678 du conseil de sécurité qui se base sur l'Article 42 de la charte. Cet artiste stipule clairement que sa mise en oeuvre est sujette à un nombre de conditions élaborées dans les articles 46 et 47 de la Charte.
Les Etats-Unis n'ont donc pas le droit de déclencher la guerre à partir du 15 Janvier sans une nouvelle résolution du conseil de sécurité. En effet, c'est le conseil de sécurité qui a pris la première résolution, il devrai par conséquent se réunir de nouveau pour évaluer le respect des conditions fixées par les articles 46 et 47.
Même après cela, aucun pays, même membre permanent du conseil de sécurité, ne peut prendre de décision unilatérale avant que la procédure fixée par les articles 46 et 47 (et qui n'a jamais été appliqué dans l'histoire de l'ONU) n'est été satisfaite. L'article 47 prévoit l'établissement d'un comité d'Etat-Major chargé de conseiller et d'assister le conseil de sécurité pour tout ce qui concerne les moyens d'ordre militaire et est sous l'autorité du conseil de sécurité. C'est pourquoi, du point de vue de la légalité internationale, je dis qu'aucun pays n'a le droit de déclencher la guerre sur la base de la résolution 678 du conseil de sécurité. J'ose encore espérer un acte du Secrétaire général de L'ONU pour en faveur de la primauté du droit et la défense de la paix.
Mais après ce qui s'est passé, et les déceptions successives résultant du diktat américain nous pouvons en toute légitimité nous s'interroger sur ce qu'il reste de la crédibilité de l'ONU, du conseil de sécurité et du Secrétaire Général..
Quant aux organisations régionales, nous constatons le fiasco total de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) à cause de sa monopolisation par certains chefs d'Etat qui la considèrent comme leur club privé ? Cette organisation a aussi été fondée sur un principe colonial à savoir l'intangibilité des frontières héritées du colonialisme. L'Afrique ne peut pas faire une entrée honorable dans le XXème siècle avec 700 millions de personnes réparties dans plus de 50 pays. Plusieurs de ses Etats feront faillite d'ici là même si le concept de "faillite" des états ne figure pas encore dans le droit international.
Quant à la ligue des Etats arabes, elle vit aussi la même situation puisque dès le début de l'intervention américaine, nous avons observé l'hégémonisme imposé par le Président égyptien Hosni Moubarak aux autres membres de l'Organisation sans parler de la manière les règles de procédure les plus élémentaires lors de la réunion extraordinaire des chefs d'Etat ou le transfert des bureaux de la Ligue de Tunis au Caire. Tous ces indices nous amènent à prévoir la décomposition à moyen terme de cette institution fondée en 1945.
Pour ce qui est de l'Union du Maghreb Arabe (UMA), qui n'a été, jusqu'à présent, qu'une usine de réunions, de rencontres d'experts et de signatures de textes sans âmes et sans conviction, je pense que les événements du Golfe ont fait ressortir sa paralysie. L'UMA n'a nullement été à la hauteur de la détermination ni des aspirations des populations du Maghreb. J'irai même jusqu'à dire que dans sa forme actuelle et l'état d'esprit qui y prévaut qu'elle de devenir une entrave à l'unité véritable des peuples qui la constituent.
L'exposition de ces différentes données nous amène à nous interroger sur les chances de réussite du "scénario des réformes". Un scénario qui n'est pas bien vu par des institutions internationales telle la Banque Mondiale, responsable directement ou indirectement de la mort de centaines de victimes des troubles entrainées par l'application aveugle des politiques des institutions monétaires étrangères.
Il est malheureux de voir la majorité des gouvernements du Tiers-Monde appliquer les décisions de ces organisations avec une fidélité sans égale et contribuent ainsi à la réduction des chances de succès du scénario réformiste. Ceci ne doit en aucun cas nous détourner des raisons internes qui poussent les peuples à combattre le scénario de la stabilité et, je crois, que l'Afrique comme l'Asie connaîtront des mutations d'envergure durant les années à venir à la hauteur des aspirations des peuples à la liberté et à la démocratie et conforme à leur soif de justice sociale.
Le troisième scénario est celui des transformations radicales et des mutations profondes. En fait il y a une simultanéité et une complémentarité entre ces trois scénarios à moyen terme. Le Tiers-Monde vivra encore pendant les trois ou quatre prochaines années le scénario du statu quo mais à un prix très élevé du point de vue social. Nous allons graduellement voir des pays se libérer l'un après l'autre des tutelles nationales et internationales qui entretiennent le scénario de la "stabilité". Ces pays encourageront alors le scénario "réformiste" lequel pourrait préparer le terrain au scénario des "transformations" sans lesquels le Tiers-Monde ne pourra pas faire face aux grands défis du XXème siècle.
Je pense, qu'à moyen terme (dix ans) les pays du "Sud" auront fait la conversion nécessaire pour commencer à assurer la prospérité de leurs populations et la réalisation de leurs aspirations dans la dignité et la liberté.
La génération qui vivra au-delà de la première décennie du XXième siècle connaîtra une dynamique au niveau de la concrétisation des exigences démocratiques, scientifiques, technologiques et économiques en dehors de tout hégémonisme occidental et devrait par conséquent, pouvoir sortir de l'ère post-coloniale qui s'est instaurée à partir de avec le "nouvel ordre mondial".
Il est indispensable de bien cerner les évolutions au niveau mondial et leurs conséquences pour les rapports Nord-Sud et les stratégies de développement des pays du Tiers-Monde avant de pouvoir valablement analyser les perspectives du devenir arabe qui en sont tributaires. Il y a évidemment des problèmes bien spécifiques au Monde Arabe et ils sont fort nombreux : la question palestinienne, la fragmentation en plus de pays, les inégalités dans les revenus entre les pays et à l'intérieur de ces pays, la faillite des modèles de développement, le manque de vision et d'accord préalable sur des options à long terme, la pauvreté, l'analphabétisme, le manque d'intérêt pour la recherche scientifique, l'aliénation culturelle, l'absence d'une véritable participation qui empêche la construction d'une société civile, le respect de la liberté et des droits de l'homme... La liste est malheureusement bien longue.
Avec un pareil bilan, comment pourrait-on accorder le moindre appui au scénario de la "stabilité qui et celui de l'auto-extinction ? Comment pourrait-on croire qu'il suffirait de quelques réformes aussi substantielles soient-elles pour faire le saut quantique nécessaire pour rattraper que nous avons accumulé dans le présent et dans le futur.
Le grand problème est au niveau des structures mentales et des algorithmes qu'ils nous restent à inventer pour assure la survie. Les défis se trouvent tout d'abord au niveau de la pensée, des choix des finalités et des stratégies anticipatoires et de la volonté politique de traduire ces dernières dans l'action.
Vu ce qui précède, il est évident que je suis relativement pessimiste pour ce qui est des 4 à 5 prochaines années qui verront peut-être une aggravation de notre situation sur le plan international comme au niveau national. Ce pessimisme raisonné, dans le court terme, est cependant une des sources d'un optimisme foncier à moyen et à long terme (10 à 15 ans). Le scénario des transformations est inévitable. Il est inscrit dans l'histoire de l'humanité une histoire qui s'accélère de jour en jour et que rien ne pourra arrêter.
"Al-Alam, 2 Janvier 1991.