LA PREMIERE GUERRE CIVILISATIONNELLE
"La cause réelle de notre tragédie est l'absence
d'une véritable démocratie"*
Eminent chercheur, humaniste de renom, militant acharné en faveur de la dignité de l'être humain et contre l'exploitation des peuples du Tiers-Monde, le Dr. Mahdi ELMANDJRA livre aux lecteurs de "Réalités" sa vision des choses et des événements qui dominent la scène maghrébine, arabe et universelle...
R. Une éventuelle accession du FIS au pouvoir en Algérie ne risque t-elle pas de compromettre l'éclosion démocratique authentique en Algérie?
M.E. Le FIS, comme tout autre mouvement dans un pays où commence une certaine forme de démocratie et de liberté, a tout simplement pu saisir, à un moment donné, une situation donnée, et a profité de l'aliénation surtout culturelle de l'élite intellectuelle du Maghreb qui n'est en fait que "Hezb França".
Sans partager les idées d'aucun mouvement, m'étant astreint à ne faire partie d'aucun parti politique, je considère que le processus démocratique en Algérie constitue un événement et un début de libération du Monde Arabe et de l'ensemble du Tiers-Monde. Car, dans toute l'Histoire du Tiers-Monde depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, il n'y a jamais eu d'élections aussi libres que celles qui ont eu lieu en Algérie.
C'est un grand capital. La question demeure : Comment le préserver ? et ne laisser à aucun groupe, quel qu'il soit, le droit de le monopoliser à d'autres fins que celles de la défense des libertés et de l'instauration d'une véritable société civile qui permette à tout le monde de vivre dans la dignité avec un minimum de qualité de vie. Donc le problème pour moi n'a rien à faire avec le FIS et je me refuse de faire du "réductionnisme".
R. Mais si jamais il parvient au pouvoir et met fin à cet espoir qu'a suscité la naissance d'une démocratie authentique dans un pays du Tiers-Monde ?
M.E. Pourquoi voulez-vous d'abord que je préjuge de ce qu'une société choisit démocratiquement. Si les prochaines élections législatives en Algérie se tiennent dans le même respect de la liberté d'expression et avec la même honnêteté, on ne peut, par avance, si on est un démocrate, qu'en accepter le résultat par avance aussi. Et une même population qui sait exprimer ses choix dans des conditions régulières peut, de sa propre initiative, apporter tout changement qui lui paraîtra nécessaire. Ou bien on accepte le système démocratique dans sa totalité ou non ne l'accepte pas. Tout le reste, à mon sens, n'est que supposition ou, encore plus grave, fait partie d'une campagne de désinformation. C'est ce que j'appelle la nouvelle croisade, qui a commencé depuis quelques années en Occident contre le Monde Arabe, l'Islam et le Tiers-Monde en général.
R. Peut-on prendre au sérieux l'UMA dans sa version actuelle ? Sera t-elle, à votre avis apte à devenir un jour un véritable outil d'union et de coopération entre les pays du Maghreb?
M.E. En tant que maghrébin convaincu (...) on ne peut qu'être content chaque fois qu'un petit pas vers l'intégration maghrébine se réalise. Or, toute intégrité requiert préalablement une vision et un accord sur un projet de société ainsi qu'une même démarche au niveau des rapports avec le reste du monde et un désir de construire un ensemble qui puisse faire face aux défis qui attendent le monde en ce tournant du siècle. Certes, l'accord de l'UMA a eu un aspect positif qui est celui de décrisper l'environnement politique dans lequel vivaient depuis quelques années les pays du Maghreb. Cela n'est pas négligeable. Il a également permis le lancement de différentes études techniques visant à améliorer les relations commerciales, financières et de communication en général.
Cependant, en toute franchise, les réalisations à ce jour sont assez moyennes, pour ne pas dire relativement médiocres par rapport aux aspirations réelles des populations des pays maghrébins.
R. Et la position de l'UMA vis-à-vis de la crise du Golfe ne vous a pas déçu, chaque pays faisant cavalier seul ?
M.E. Elle ne m'a pas surpris. Comme je vous l'ai dit, toute unanimité suppose une attitude commune à l'égard du reste du monde. Et s'il n'y a pas unanimité, même envers un ensemble proche qui est le Monde Arabe, comment voulez-vous qu'une institution telle que l'UMA acquière une véritable crédibilité auprès des populations qu'elle est sensée servir.
R. Quelle explication donnez-vous au soutien quasi-unanime de l'homme de la rue et de l'intellectuel arabe à Saddam Hussein, qui n'est pas forcément "un féru de démocratie" ?
M.E. Je crois que le support quasi-unanime des populations arabes, ainsi que de celles du Tiers-Monde, est d'abord un support au peuple irakien, et surtout une réaction contre l'occupation militaire d'une partie du Monde Arabe par les forces américaines et occidentales.
Je crois qu'on doit apprendre à ne pas réduire tous les problèmes au niveau des personnes.
Saddam Hussein n'est pas un féru de démocratie. Ce n'est pas à moi qu'on doit le dire. Je n'ai pas mis les pieds à Baghdad depuis que j'étais étudiant en 1955. Je faisais mes recherches pour ma thèse de doctorat sur le Monde Arabe. Je fais le tour du monde quatre à cinq fois chaque année et je m'interdis de mettre les pieds dans les pays où l'Etat de Droit est systématiquement bafoué.
Ce qui est en cause dans les circonstances difficiles que nous vivons, ce n'est pas la survie d'un homme ou d'un régime, mais celui de toute une région de l'Humanité, le Monde Arabe. Et je crois qu'il ne faut pas ramener cet appui des populations à la personne de Saddam Hussein, mais à une réaction contre le viol, la dignité de l'Homme, de la Femme et de l'Enfant arabes quels qu'ils soient.
Cette réaction a scellé un divorce entre les populations du Monde Arabe et leurs gouvernements. d'ailleurs, je ne connais aucun gouvernement arabe qui pourrait donner des leçons de démocratie à un autre pays arabe. Car, la cause réelle de notre tragédie, c'est l'absence d'une véritable démocratie, une absence que l'Occident a entretenu de différentes manières et dont il est maintenant en position de récolter les fruits pour une période déterminée.
R. On répète souvent que rien ne sera jamais plus comme avant dans le Monde, et le Monde Arabe tout particulièrement. Quel scénario reste, selon vous, le plus plausible à la fin du conflit ?
M.E. Dès aujourd'hui le Monde Arabe, l'Afrique, le Sud en général ne seront plus ce qu'ils étaient.
Cela fait des années que je parle de rupture, d'incompréhension du Nord à l'égard du Sud, de cette résistance de l'Occident à tout changement, quel qu'il soit, du statu quo au niveau de l'ordre économique mondial, du système financier international et des inégalités dans les rapports de force.
Ces ruptures, qu'on voyait venir, se concrétisent aujourd'hui et nous sommes entrés dans une véritable période de confrontation entre le Nord et le Sud. Les événements du Golfe ne sont que le premier épisode d'un long feuilleton que j'appelle celui du "post-colonialisme".
Réalités N° 271 du 2 / 11 au
8 / 11 / 1990.