LA PREMIERE GUERRE  CIVILISATIONNELLE

Oui, il y aura une Guerre*

 

R.F.I. Je voudrais, tout d'abord, vous demander votre avis sur les masses et l'opinion publique arabes. Elles paraissent largement acquises à l'Irak. Comment expliquer cette attitude ?

M. ELMANDJRA Votre question est pertinente, mais avant d'aborder la conjoncture actuelle et ce qui se passe au Moyen-Orient depuis le 2 août, on devrait se donner la peine de procéder à une analyse plus large du Monde arabe dans son ensemble. Il s'agit d'une région où l'on ne respecte pas la "suprématie de la loi". Il n'existe pas, en effet, un seul Etat arabe où le droit soit scrupuleusement respecté au niveau national. C'est une vérité que l'on doit garder à l'esprit quand on parle du respect du droit international. Les populations du Monde arabe souffrent dans leur vécu quotidien des atteintes aux libertés civiles.

Or, que voient-elles aujourd'hui ? Elles constatent qu'un certain nombre de gouvernements arabes qui ont été parmi les plus grands transgresseurs des principes les plus élémentaires du droit, sont, justement soutenus politiquement, économiquement et militairement par l'Occident. Ces populations trouvent donc une forte dose d'hypocrisie chez l'Occident qui se découvre subitement une vocation pour défendre le droit international alors qu'il ne s'est jamais élevé avec autant de zèle contre les violations qui sont perpétrées dans les territoires occupés de la Palestine.

R.F.I. Pour revenir au problème immédiat du Golfe, pensez-vous que l'on aboutira à un affrontement militaire ?

M.E. Je pense, effectivement, qu'il y aura une confrontation militaire. Jamais, en effet, depuis la deuxième guerre mondiale nous n'avons assisté à un tel déploiement militaire et à une telle démonstration de force, surtout de la part des Etats Unis d'Amérique. Le système international a été fortement modifié par la remise en cause de la structure bipolaire (URSS/USA) des relations internationales et le vide qui s'en est suivi. Les Etats Unis entendent bien profiter de cette nouvelle situation et de la crise économique qui frappe actuellement l'Union Soviétique. Par conséquent, les américains vont s'introduire et investir politiquement et militairement une région du monde qui est hautement stratégique et qui recèle des réserves considérables de pétrole. Il ne faut pas oublier, en effet, que les Etats Unis représentent à peine 5% de la population mondiale, qu'ils consomment 25% de la production mondiale de pétrole et qu'ils importent 50% de leurs besoins en pétrole.

Je pense que le déploiement de forces auquel nous assistons dans le Golfe finira, quoi que fasse l'Irak, par entrer en action. Quand éclatera la conflagration ? Quelle forme prendra-t-elle ? Interviendra-t-elle de manière directe ou indirecte, ou encore sous un quelconque prétexte avancé par Israël ? Je ne sais pas ? J'aurais aimé me tromper la dessus, mais je serais étonné qu'il en soit autrement.

Par ailleurs, la situation économique aux Etats Unis est, comme chacun le sait, et comme l'a reconnu la Maison Blanche, plutôt mauvaise et a même tendance à s'aggraver en raison des événements du Golfe. Il y a donc récession et pour y remédier, on pourrait songer à stimuler l'industrie des armements. Nous devrions aussi nous rappeler qu'au cours de ces dernières années, de nouvelles armes ont été mises au point aux Etats Unis. Si elles n'ont pas encore été expérimentées au niveau opérationnel, c'est par crainte que l'Union Soviétique ne s'empare de quelques secrets technologiques. Aujourd'hui, avec la fin de la guerre froide, il ne se pose plus de problème de ce genre, car nous sommes en présence d'une alliance sacrée entre les Etats Unis et l'Union Soviétique.

Enfin, il convient de noter que les pays du Golfe et notamment l'Arabie Saoudite ont, au cours des 10 ou 15 dernières années, englouti des centaines de milliards de dollars dans l'armement. Il y a donc un besoin - comme ce fut le cas lors de la guerre Irak-Iran- de susciter un nouveau conflit militaire qui permettra d'utiliser et de détruire cet arsenal, pour reconstituer de nouveaux stocks d'armes. Je regrette cette vision pessimiste des choses, mais c'est la seule analyse que l'on puisse faire dans l'état actuel des choses.

R.F.I. Est-ce que cela signifie qu'à la rivalité/conflit Est-Ouest, va se substituer, en quelque sorte, un conflit Nord-Sud ?

M.E. C'est précisément la conclusion à laquelle je suis parvenu et que j'ai eu l'occasion d'exposer dans un article publié dans Futuribles (Paris, octobre 1990). Il s'agit donc d'une nouvelle forme de conflit Est-Ouest et c'est avec elle que nous allons entamer ce que j'appellerai l'ère du "post-colonialisme". Nous avons donc vécu la période coloniale qui a pris fin dans les années soixante et qui fut relayée par la période néo-coloniale marquée, elle, par la volonté des anciennes puissances coloniales de placer à la tête du pouvoir des gens disposés à appliquer leurs directives.

Toutefois, avec l'avènement de la période post-coloniale, les choses ont au moins le mérite d'être beaucoup plus claires, plus directes et moins insidieuses, dans la mesure où c'est avec l'aide des gouvernements du Tiers Monde, à "leur demande" et de surcroît, à leurs frais, que l'Occident occupe de nouveau des territoires du Sud. Les Etats Unis y sont allés pour rafler, en quelques semaines, la bagatelle de 20 milliards de dollars, dont 80% en provenance de pays arabes du Golfe. Du jamais vu dans l'histoire des relations internationales! C'est dire toutes les endurances qui attendent le Sud au cours de cette ère post-coloniale dont il y a tout lieu de penser qu'elle perdurera jusqu'à la fin du siècle et même au delà.

Quand vous voyez les choses à long terme, comme je le fais en tant que spécialiste de la prospective, vous vous rendez compte qu'il s'agit de la fin d'une ère et du début d'une autre ère qui s'annonce d'autant plus éphémère qu'elle résulte d'une situation condamnée par essence, en raison de son caractère autodestructeur. En effet, on ne peut gager sur la viabilité d'une problématique de la paix conçue pour que 20% de l'humanité exploite 80% des ressources matérielles du monde, et ce, aux frais et au détriment du bien être et de la dignité des 4/5 de l'humanité. Voilà le véritable problème! Il dépasse de très loin les événements qui se déroulent actuellement dans le Golfe. Il s'agit de garantir une répartition plus équitable du pouvoir et des ressources matérielles et de se départir d'un système international qui ne peut s'appuyer indéfiniment sur le présent statu quo.

R.F.I. Pour revenir au court terme, comment voyez-vous le commencement de la confrontation ? Quels seront les effets d'un affrontement militaire sur les économies et les sociétés du Moyen-Orient?

M.E. Les économies et les sociétés du Monde arabe sont déjà en mauvaise posture. Ce n'est pas parce que 4% de la population arabe tire des revenus substantiels du pétrole que l'on devrait en conclure que toutes les sociétés arabes vivent décemment. N'oublions pas que le PNB moyen des pays arabes réunis n 'équivaut même pas à la moitié du PNB de la France. Le Monde arabe est pauvre pour le moment. Il compte quelques pays nantis où une élite dispose d'immenses richesses et dépose l'essentiel de ses avoirs en Occident (700 milliards de dollars, soit approximativement le PNB de la France).

Le revenu moyen par tête d'habitant dans le Monde arabe se situe aux environs de 1.500 dollars. Par conséquent il ne faut pas se laisser berner par les statistiques concernant les Emirats Arabes Unis, le Koweit, Qatar ou l'Arabie Saoudite. De façon générale, je dirais que les arabes, dans leur grande majorité, n'ont pratiquement rien à perdre du point de vue économique. Ceux qui pourraient subir quelques pertes sont ceux-là mêmes qui se sont enrichis très rapidement, par la corruption et en connivence avec les intérêts économiques de l'Occident. Par conséquent, je ne m'inquiète pas outre mesure quant aux incidences économiques qu'un conflit armé pourrait avoir sur l'homme de la rue dans le Monde arabe. En fait, il est possible, à la limite, que cela conduise à un "nouvel ordre arabe" marqué par une meilleure répartition des ressources et du pouvoir et par un plus grand respect de la démocratie et des droits de l'homme.

En tout état de cause, le Monde arabe n'est déjà plus ce qu'il était. Mais pour revenir à votre question, je dirais que grâce à l'occupation par l'Amérique et l'Occident de l'Arabie Saoudite et d'autres pays du Golfe, le divorce est désormais consommé entre les gouvernements arabes qui sont au pouvoir et leurs peuples. Les gouvernements ont en effet perdu toute crédibilité. la récupération d'un tant soit peu de cette crédibilité n'a strictement rien à voir avec la guerre. Elle passe plutôt par l'instauration du processus démocratique et le respect de la souveraineté du droit et des libertés civiles, car c'est l'absence de ces deux exigences qui a conduit à la situation dramatique que nous connaissons actuellement. C'est précisément à ce combat contre le féodalisme et l'autoritarisme que l'Occident devrait se joindre s'il tient réellement à aider le Monde arabe et le Sud en général. Faute de quoi, l'Occident pourrait, au moins, laisser au Tiers Monde le loisir de mener son combat comme il l'entend et de s'abstenir d'apporter son soutien aux oppresseurs locaux. Malheureusement, la crise du Golfe nous a montré que l'Occident continue à ne voir que ses intérêts matériels à court terme, sans se préoccuper du combat pour la démocratie que les populations du Tiers Monde, sur tous les continents, mènent face à une très forte opposition tant locale qu'internationale. Ainsi, certains préfèrent détourner le regard de ce qui se passe aujourd'hui en Côte-d'Ivoire, au Gabon, au Sénégal, au Pakistan, etc.

R.F.I. Quand pensez-vous que l'embargo et le blocus économique commenceront à faire mal à l'Irak et à son peuple ? Y-a-t-il des chances pour que le président Saddam Houcein s'en trouve acculé à évacuer le Koweit ?

M.E. Je crois que l'embargo a fait mal dès le premier jour. Mais là n'est pas la question. Il nous faut étudier les enjeux. Il ne s'agit pas seulement de défendre le petit Etat de Koweit et une population de quelques centaines de milliers d'habitants. Nous sommes en train d'apprécier le degré de fiabilité d'un certain nombre de scénarios qui ont été établis dans l'hypothèse de l'occupation de la région du Golfe, et que les étudiants en stratégie et en prospective analysent depuis une quinzaine d'années. Par conséquent, et indépendamment de ce qui est arrivé et de l'occupation du Koweit -que je n'approuve pas, du reste- les enjeux sont tellement considérables pour les Etats Unis et l'Occident que l'embargo ne peut être perçu que comme un premier pas devant entraîner d'autres mesures qui s'inscrivent dans le cadre d'un plan d'escalade bien orchestré dont l'aboutissement ultime sera l'intervention militaire.

R.F.I. Les pays du Maghreb construisent ou s'efforcent de construire une communauté économique. Y-a-t-il, selon vous, un espoir de voir s'établir une communauté économique au Moyen-Orient ?

M.E. Même le processus d'intégration qui est actuellement en cours au niveau du Maghreb me paraît assez limité. D'ailleurs, je n'y crois pas tellement quand je vois la façon dont on s'y est pris. Avant d'entamer la mise en place d'une communauté économique, il faut, au préalable, disposer d'une chose essentielle qui malheureusement fait encore singulièrement défaut au Monde arabe -y compris le Maghreb- mais qui pourrait probablement émerger dans la période consécutive à la crise du Golfe. il s'agit d'une vision commune d'une nouvelle société. Or nous ne possédons pas encore cette vision. Pourtant, les nouvelles théories économiques nous apprennent qu'aucun regroupement régional de moins de 150 à 200 millions d'habitants n'a la moindre chance d'accéder dignement au XXIème siècle.

Entre-temps, le Monde arabe continue d'être balkanisé, alors que les deux Allemagnes sont en train de se réunifier et que la Communauté Economique Européenne s'apprête à réaliser son intégration. Même la Corée du Nord et la Corée du Sud songent actuellement à une forme de réunification, et ce, pour des raisons objectives et pas seulement subjectives et sentimentales, d'autant que la survie exige un minimum d'économie d'échelle. Parallèlement, l'Occident, à cause d'une conception étriquée de ses intérêts, n'entend autoriser aucune forme de regroupement qui mette en péril le présent statu quo.

Par conséquent, qu'il s'agisse du Maghreb ou de l'ensemble du Monde arabe, aucune forme d'intégration économique n'est possible s'il n'y a pas, au préalable, un véritable processus de démocratisation, c'est-à-dire la possibilité pour les gens concernés d'exprimer librement ce qu'ils pensent. Le grand problème qui se pose est donc un problème de démocratie. Au lieu de mettre à profit les 30 dernières années qui ont suivi la décolonisation pour faire avancer la cause de la démocratie dans les pays du Tiers Monde, on s'est ingénié, tout au long de cette période, à maintenir au pouvoir des systèmes et des gouvernements qui font exactement l'inverse. Voilà qui explique réellement la crise qui empoisonne les relations Nord-Sud. Ce qui se passe donc au Golfe n'est qu'un maillon dans une longue chaîne d'événements qui ne manqueront pas de se manifester à l'avenir.

Rabat, le 27 septembre 1990

Mahdi Elmandjra
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* Diffusée par Radio France International (RFI),
        Programme en anglais, le 6 octobre 1990.
* Al Alam, Rabat, 1 octobre 1990.