La Sincérité est en pleurs : Saadani n’est plus

Mahdi  ELMANDJRA

La sincérité est en pleurs aujourd’hui, la probité en deuil, la modestie en peine, le militantisme en désolation, le monde du savoir en berne et une flamme de pureté s’est éteinte. Un homme propre et entier, dont le parcours ainsi que les finalités de sa vie pourraient se résumer en un mot – la dignité, nous a quitté. Si Mohamed Ben Abderrahman Saadani, le militant, le plus jeune des  66 signataires du Manifeste de l’Indépendance de 1944 n’est plus.

 Avec lui disparaît non seulement un grand défenseur des droits humains mais aussi un érudit, un éminent humaniste et un honnête homme dans le sens complet du terme. Il était imprègné des valeurs de sa religion et de sa culture tout en ayant une large ouverture sur les autres civilisations. C’était un « salafi » dans la tradition des grands penseurs de la fin du 19e Siècle et début du 20e.. C’était un croyant qui n’avait pas besoin de faire croire qu’il croyait. Il avait été marqué sur ce plan comme sur celui de la résistance  par la pensée de Abdelaziz Ben Driss, de celles du Fquih Boucetta El Jamai  et de Si Allal El Fassi  que Dieu bénisse leurs âmes.

Toutes ses qualités ainsi que sa grande ouverture d’esprit n’ont pourtant pas suffit pour permettre au Dr. Saadani de donner tout ce qu’il était en mesure de donner à son pays. Il n’a pas pu surmonter trois grands obstacles. Le premier est qu’il ait été un militant de la première heure et qu’il le soit resté jusqu'à sa dernière heure – il a été emprisonné à l’âge de 14 ans. Le second inconvénient, aux yeux de nos décideurs,  est du au fait qu’il n’ait pas fait ses études en France et qu’il n’était que lauréat de la Quarouiyine et qu’il n’avait qu’une maîtrise de l’Université du Caire et qu’un doctorat de l’Université de Cambridge. Sa troisième infortune était est sa grande probité qui dérangeait la conscience des autres.

Saadani était un érudit dont l’analyse était percutante. Sa franchise directe et  fort polie à la fois. Cela  gênait. Ses qualités humaines et son élégante courtoisie  lui donnaient une certaine invulnérabilité en surface mais ne lui facilitait pas la tâche sur le plan politique ou administratif. Il a été dans la diplomatie pendant de nombreuses années  mais n’est jamais devenu « diplomate ».

 

J’ai connu Si Mohamed Saadani en Angleterre, en 1954 à la London School of Economics où il s’était inscrit très peu de temps après moi pour des études du troisième cycle avant de se rendre à l’Université de Cambridge où il acheva son doctorat.  Nous avons milité ensemble pour la libération des peuples coloniaux. – nous étions alors les deux seuls marocains dans une université anglaise. Si Mohamed habitait à Sheperd’s Bush. On se retrouvait tous les jeudis après-midi à la Chambre des Communes avec le député travailliste Wedgwood Benn qui présidait le « Movement for Colonial Freedom » au sein duquel nous sommes parvenus à créer un comité spécial pour l’Afrique du Nord.

Je l’ai également vu à l’œuvre au sein de l’Union des Etudiants Arabes du Royaume Uni dont il était un membre très actif. Sa passion ressortait dès qu’il était question des injustices commises par les systèmes coloniaux où qu’ils soient. Une passion sereine, instruite et méthodique. Si Mohamed était d’une grande douceur et même quand il s’énervait il ne faisait que pousser cette même douceur encore plus loin presque au point de la caricature pour marquer son désaccord tout en changeant un sourire par un autre.

 Son sens de l’humour était très fin de par sa nature – un humour qui s’est bien aiguisé au cours de ses années d’études en Angleterre et qui ne manquait pas de sarcasme et même de complicité quand il le fallait. C’est dans ce pays qu’il fut sollicité,  en 1956, par feu Moulay Hassan Bel Mehdi, Premier Ambassadeur du Maroc au Royaume Uni et feu Abderrahman Ben Abdelali, Ministre Plénipotentiaire de faire son entrée dans le très jeune service diplomatique marocain qu’il ne quittera plus jusqu'à sa retraite.

Après Londres ce fut un bref passage au Ministère à Rabat avant sa désignation comme Ambassadeur au Pakistan, au début des années 60.  Le Nigeria à deux  reprises et la Malaisie furent ses autres postes avant qu’il ne retourne à l’administration centrale à Rabat où il a dirigé le Département d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. On connaît le Saadani signataire du Manifeste de l’Indépendance, le Saadani diplomate mais on connaissait beaucoup moins l’étendue de sa connaissance de la littérature arabe et de l’amour qu’il y portait. La littérature et la poésie mènent inévitablement à la musique dont il était un féru indomptable surtout quand les vers étaient chantés par Om Kolsoum.

Mon témoignage a un double but. Celui tout d’abord d’un hommage à un homme qui a rendu d’innombrables services à son pays d’une manière totalement désintéressée. Il suffit de voir les difficultés matérielles auxquelles il a du faire face durant les dernières années de sa vie pour comprendre qu’il n’a profité d’aucun de ses atouts – ni de ceux du résistant ni de ceux de ses hautes fonctions au service de l’Etat. Un comportement qui devient de plus en plus rare de nos jours. On ne peut cacher le fait qu’il était parfois assez aigri beaucoup plus par l’ingratitude morale et politique qu’il ressentait à l’égard de tout ce qu’il a donné pour son pays. Saadani était de ceux qui aimaient donner et non pas de ceux qui aiment  prendre.  Non, la Patrie n’est pas toujours reconnaissante.

La deuxième raison de cet hommage est pour souligner l’importance de la « mémoire » (un mot qui revient près de trois cent fois dans le Coran) dans la culture des peuples. Je suis de plus en plus convaincu que l’un des indices les plus significatifs du sous-développement est l’importance que l’on accorde à la mémoire sur le plan individuel et collectif.  Le sous-développement c’est le culte de l’amnésie grâce auquel  on « tourne la page » pour la moindre raison afin d’effacer pour gouverner dans un présent, sans passé et sans lendemain.

Sans mémoire il n’y a pas de cumul et il n’y a pas d’apprentissage. La mémoire fait peur parce qu’elle exige que l’on rende des comptes à l’histoire. Nous avons un très grand retard dans ce domaine. Saadani, que Dieu bénisse son âme ,  n’est ni le  premier ni le dernier a en faire les frais

Victor Hugo a écrit  quand vous priez «prosternez vos pensées ». Je crois que lorsqu’on rend hommage à un être du calibre de Si Mohamed Saadani il faut que notre souvenir se prosterne et que nous nous prosternons devant la Mémoire. Je me prosterne aujourd’hui devant la mémoire de Saadani parce qu’il ne se prosternait que devant Dieu.

                

                    Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons. 

                                                          Mahdi Elmandjra

                                                          Rabat le 25 février 2002.