Libération

15 juin 2008

L’invité du weekend

Entretien avec l’artiste peintre Ahmed Benyessef  “J’essaie d’être libre à l’état pur de mes colombes”

L’Association
«La Minaudière des Arts»
organise actuellement une exposition rétrospective en hommage au maître de la figuration expressionniste marocaine, Ahmed Benyessef, l’homme etl’artiste hors du commun, qui, par ses chefs-d’œuvre et ses confidences mémorables, a marqué les grandes instances de notre temps, et ce dans son espace artistique sis au 271, Route des Zaërs, Souissi, Rabat.
En honorant Benyessef,
l’un des pionniers de l’art marocain et un vétéran qui a célébré le Maroc et marqué toute une génération de plasticiens du Nord, La Minaudière honore le génie artistique marocain et  affirme la richesse de notre identité visuelle en tant que carrefour des arts qui stimule l’imagination dont le rêve collectif est chargé d’un grand héritage de plusieurs siècles. Rendre un hommage à un  pionnier de la peinture figurative de la trempe de Ahmed Benyessef illustre le souci majeur de « La Minaudière des Arts » qui constitue le substratum de ses activités associatives, celui de contribuer à la mise en valeur des «richesses immatérielles» de notre
capital symbolique, dont l’originalité intrigue le regard et œuvre pour  le partage et le dialogue.

Libé : « La Minaudière des Arts » a organisé toute une exposition rétrospective en hommage à votre mémoire artistique. Comment appréciez-vous cet acte de reconnaissance et de gratitude ?
Ahmed Benyessef : Je tiens à saluer vivement cette initiative prise par l’Association « La Minaudière des Arts » à titre de reconnaissance et de consécration. En honorant mon parcours artistique, cette association honore le talent créatif marocain et répond aux ambitions culturelles de notre pays, tout en faisant connaître les expériences qui ont revendiqué une place à part au sein du mouvement artistique mondial tant par leurs spécificités stylistiques que par l’esprit civilisationnel qu’elles dégagent.
A ce titre, j’ai bien voulu donner mon nom à son espace d’exposition, ce qui témoigne de ma confiance à sa mission de jouer un rôle potentiel dans la promotion et la diffusion des Beaux Arts au Maroc.
C’est une contribution au rayonnement des arts plastiques au Maroc qui se veulent un registre symbolique fondé sur la diversité, la pluralité, la liberté et l’adhésion aux valeurs universelles de l’Art. J’estime que cet hommage n’est qu’un prélude à d’autres.
Nous ne pouvons que saluer chaleureusement tout hommage rendu à tout artiste de son vivant et après sa mort.
Quels sont les principaux éléments plastiques de votre langage
pictural ?
Mon pacte pictural délivre un exceptionnel message de paix, de liberté et d’humanisme . J’essaie de mettre en toile la magie de capter les scènes les plus éloquentes, tant au Maroc qu’à l’étranger. Mon œuvre est hantée par mes racines et ma mémoire collective ; elle interpelle le monde dans une tentative de restituer l’héritage commun d’une enfance nostalgique.
La technique est au service de la conception pour engendrer des émotions et assurer cette symbiose totale entre l’homme et l’œuvre.
A la manière des artistes créateurs, je cherche l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. En cela, je participe donc à l’effort de création qui anime le monde dans tous ses instants artistiques. Mon souci est d’être soi-même, tout en redécouvrant par la peinture le monde qui nous entoure.
Même ma peinture a été prônée et soutenue par l’élite intellectuelle qui s’est formée au Maroc, son âme demeure populaire et accessible à tous. Le côté réaliste dans ma peinture, fidèle à un vécu intériorisé, incarne ma sensibilité et mon appartenance à ma terre natale à travers une palette accordée, tons et figures, aux démarches académiques.
Le sens d’observation démontre une aisance du maniement et du jeu des nuances et des perspectives. Je m’efforce d’accéder à la synthèse d’expression, à la profondeur laissant plus de liberté à la main et à la réception visuelle pour capter la réalité telle qu’elle la « voit ».
Quelles sont vos préoccupations majeures?
J’aimerais bien rappeler que le trajectoire de mon œuvre a toujours été le reflet de mon évolution et des circonstances qui m’ont entouré : personnelles, sociales et politiques ; sans oublier la technique et ses multiples facettes qui m’ont procuré une grande liberté pour exprimer les circonstances auxquelles j’ai fait référence auparavant, dans le cadre de la tendance figurative-réaliste ; ceci ne saurait nullement sous-entendre un rejet de ma part d’autres tendances ou de styles différents, car je crois que la peinture est tout simplement l’aboutissement plastique, positif ou négatif qui découle de la formation plastique, de la vision et de la sensibilité de chacun, puisque dans toutes les tendances et dans tous les styles, il y a de bons et de mauvais peintres.
L’expression plastique est très difficile à comprendre, encore plus à exprimer, surtout lorsque l’auteur d’une œuvre doit le faire lui-même, étant donné que la texture, la gamme, les couleurs, les lignes, le dessin, la conception…sont des matières et des formes ressenties en fonction de l’originalité, de la beauté plastique et de la thématique du tableau.
Ma démarche plastique s’inscrit dans ce que les critiques d’art appellent « réalisme social ». C’est un style de genre qui glane sa thématique majeure dans le milieu populaire et défavorisé, tout en mettant en évidence les situations dramatiques voire les souffrances communes. Il s’agit d’une démarche de réflexion porteuse d’un message à travers lequel l’homme ne peut plus faire autrement que de se reposer la question de son identité.
Ainsi, ma peinture reflète un état d’âme absorbé par des situations humaines critiques, dans un contexte social en pleine mutation. Elle engendre l’énergie que j’ai pu emmagasiner pendant ma longue vie de labeur et d‘expérience humaine.
Pourquoi avez-vous pensé à l’interprétation de la colombe dans vos œuvres ?

Considérée toujours comme le manifeste archétypal de ma peinture, la colombe symbolise la liberté dans la plénitude du terme. C’est une valeur connotative qui se veut une recherche de beauté et un hymne à la vie. Elle chante la révolte et l’amour ; elle illustre aussi les ressources magique de l’homme et ses forces tranquilles.
La colombe imprime, donc, à mon style une griffe et le dote d’une signature qui se distingue de bon nombre de mes pairs.
Quel regard portez – vous sur les arts plastiques au Maroc ?
Le Maroc manque d’espaces artistiques dignes de son histoire et de son patrimoine. Il faut penser à la création des musées et des salles d’expositions qui viennent activer cette mission principale : jouer le rôle d’un espace interculturel qui parie sur la création, la réflexion, le partage, la communication et la médiation artistique.
Il y a un genre d’ abstraction au Maroc qui se présente comme un art issu de la facilité et non d’une conception académique bien recherchée. C’est la demeure des ratés et des incompétents.
Au lieu que nos artistes cherchent dans les expressions figuratives pour les innover, ils sont restés malheureusement ébahis devant les mouvements abstraits occidentaux, figés dans les peintures du déjà-vu ou un quelconque plagiat.
Le Maroc manque de supports artistiques spécialisés et de galeries professionnelles qui peuvent parrainer les artistes qui se voient souvent marginalisés par les responsables de la culture. Ils sont également bousculés par les pasticheurs, les faussaires et les péculateurs.
La scène artistique marocaine est submergée par ce que j’appelle « le désordre ». La crise s’amorce lorsque toute distinction entre le bon et le mauvais , le vrai et le faux devient vague et ambiguë. Cette crise artistique ou plutôt culturelle est déclenchée par l’absence d’infrastructures culturelles et le rôle réticent joué par les décideurs, les médiateurs culturels et les critique d’art.
Un mot sur votre livre
de référence «Confidences Benyessef» ?
Ce livre inédit revêt une valeur autobiographique qui nous livre quelques clés pour approcher mon parcours artistique, ses réminiscences et ses vécus dans leurs aspects les plus intimes.
D’où l’importance de cette référence : autant elle relate la vie de quelques facettes de ma vie, autant elle retrace les tournants créatifs et existentiels les plus imposants de l’art contemporain marocain d’ici et d’ailleurs, permettant aux passionnés des arts de se documenter sur mon itinéraire et ma vision du monde.

Quels sont les paysages représentatifs de votre vie du peintre ?
Tétouan où je suis né, Séville où je vis et Marrakech d’où je tire mes racines. Ces trois paysages sont révélateurs d’une mémoire sensitive et visuelle. C’est une nostalgie d’enfance vécue en profondeur.
J’aime Tétouan jusqu’au délire, c’est elle qui m’a ouvert le champ libre de l’inspiration.
Ces trois paysages m’invitent toujours à chercher la désaliénation à travers le retours aux sources, selon une vision contemporaine.
Quelle est votre conception de la création au sens large du terme ?
Pour moi, la création est le paradis de la vie. Je suis persuadé que la sincérité est la condition sine qua non de la peinture. Sous cet angle, j’essaie d’être libre à l’état pur de mes colombes.
Véritable engagement social, ma peinture vibre aux rythmes de voix du silence empreintes du profane et du spirituel. J’essaie à ma manière d’entraîner les récepteurs dans le cœur de ma mission universelle qui témoigne de mon engagement pour la paix, la liberté et le dialogue entre les cultures et les civilisations, tout en mettant en parallèle deux dimensions sociales dont le dénominateur commun est non seulement l’omniprésence de la réalité, mais aussi l’essence de l’existence effective, à savoir, l’Homme.
Il est à signaler que mon œuvre est conçue et réalisée dans le cadre d’un grand débat intérieur, caractérisé par un terrible doute sur ce qui est et ce qui pourrait être, qui m’amène à peindre les choses telles que je les vois et non pas comme je voudrais qu’elles soient, et jamais surtout comme elles sont en réalité. J’ajoute et je retire des choses, des détails, sans scrupules, sans aucune espèce de charité : l’essentiel est que mon imagination et mon effort embellissent la création.
L’œuvre achevée selon Benyessef ?
Les moments les plus difficiles et les plus complexes pour moi, résident dans le fait de savoir déterminer à quel stade abandonner l’ouvrage, c’est-à-dire décider que « l’œuvre est achevée ». Cette terminologie, très délicate, est impropre lorsqu’il s’agit d’un travail de création et de recherche constante.
Je pense que déterminer le moment et le stade auxquels il faut abandonner une œuvre est plus difficile que l’utilisation des connaissances techniques pour la réaliser. Mais même complètement écartée, l’œuvre, tant qu’elle est dans l’atelier, est toujours sujette à des retouches ou rectifications ; en définitive, l’œuvre n’est considérée achevée que lorsqu’elle n’appartient plus au peintre et qu’elle a quitté le milieu dans lequel elle évolue.
Votre dernier mot ?
J’ai toujours un premier mot à dire. Mes études ont toujours eu pour leitmotiv : peindre, encore peindre, et toujours peindre. Je répète que je suis venu dans ce monde déjà peintre, et s’il plaît Dieu, je le quitterai toujours peintre.