22/08/2006

La "fronde des réservistes" s'amplifie en Israël

Israël s'enfonce dans une crise intérieure comme il n'en a plus connu depuis 1973. Plus les réservistes sont démobilisés, plus se multiplient les témoignages sur l'incapacité de Tsahal - dont les effectifs sont passés à 30 000 hommes dans les derniers jours de la guerre - à s'emparer des positions tenues par quelques milliers de miliciens chiites déterminés.

Les témoignages sur "la bravoure" des hezbollahis au combat, loin des discours sur la "couardise des terroristes" auxquels la population est habituée, choquent les Israéliens.

Surtout, les récits des réservistes sur la non-prise en compte par l'état-major des difficultés rencontrées sur le terrain et le coût humain induit par ces difficultés, se multiplient. Pour la première fois dans l'histoire du pays, des militaires dénoncent un haut commandement qui les a envoyés "au casse-pipe".

Lundi matin, dans son éditorial, le quotidien Haaretz écrivait : "Trop de combattants déclarent que s'ils sont de nouveau appelés ils pourraient ne pas y aller."

Lieutenant de réserve israélien de 26 ans, Adam Kima est le symptôme type de cette crise. Plusieurs fois décoré, il commande une patrouille de reconnaissance dans le génie. Mobilisé, il a, trois heures avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, refusé d'exécuter l'ordre de ses supérieurs : ouvrir une voie d'accès à des positions du Hezbollah près de Bint Jbeil.

Au vu des moyens dont il disposait, il a jugé cette mission impossible. Cinq de ses hommes l'ont suivi. Ils ont été mis aux arrêts pour 14 à 21 jours. Lui, passible de la cour martiale, a été incarcéré. Mais, vendredi 18 août, le procureur général de l'armée israélienne a renoncé à le poursuivre. M. Kima a été libéré aussitôt.

Depuis, il n'a fait qu'une courte déclaration : "J'ai été éduqué dans une autre armée, sur des valeurs pour lesquelles je me suis battu, par des officiers qui m'ont enseigné que, lorsqu'on n'est pas prêt pour une opération, on ne s'engage pas. Mais dans cette guerre, cela ne s'est pas passé comme ça (...) La vision qu'avait Ben Gourion - le "père" de l'Etat d'Israël - "chaque mère hébraïque saura qu'elle a confié le destin de ses fils entre les mains d'officiers qui le méritent" - a cette fois explosée. (...) Au Liban, la confiance que les soldats peuvent avoir dans leurs chefs s'est rompue."

Une pétition a été lancée par des membres de l'unité des deux soldats capturés par le Hezbollah le 12 juillet. Elle accuse le gouvernement d'avoir "accepté un cessez-le-feu sans que nos frères d'armes, Ehoud Goldwasser et Eldad Regev, ne soient rentrés chez eux".

Une autre pétition, intitulée "Les ailes brisées", a été lancée par des officiers d'une brigade de réserve. "Nous sommes revenus des derniers affrontements durement blessés, mais pas dans notre corps. Non, nous sommes revenus entiers vers nos femmes et nos enfants, mais nos ailes brisées et le coeur sanglant devant l'effondrement des principes les plus fondamentaux de notre armée", écrivent-ils.

Ces réservistes accusent : "Nos frères des blindés ont été abattus dans une bataille qui n'avait pour objectif que de "montrer la détermination de Tsahal". (...) Les héros du Golani (fantassins) ont été abandonnés en plein jour à la merci des tireurs du Hezbollah. Nos jeunes frères, parachutistes du contingent, ont agonisé dans l'attente d'un secours qui ne venait pas."

Une centaine de ces réservistes ont organisé, lundi, une marche partant du Castel, lieu d'une célèbre bataille en 1948, près de Jérusalem, jusque devant les bureaux du premier ministre, Ehoud Olmert.

"LES DÉFAITISTES À LA MAISON"

Dans ces circonstances, certains groupes cherchent à récupérer ce que l'on nomme déjà ici la "fronde des réservistes".

A Jérusalem, place Agranat, sous les bureaux du premier ministre, un Comité pour un pouvoir de qualité en Israël a installé, lundi, un chapiteau. Il se présente comme "apolitique". Son exigence première : une commission d'enquête publique.

Son président, Eliad Shraga, un avocat de 46 ans, commandant de réserve d'un bataillon de parachutistes, tient un discours aux relents connus : "L'enquête ne devra pas tant porter sur les incuries de l'armée que sur les politiciens. Nous aurions dû gagner cette guerre en trois jours, mais le pouvoir n'a pas laissé Tsahal gagner. Notre armée est trop morale. Il nous faut un gouvernement propre (cinq ministres, dont Ehoud Olmert, sont actuellement sous le coup d'enquêtes judiciaires), qui, au prochain round, laisse l'armée aller au bout. Et là, nous vaincrons par KO."

Un peu plus loin, un homme grisonnant, à la barbe fleurie, manifeste seul. Sur sa pancarte, on lit : "Olmert démission. Les défaitistes à la maison".

Dimanche 20 août, le brigadier général Yossi Hyman, chef de l'infanterie et des parachutistes, quittait ses fonctions. Devant ses officiers et son successeur, il a tenu des propos qui ont stupéfié ses collègues.

"Je mesure, leur a-t-il dit, toute la responsabilité qui m'incombe. Je n'ai pas réussi à mieux préparer les fantassins à cette guerre. (...) Je ne ressens aucun soulagement à l'écoute de tous les prétextes invoqués (par l'état-major pour expliquer ce fait). Malgré l'héroïsme de nos combattants et de nos officiers, nous tous ici avons le sentiment d'un échec. Nous avons commis, et je m'inclus dedans, un péché d'arrogance. (...) Une partie de l'opinion et, peut-être, des autorités exprime à notre égard (l'état-major) de la méfiance. (...) J'ai l'espoir que nous saurons construire une armée de terre mieux préparée à l'avenir, et le plus vite possible - sachant que l'ennemi saura lui aussi tirer les leçons et s'améliorer."