Yasser Arafat est de plus en plus critiqué
au sein de l'Autorité palestinienne
LE MONDE | 19.09.01 | 11h44
Le chef historique de la cause palestinienne est de plus en plus fragilisé, tant au sein de l'Autorité palestinienne que parmi sa population. Des critiques se font jour au moment même où M.Arafat décide de faire respecter un cessez-le-feu dans les territoires, et affiche sa détermination à sévir contre les organisations extrémistes.
GAZA
de notre envoyé spécial"L'Autorité palestinienne? Quelle Autorité palestinienne?"
Ce fonctionnaire palestinien ne cache pas son ironie à l'égard du "gouvernement" de Yasser Arafat et du président de cette "Autorité" qui, selon lui, justement, ne fait plus autorité. "Vous avez déjà vu un cabinet ministériel dont tous les ministres, ou presque, sont absents, en voyage à l'étranger ou en vacances déguisées en période de crise?", ajoute-t-il avec un rire amer. Un homme d'affaires de Gaza assure, définitif: "Même les gens de l'entourage du président ne savent plus quoi penser: quels sont au juste ses objectifs, se demandent-ils; même eux, ne comprennent plus quel est le fond de la pensée d'Arafat. C'est dire."Un ancien membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), une
importante faction de gauche de l'OLP, estime pour sa part que "s'il n'y avait
pas eu d'Intifada, l'écurement de la population aurait bien pu se retourner
contre l'Autorité".
Ensuite, c'est la pertinence du "système" mis en place par Arafat,
sphinx imprévisible, joueur hors pair et tacticien consommé, qui est remise en question.
"Arafat s'est entouré de personnalités aux objectifs parfois contradictoires et
dont les intérêts représentent ceux de différents pays, Etats-Unis, Israël, Jordanie,
Egypte etc.", relève Abou Shanab, porte-parole du Hamas. "Arafat est
dépendant de ce système, de manipulateur il devient parfois manipulé: il est pris à
son propre piège!"
Assisterait-on donc à un délitement graduel de l'Autorité palestinienne, sept ans
après son établissement à Gaza? Des signes extérieurs donnent pour le moins à penser
que celle-ci fonctionne de manière chaotique. Il est vrai que l'Autorité d'Arafat
au propre et au figuré a été mise à mal par un an de confrontation
israélo-palestinienne. Un an de bouclage quasi permanent des territoires, qui a provoqué
ici un chômage sans précédent, les dizaines de milliers de Palestiniens qui
travaillaient en Israël ayant perdu leur emploi. En fait, seuls deux ministères
fonctionnent encore: ceux de l'éducation et de la santé. Le reste offre un paysage
sinistré de bureaux vides aux téléphones souvent coupés où s'ennuie une armée de
fonctionnaires en chômage technique, mais toujours payés.
Sous la double contrainte d'une situation intérieure catastrophique et d'un climat
extérieur insoluble dans le contexte de l'affrontement avec Israël, l'Intifada apparaît
clairement pour certains, au-delà de la "juste cause" de la
résistance contre l'occupation des territoires par l'Etat juif, déboucher sur une
impasse. "Nous n'accepterons jamais une solution imposée par Israël, même si,
en dépit de tout le respect que nous lui devons, Yasser Arafat devait aller trop loin
dans son compromis avec Israël", affirmait récemment au Monde le porte-parole
d'une milice d'activistes du Fatah, le propre parti du président. C'est dire la mince
marge de manuvre d'un président de l'Autorité palestinienne obligé de prendre en
compte à la fois le discours des radicaux, celui des partisans du compromis, et des
désirs souvent irrationnels d'une opinion publique un rien déboussolée. Une impossible
mission!
Certes, M.Arafat bénéficie encore de son aura de chef de guerre, de leader charismatique
d'une cause à laquelle il s'est dévoué corps et âme depuis tant d'années. Mais
pourra-t-il encore longtemps, dans un contexte de dictature plus ou moins éclairée,
conserver la même attitude, continuer à jouer sur les rapports de force, pratiquer un
culte du mystère qui peut ressembler, aux yeux de certains, au camouflage commode de ses
hésitations?
"PARTAGE DU POUVOIR"
Le responsable du comité politique du Conseil législatif palestinien, Ziad Abou Amr, un
député indépendant, a proposé il y a peu un projet de "partage du
pouvoir" au sein de l'Autorité. Plan qui prévoirait, notamment, d'inclure
le mouvement Hamas au sein du processus de décision.
Ce professeur de sciences politiques de l'université de Bir Zeit soutient qu'il est
préférable d'intégrer les extrémistes plutôt que de leur laisser la bride sur le cou.
Même chose pour toutes les milices d'activistes qui échappent, plus ou moins
souvent plus que moins à l'Autorité: "Il aurait fallu les intégrer; au
lieu de cela, on les a laissés dans la nature", explique M.Amr. Ce dernier
estime d'ailleurs que "la capacité de l'Autorité palestinienne de se montrer à
la hauteur des attentes du peuple diminue, sur le plan intérieur; même chose au plan
extérieur où Arafat semble gérer la crise plus par défaut qu'autre
chose."
Le plan de M.Amr prévoit en outre une réforme complète du système, sur les questions
de la démocratie, de la bureaucratie, de l'économie, du judiciaire, etc. Jusqu'à
présent, ces propositions sont restées sans suite. Il y a pourtant fort à faire, dans
la mesure où le Conseil législatif palestinien n'est qu'une coquille vide qui ne décide
rien et ressemble fort à un "parlement croupion". "Yasser
Arafat a réussi à neutraliser et marginaliser cette Assemblée où guère
d'opposition ne s'exprime", remarque encore M.Amr, qui conclut, avec un sourire
sans illusions: "De toute façon, je ne suis pas sûr que Yasser Arafat soit
prêt à partager quelque pouvoir que ce soit."
Bruno Philip