Yasser Arafat est de plus en plus critiqué
au sein de l'Autorité palestinienne

LE MONDE | 19.09.01 | 11h44

Le chef historique de la cause palestinienne est de plus en plus fragilisé, tant au sein de l'Autorité palestinienne que parmi sa population. Des critiques se font jour au moment même où M.Arafat décide de faire respecter un cessez-le-feu dans les territoires, et affiche sa détermination à sévir contre les organisations extrémistes.

GAZA de notre envoyé spécial

"L'Autorité palestinienne? Quelle Autorité palestinienne?" Ce fonctionnaire palestinien ne cache pas son ironie à l'égard du "gouvernement" de Yasser Arafat et du président de cette "Autorité" qui, selon lui, justement, ne fait plus autorité. "Vous avez déjà vu un cabinet ministériel dont tous les ministres, ou presque, sont absents, en voyage à l'étranger ou en vacances déguisées en période de crise?", ajoute-t-il avec un rire amer. Un homme d'affaires de Gaza assure, définitif: "Même les gens de l'entourage du président ne savent plus quoi penser: “quels sont au juste ses objectifs”, se demandent-ils; même eux, ne comprennent plus quel est le fond de la pensée d'Arafat. C'est dire."

Alors que le soulèvement palestinien serait entré, le 28 septembre, dans sa deuxième année, des voix s'élèvent ainsi pour s'interroger sur le comportement du chef historique de la cause palestinienne. "Dans son entourage, on se demande sérieusement si le “vieux” n'est désormais pas plus embarrassant qu'autre chose et si n'est pas venu le temps de la relève", s'exclame un Palestinien très au fait des rapports de force au sein de l'Autorité. "Arafat n'a pas de vision, ajoute-t-il; en tout cas, s'il en a une, il est bien le seul à le savoir."

CORRUPTION DES RESPONSABLES

Dans une série d'interviews recueillies auprès de différents interlocuteurs à Gaza, il apparaît qu'un nombre croissant de Palestiniens ont le sentiment qu'un tournant s'amorce. Les personnes rencontrées s'exprimaient certes à la veille des attentats aux Etats-Unis et la donne est aujourd'hui bouleversée. Comme vient de le montrer, mardi 18 septembre, la décision du président de faire respecter un cessez-le-feu. Ainsi que sa détermination à sévir contre les organisations extrémistes Hamas ou Djihad islamique, au cas où de nouveaux attentats-suicides auraient lieu.

Reste que le malaise est palpable. Il y a d'abord, mais ce n'est pas nouveau, les critiques contre la corruption des responsables de l'Autorité. "Depuis l'arrivée à Gaza des “gens de Tunis” (référence au retour des cadres de l'OLP de leur exil tunisien après le processus d'Oslo), de nombreux responsables se sont fait un argent fou. Ils se sont partagé le gâteau. Et s'en sont mis plein les poches en prenant leur pourcentage sur un tas de différents contrats juteux", explique encore le même homme d'affaires.

Un ancien membre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), une importante faction de gauche de l'OLP, estime pour sa part que "s'il n'y avait pas eu d'Intifada, l'écœurement de la population aurait bien pu se retourner contre l'Autorité".

Ensuite, c'est la pertinence du "système" mis en place par Arafat, sphinx imprévisible, joueur hors pair et tacticien consommé, qui est remise en question. "Arafat s'est entouré de personnalités aux objectifs parfois contradictoires et dont les intérêts représentent ceux de différents pays, Etats-Unis, Israël, Jordanie, Egypte etc.", relève Abou Shanab, porte-parole du Hamas. "Arafat est dépendant de ce système, de manipulateur il devient parfois manipulé: il est pris à son propre piège!"

Assisterait-on donc à un délitement graduel de l'Autorité palestinienne, sept ans après son établissement à Gaza? Des signes extérieurs donnent pour le moins à penser que celle-ci fonctionne de manière chaotique. Il est vrai que l'Autorité d'Arafat – au propre et au figuré – a été mise à mal par un an de confrontation israélo-palestinienne. Un an de bouclage quasi permanent des territoires, qui a provoqué ici un chômage sans précédent, les dizaines de milliers de Palestiniens qui travaillaient en Israël ayant perdu leur emploi. En fait, seuls deux ministères fonctionnent encore: ceux de l'éducation et de la santé. Le reste offre un paysage sinistré de bureaux vides aux téléphones souvent coupés où s'ennuie une armée de fonctionnaires en chômage technique, mais toujours payés.

Sous la double contrainte d'une situation intérieure catastrophique et d'un climat extérieur insoluble dans le contexte de l'affrontement avec Israël, l'Intifada apparaît clairement pour certains, au-delà de la "juste cause" de la résistance contre l'occupation des territoires par l'Etat juif, déboucher sur une impasse. "Nous n'accepterons jamais une solution imposée par Israël, même si, en dépit de tout le respect que nous lui devons, Yasser Arafat devait aller trop loin dans son compromis avec Israël", affirmait récemment au Monde le porte-parole d'une milice d'activistes du Fatah, le propre parti du président. C'est dire la mince marge de manœuvre d'un président de l'Autorité palestinienne obligé de prendre en compte à la fois le discours des radicaux, celui des partisans du compromis, et des désirs souvent irrationnels d'une opinion publique un rien déboussolée. Une impossible mission!

Certes, M.Arafat bénéficie encore de son aura de chef de guerre, de leader charismatique d'une cause à laquelle il s'est dévoué corps et âme depuis tant d'années. Mais pourra-t-il encore longtemps, dans un contexte de dictature plus ou moins éclairée, conserver la même attitude, continuer à jouer sur les rapports de force, pratiquer un culte du mystère qui peut ressembler, aux yeux de certains, au camouflage commode de ses hésitations?

"PARTAGE DU POUVOIR"

Le responsable du comité politique du Conseil législatif palestinien, Ziad Abou Amr, un député indépendant, a proposé il y a peu un projet de "partage du pouvoir" au sein de l'Autorité. Plan qui prévoirait, notamment, d'inclure le mouvement Hamas au sein du processus de décision.

Ce professeur de sciences politiques de l'université de Bir Zeit soutient qu'il est préférable d'intégrer les extrémistes plutôt que de leur laisser la bride sur le cou. Même chose pour toutes les milices d'activistes qui échappent, plus ou moins – souvent plus que moins – à l'Autorité: "Il aurait fallu les intégrer; au lieu de cela, on les a laissés dans la nature", explique M.Amr. Ce dernier estime d'ailleurs que "la capacité de l'Autorité palestinienne de se montrer à la hauteur des attentes du peuple diminue, sur le plan intérieur; même chose au plan extérieur où Arafat semble gérer la crise plus “par défaut” qu'autre chose."

Le plan de M.Amr prévoit en outre une réforme complète du système, sur les questions de la démocratie, de la bureaucratie, de l'économie, du judiciaire, etc. Jusqu'à présent, ces propositions sont restées sans suite. Il y a pourtant fort à faire, dans la mesure où le Conseil législatif palestinien n'est qu'une coquille vide qui ne décide rien et ressemble fort à un "parlement croupion". "Yasser Arafat a réussi à neutraliser et marginaliser cette “Assemblée” où guère d'opposition ne s'exprime", remarque encore M.Amr, qui conclut, avec un sourire sans illusions: "De toute façon, je ne suis pas sûr que Yasser Arafat soit prêt à partager quelque pouvoir que ce soit."

Bruno Philip


Mahdi Elmandjra

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