Le Monde
 

Les Etats-Unis prévoient une administration militaire de l'Irak
Samedi 12 octobre 2002
(LE MONDE)

Que sera l'après-Saddam Hussein  ? La Maison Blanche projette, à l'issue d'une guerre qui renverserait le régime irakien, de placer le pays sous l'autorité directe de l'armée américaine, comme cela avait été fait au Japon et en Allemagne en 1945
 
 
Washington de notre correspondant

Au terme d'une guerre dont l'issue serait le renversement de Saddam Hussein et de son régime, comment et par qui l'Irak serait-il gouverné ? La question a reçu un début de réponse, vendredi 11 octobre, avec la révélation, par le New York Times, d'un projet de la Maison Blanche qui consisterait à placer l'Irak sous l'autorité de l'armée américaine, en s'inspirant de l'administration militaire installée au Japon en 1945 et qui a géré ce pays jusqu'à 1952.

Selon le quotidien de New York, les dirigeants irakiens seraient jugés pour crimes de guerre et l'armée américaine administrerait le pays, en organisant une transition vers un pouvoir civil irakien, processus qui prendrait plusieurs mois, voire plusieurs années. Le journal cite un discours prononcé, le 5 octobre, par Zalmay Khalilzad, conseiller spécial du président George W. Bush pour le monde arabe et l'Asie méridionale, selon lequel "la coalition assumera (...) la responsabilité de la défense territoriale et de la sécurité de l'Irak après la libération".

Le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleischer, a largement confirmé les informations du New York Times. Il a expliqué que le souci de l'exécutif est l'unité et la stabilité de l'Irak. Parmi les options étudiées, a-t-il dit, il y a "la possibilité que les services des affaires civiles des forces armées soient engagés dans l'Irak de l'après-Saddam Hussein".

Le porte-parole a précisé que la question de l'administration de l'Irak après la défaite du régime actuel est envisagée aussi "dans le cadre d'une coalition internationale et dans le cadre de l'ONU", en fonction des situations qui se présenteront selon que les Etats-Unis agissent sur la base d'une résolution des Nations unies ou bien seulement avec les alliés qui accepteront de les suivre. Il a marqué clairement que l'exécutif se prépare à ce que les forces armées américaines assument des responsabilités, en Irak, au-delà de la guerre elle-même.

Interrogé sur la radio publique NPR, Colin Powell, le secrétaire d'Etat, a indiqué que sont étudiés des plans s'inspirant de "différents modèles historiques", dont celui du Japon, mais aussi celui de l'Allemagne, après la seconde guerre mondiale. Dans le cas de l'Allemagne, des zones d'occupation avaient été délimitées entre les quatre pays alliés contre le nazisme. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France avaient fusionné leurs zones et organisé le transfert des responsabilités administratives à un pouvoir civil, en 1948, en réponse à la fermeture de la frontière avec la zone soviétique. Au Japon, le général Douglas MacArthur, nommé gouverneur en 1945, avait dirigé le pays jusqu'à son limogeage en 1951.

Le général Tommy Franks, chef du commandement central, qui serait chargé de la guerre contre Saddam, deviendrait-il le MacArthur de l'Irak ? Ces dernières semaines, les désaccords entre le département d'Etat et le Pentagone avaient paru se réduire. Les réunions d'opposants irakiens, organisées à Washington, avaient été prises en charge conjointement par les deux ministères, jusqu'alors en conflit au sujet de la représentativité de ces opposants et, notamment, du Congrès national irakien (INC), dirigé par Ahmed Chalabi. Le ministère de la défense plaidait en faveur de M. Chalabi et de son organisation, alors que M. Powell et son équipe étaient nettement plus réservés sur la confiance qu'il convenait de leur faire.

Cette divergence resurgit, puisque l'idée de confier les responsabilités du pays aux militaires vient du département d'Etat, de la CIA (Agence centrale de renseignement) et de la Maison Blanche. Lors de son point de presse, la porte-parole du Pentagone, Victoria Clarke, a insisté sur le rôle qui doit être celui des Irakiens eux-mêmes et sur l'importance de l'INC.

Richard Perle, le président du Defense Policy Board, organisme consultatif du ministère de la défense, soutient les opposants irakiens qui veulent constituer un gouvernement provisoire en exil, capable d'assurer la direction du pays après la défaite du régime aujourd'hui en place à Bagdad. M. Perle avait regretté l'absence de représentant officiel de l'exécutif au cours d'une journée de débats sur l'après-Saddam, organisée, le 3 octobre, par un institut de Washington. Henry Kissinger, qui siège au Defense Policy Board, a mis en garde contre l'"occupation prolongée" d'un pays musulman par une ou des puissances occidentales.

La question du futur gouvernement de l'Irak a aussi donné l'occasion à la Maison Blanche de préciser la façon dont elle envisage le jugement des dirigeants irakiens accusés de crimes de guerre, à commencer par Saddam Hussein. M. Fleischer a expliqué que cette tâche ne pourra pas être confiée à la Cour pénale internationale (CPI), que les Etats-Unis rejettent. Il faudra créer, a-t-il dit, une juridiction spéciale, telle que le tribunal de La Haye, chargé des crimes de guerre dans l'ex-Yougoslavie. Il est vrai que les crimes dont sont accusés, à ce jour, les dirigeants irakiens sont antérieurs à la création de la CPI.

Patrick Jarreau