Washington
de notre correspondantAu terme d'une guerre dont l'issue
serait le renversement de Saddam Hussein et de son régime,
comment et par qui l'Irak serait-il gouverné ? La question a
reçu un début de réponse, vendredi 11 octobre, avec la
révélation, par le New York Times, d'un projet de la
Maison Blanche qui consisterait à placer l'Irak sous l'autorité
de l'armée américaine, en s'inspirant de l'administration
militaire installée au Japon en 1945 et qui a géré ce pays
jusqu'à 1952.
Selon le quotidien de New York, les dirigeants irakiens
seraient jugés pour crimes de guerre et l'armée américaine
administrerait le pays, en organisant une transition vers un
pouvoir civil irakien, processus qui prendrait plusieurs mois,
voire plusieurs années. Le journal cite un discours prononcé, le
5 octobre, par Zalmay Khalilzad, conseiller spécial du président
George W. Bush pour le monde arabe et l'Asie méridionale, selon
lequel "la coalition assumera (...) la responsabilité de
la défense territoriale et de la sécurité de l'Irak après la
libération".
Le porte-parole de la Maison Blanche, Ari Fleischer, a
largement confirmé les informations du New York Times. Il
a expliqué que le souci de l'exécutif est l'unité et la
stabilité de l'Irak. Parmi les options étudiées, a-t-il dit, il
y a "la possibilité que les services des affaires civiles des
forces armées soient engagés dans l'Irak de l'après-Saddam
Hussein".
Le porte-parole a précisé que la question de l'administration
de l'Irak après la défaite du régime actuel est envisagée aussi
"dans le cadre d'une coalition internationale et dans le
cadre de l'ONU", en fonction des situations qui se
présenteront selon que les Etats-Unis agissent sur la base d'une
résolution des Nations unies ou bien seulement avec les alliés
qui accepteront de les suivre. Il a marqué clairement que
l'exécutif se prépare à ce que les forces armées américaines
assument des responsabilités, en Irak, au-delà de la guerre
elle-même.
Interrogé sur la radio publique NPR, Colin Powell, le
secrétaire d'Etat, a indiqué que sont étudiés des plans
s'inspirant de "différents modèles historiques", dont
celui du Japon, mais aussi celui de l'Allemagne, après la
seconde guerre mondiale. Dans le cas de l'Allemagne, des zones
d'occupation avaient été délimitées entre les quatre pays alliés
contre le nazisme. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la
France avaient fusionné leurs zones et organisé le transfert des
responsabilités administratives à un pouvoir civil, en 1948, en
réponse à la fermeture de la frontière avec la zone soviétique.
Au Japon, le général Douglas MacArthur, nommé gouverneur en
1945, avait dirigé le pays jusqu'à son limogeage en 1951.
Le général Tommy Franks, chef du commandement central, qui
serait chargé de la guerre contre Saddam, deviendrait-il le
MacArthur de l'Irak ? Ces dernières semaines, les désaccords
entre le département d'Etat et le Pentagone avaient paru se
réduire. Les réunions d'opposants irakiens, organisées à
Washington, avaient été prises en charge conjointement par les
deux ministères, jusqu'alors en conflit au sujet de la
représentativité de ces opposants et, notamment, du Congrès
national irakien (INC), dirigé par Ahmed Chalabi. Le ministère
de la défense plaidait en faveur de M. Chalabi et de son
organisation, alors que M. Powell et son équipe étaient
nettement plus réservés sur la confiance qu'il convenait de leur
faire.
Cette divergence resurgit, puisque l'idée de confier les
responsabilités du pays aux militaires vient du département
d'Etat, de la CIA (Agence centrale de renseignement) et de la
Maison Blanche. Lors de son point de presse, la porte-parole du
Pentagone, Victoria Clarke, a insisté sur le rôle qui doit être
celui des Irakiens eux-mêmes et sur l'importance de l'INC.
Richard Perle, le président du Defense Policy Board,
organisme consultatif du ministère de la défense, soutient les
opposants irakiens qui veulent constituer un gouvernement
provisoire en exil, capable d'assurer la direction du pays après
la défaite du régime aujourd'hui en place à Bagdad. M. Perle
avait regretté l'absence de représentant officiel de l'exécutif
au cours d'une journée de débats sur l'après-Saddam, organisée,
le 3 octobre, par un institut de Washington. Henry Kissinger,
qui siège au Defense Policy Board, a mis en garde contre l'"occupation
prolongée" d'un pays musulman par une ou des puissances
occidentales.
La question du futur gouvernement de l'Irak a aussi donné
l'occasion à la Maison Blanche de préciser la façon dont elle
envisage le jugement des dirigeants irakiens accusés de crimes
de guerre, à commencer par Saddam Hussein. M. Fleischer a
expliqué que cette tâche ne pourra pas être confiée à la Cour
pénale internationale (CPI), que les Etats-Unis rejettent. Il
faudra créer, a-t-il dit, une juridiction spéciale, telle que le
tribunal de La Haye, chargé des crimes de guerre dans
l'ex-Yougoslavie. Il est vrai que les crimes dont sont accusés,
à ce jour, les dirigeants irakiens sont antérieurs à la création
de la CPI.
Patrick Jarreau