Le Japon est jusqu'à
présent resté silencieux. Au sommet du G8 au Canada, le premier
ministre Junichiro Koizumi avait louvoyé pour ne pas prendre
position. Pro-américain, il doit tenir compte de l'opposition
des partis membres de la coalition gouvernementale, mais aussi
de l'avis de "sages" du camp conservateur tels que les anciens
chefs du gouvernement Yasuhiro Nakasone et Kiichi Miyazawa, qui
l'appellent à la prudence. Quant à la plupart des grands
journaux, ils ne sont guère convaincus que les Etats-Unis
poursuivent une "juste cause" en déclenchant une guerre
contre l'Irak.A l'occasion de la récente visite à Tokyo du
secrétaire d'Etat adjoint américain Richard Armitage, venu
demander le soutien nippon à une action militaire de son pays
contre l'Irak, le grand quotidien libéral Asahi Shinbum a
clairement pris position dans un éditorial titré : "Le premier
ministre doit dire non à Bush".
"Pourquoi parler toujours d'aide sur un ton déférent
lorsqu'il s'agit d'action militaire américaine ?", écrit-il.
" Parlons plus clairement de l'attitude que doit avoir le
Japon envers une attaque américaine contre l'Irak. Un véritable
allié, se situant sur un pied d'égalité, doit avoir la
possibilité de se dissocier d'une action unilatérale que
désapprouvent d'autres pays." Une participation, même
logistique, à une guerre contre Bagdad paraît tout d'abord
impossible dans le cadre de la législation d'exception qui a
permis au Japon de participer à la lutte antiterroriste et en
vertu de laquelle des soldats japonais ont été déployés à
l'étranger pour la première fois depuis la guerre.
Surtout, l'Asahi récuse les arguments américains
justifiant une telle opération : " Nous contestons la logique
américaine qui consiste à attaquer immédiatement un pays qui ne
représente pas un danger imminent. (...) Il est
assurément dangereux de laisser l'Irak développer des armes de
destruction massive, et ce pays doit rapidement, et
inconditionnellement, accepter l'inspection de l'ONU. Mais, même
s'il s'y refuse, nous ne pouvons soutenir une attaque
unilatérale américaine. (...) Rien n'a été fait pendant
quatre ans, alors que l'Irak refusait les inspecteurs de l'ONU.
Puis, soudain, on s'est réveillé et on a affirmé que Bagdad
violait l'accord de cessez-le-feu sans que le Conseil de
sécurité de l'ONU ne se soit prononcé. Une telle action ne
pourra que provoquer le ressentiment des pays ara! bes et aura
un effet négatif incommensurable sur les efforts de pays dans la
région."
"INACCEPTABLE"
Une attaque sans l'aval du Conseil de sécurité pourrait
difficilement être présentée comme une suite de la campagne
contre le terrorisme, estime le quotidien. Elle "diviserait
beaucoup plus profondément l'opinion publique japonaise que ne
l'ont fait les bombardements de l'Afghanistan". Une guerre
au Proche-Orient inquiète d'autant plus le Japon qu'elle
compromettrait gravement la délicate politique d'équilibre menée
dans cette région par Tokyo (qui y entretient des relations
amicales avec des pays comme l'Iran, mis au ban par Washington),
et d'où provient l'essentiel de ses approvisionnements en
pétrole.
Un ensemble de facteurs qui incitent l'Asahi à
conclure : "Le premier ministre doit dire en termes clairs
que du point de vue japonais une telle attaque est inacceptable,
et ce avant même que Washington n'annonce sa décision."
La presse japonaise est hostile à une action militaire contre
l'Irak et même le populaire et conservateur Yomiuri a mis
en garde contre les dissensions profondes que créerait dans la
communauté internationale une action unilatérale des Etats-Unis.
La presse ne fait que refléter une opinion nippone qui, selon un
sondage publié par l'Asahi, est à 77 % opposée à une
intervention militaire américaine et à 69 % à une participation
japonaise.
Philippe Pons
Sur Internet :
www.asahi.com/english