Le Monde

 
 

Le Japon doit-il dire "non" à George W. Bush ?
Mardi 10 septembre 2002
(LE MONDE)

Le quotidien "Asahi Shimbum" invite le premier ministre Koizumi à ne pas prendre part à une attaque américaine contre l'Irak. Il rejoint ainsi le scepticisme des Européens.
 
 
Le Japon est jusqu'à présent resté silencieux. Au sommet du G8 au Canada, le premier ministre Junichiro Koizumi avait louvoyé pour ne pas prendre position. Pro-américain, il doit tenir compte de l'opposition des partis membres de la coalition gouvernementale, mais aussi de l'avis de "sages" du camp conservateur tels que les anciens chefs du gouvernement Yasuhiro Nakasone et Kiichi Miyazawa, qui l'appellent à la prudence. Quant à la plupart des grands journaux, ils ne sont guère convaincus que les Etats-Unis poursuivent une "juste cause" en déclenchant une guerre contre l'Irak.

A l'occasion de la récente visite à Tokyo du secrétaire d'Etat adjoint américain Richard Armitage, venu demander le soutien nippon à une action militaire de son pays contre l'Irak, le grand quotidien libéral Asahi Shinbum a clairement pris position dans un éditorial titré : "Le premier ministre doit dire non à Bush".

"Pourquoi parler toujours d'aide sur un ton déférent lorsqu'il s'agit d'action militaire américaine ?", écrit-il. " Parlons plus clairement de l'attitude que doit avoir le Japon envers une attaque américaine contre l'Irak. Un véritable allié, se situant sur un pied d'égalité, doit avoir la possibilité de se dissocier d'une action unilatérale que désapprouvent d'autres pays." Une participation, même logistique, à une guerre contre Bagdad paraît tout d'abord impossible dans le cadre de la législation d'exception qui a permis au Japon de participer à la lutte antiterroriste et en vertu de laquelle des soldats japonais ont été déployés à l'étranger pour la première fois depuis la guerre.

Surtout, l'Asahi récuse les arguments américains justifiant une telle opération : " Nous contestons la logique américaine qui consiste à attaquer immédiatement un pays qui ne représente pas un danger imminent. (...) Il est assurément dangereux de laisser l'Irak développer des armes de destruction massive, et ce pays doit rapidement, et inconditionnellement, accepter l'inspection de l'ONU. Mais, même s'il s'y refuse, nous ne pouvons soutenir une attaque unilatérale américaine. (...) Rien n'a été fait pendant quatre ans, alors que l'Irak refusait les inspecteurs de l'ONU. Puis, soudain, on s'est réveillé et on a affirmé que Bagdad violait l'accord de cessez-le-feu sans que le Conseil de sécurité de l'ONU ne se soit prononcé. Une telle action ne pourra que provoquer le ressentiment des pays ara! bes et aura un effet négatif incommensurable sur les efforts de pays dans la région."

"INACCEPTABLE"

Une attaque sans l'aval du Conseil de sécurité pourrait difficilement être présentée comme une suite de la campagne contre le terrorisme, estime le quotidien. Elle "diviserait beaucoup plus profondément l'opinion publique japonaise que ne l'ont fait les bombardements de l'Afghanistan". Une guerre au Proche-Orient inquiète d'autant plus le Japon qu'elle compromettrait gravement la délicate politique d'équilibre menée dans cette région par Tokyo (qui y entretient des relations amicales avec des pays comme l'Iran, mis au ban par Washington), et d'où provient l'essentiel de ses approvisionnements en pétrole.

Un ensemble de facteurs qui incitent l'Asahi à conclure : "Le premier ministre doit dire en termes clairs que du point de vue japonais une telle attaque est inacceptable, et ce avant même que Washington n'annonce sa décision."

La presse japonaise est hostile à une action militaire contre l'Irak et même le populaire et conservateur Yomiuri a mis en garde contre les dissensions profondes que créerait dans la communauté internationale une action unilatérale des Etats-Unis. La presse ne fait que refléter une opinion nippone qui, selon un sondage publié par l'Asahi, est à 77 % opposée à une intervention militaire américaine et à 69 % à une participation japonaise.

Philippe Pons

Sur Internet : www.asahi.com/english