L'ignorance et le mépris comme mode de gouvernance
15.01.2004  |  18h02
«Humiliations. A l'ère du méga-impérialisme» de Mahdi El Mandjra
«Il est difficile, même avec la meilleure volonté du monde, d'envisager une situation politique et socio-économique dans le monde arabo-musulman pire que celle que nous vivons. On baigne dans l'humiliation qui découle d'une flagrante lâcheté sur le plan international vis-à-vis des grandes puissances et d'Israël (…) L'humiliation est devenue un instrument de gouvernance – on pourrait même parler d'humiliocratie».
 

Celui qui tient ce discours n'est pas n'importe qui. Ce n'est pas non plus un admirateur béat de Ben Laden et consort, ni un anti-américain indécrottable ou un ennemi irréductible de l'Occident. Au contraire, c'est un homme qui sait de quoi il parle et il le prouve et le démontre souvent avec la rigueur scientifique et la pertinence d'analyse d'un chercheur de laboratoire.

Nous avons cité le Pr. Mehdi El Mandjra dont, au demeurant, la renommée mondiale est depuis longtemps établie et dont les avis, réflexions et projections
-précisément en raison de leur rigueur et de leur pertinence, voire de leur précision quasi-mathématique – sont souvent sollicités par plus d'une institution ou médias internationaux. Les propos que nous rapportons en prologue résument, on ne peut mieux, l'économie générale de son dernier ouvrage intitulé : «Humiliation. A l'ère du méga-imperialisme» et dont la troisième édition revue et actualisée vient de paraître sous les presses de l'imprimerie Najah El Jadida.

La trame de ce livre d'un peu plus de 220 pages de format moyen et qui consiste en un recueil d'entretiens accordés à des médias nationaux et étrangers est tissée – on l'aura compris – autour du comportement arrogant de l'Occident et principalement de la manière , on ne peut plus, cavalière avec laquelle les Etats-Unis entendent conduire les affaires du monde et leur propension à mépriser et à traîner dans la boue tous ceux qui ne se réclament pas de la culture judéo-chrétienne. Donc les Arabes et les Musulmans en premier lieu mais aussi les Chinois , les Japonais, les Hindous et même ceux des Latino-américains ou Européens qui ne se rangent pas aveuglément de leur côté et n'épousent pas leurs thèses post-colonialistes. G.W. Bush, prenant prétexte du drame du 11 septembre n'a cessé de marteler qui quiconque n'est pas «avec» l'Amérique (et accessoirement avec l'Occident) est forcément «contre» elle. Ce qui revient à dire que l'Allemagne et la France, situées au cœur même de l'Occident sont cataloguées dans la seconde catégorie même si – pour des raisons de politique politicienne et d'intérêts stratégiques et économiques - elles ne sont pas ouvertement désignées comme des ennemis de Washington.

Pour l'auteur, cette vision manichéenne et réductrice du monde trouve ses origines dans l'absence de repères et de référentiels historiques et culturels chez l'Américain à même de lui baliser la voie et de le mettre à l'abri des abus de ceux qui le dirigent, parlent, décident et agissent en son nom. Cette absence de repères et de «garde-jours» a déjà montré et démontré amplement sa nocivité, en Amérique même, lors de la période du Mc- Cartysme, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui , à la faveur de la «globalisation» et de la désintégration de l'ancien bloc soviétique, ce déficit historico-culturel et donc communicationnel, se manifeste sous ses pires formes, prend des dimensions démoniaques et promet à terme, selon le fin analyste et prospectiviste avisé qu'est El Mandjra de mener l'Amérique à sa perte. Faute d'avoir su se connaître elle-même et connaître ses limites d'abord et pour n'avoir pu connaître et comprendre le monde qui l'entoure et qu'elle veut régenter comme seul bon lui semble.

Les diverses expéditions permissives menées depuis la fin de la seconde guerre mondiale et plus récemment, les guerres livrées unilatéralement par l'Amérique en Afghanistan et en Irak au nom du sacro-saint et néanmoins, très peu évident impératif de combattre le mal pour faire régner le bien participent toutes de cette folle et stérile logique qui fait planer de lourdes et réelles menaces sur le monde entier et, au premier chef, sur ceux qui la cultivent et s'en nourrissent. Une logique et une vision qui n'ont pour seule et unique finalité que celle d'écraser les autres civilisations, de museler toute autre culture qui ne partage pas les valeurs occidentales et spécialement américaines, d'imposer au reste de la planète un seul mode de pensée, un unique style de vie, une manière typique et préalablement codifiée d'agir et de réagir. Bref, l'humiliation dans son expression la plus cynique et la plus raffinée, l'humiliation suprême étant celle que nous nous infligeons à nous-mêmes, nous Arabes et Musulmans, en particulier en nous complaisant dans le rôle de victimes impuissantes et sans défense, voire consentantes.

Car le degré d'humiliation d'un pays ou d'une région, est, estime –t-il, directement proportionnel à la compromission de ses dirigeants et au degré de léthargie et de soumission de sa population». Le Pr. El Mandjra est toutefois convaincu que la crise des «valeurs» qui secoue le monde du fait précisément du refus des uns de reconnaître les autres est le signe avant-coureur du début de la fin de l'empire post-colonial américain et optimiste – mais raisonnablement - il croit en la victoire finale de toutes ces «intifidates» (par référence au soulèvement populaire, spontané des Palestiniens contre l'occupation et l'oppression israélienne) qui, de par le monde, font se dresser les humiliés contre leurs humiliateurs.


«Humiliations. A l'ère du méga-impérialisme» de Mahdi El Mandjra, imprimerie Annajh Al Jadida, 220 pages
 

 
A.E.F.