![]()
Les Américains accumulent les revers militaires et politiques
LE MONDE | 10.04.04 | 12h34 . MIS A JOUR LE 10.04.04 | 17h47
A la guérilla sunnite et au soulèvement chiite s'ajoutent des démissions de ministres irakiens.
Bagdad de notre envoyé spécial
Un an jour pour jour après la chute de la
statue de Saddam Hussein, place Al-Ferdous (place du Paradis), en plein coeur
de Bagdad, l'armée américaine a été forcée, vendredi 9 avril, de boucler le
square à grand renfort de chars et de barbelés pour prévenir toute velléité de
manifestation.
Un an après, l'image du jour
est celle de soldats haïs et isolés devant décrocher les portraits de Moqtada
Al-Sadr, l'imam chiite rebelle, collés sur le nouveau monument.
Les Irakiens n'ont pas fêté le premier
anniversaire de la "libération". Ils estiment que la fête a été plus
que gâchée par les Américains en un an d'après-guerre. Encore certains
continuaient-ils, il y a encore quelques jours, à ne vouloir voir que les
aspects positifs de l'année écoulée. C'est fini. Tous pensent, aujourd'hui, que
l'Irak est peut-être en train de s'enfoncer dans une guerre nettement plus
dangereuse que celle du printemps 2003, et que l'armée de Washington en porte
la responsabilité pour avoir déclenché des offensives contre la guérilla sunnite
et contre l'"armée du Mahdi" chiite.
A Fallouja, lieu des combats les plus
acharnés, l'armée américaine est en mauvaise posture psychologique. Le "cessez-le-feu
unilatéral" annoncé par l'administrateur américain, Paul Bremer, et
entré en vigueur vendredi à midi, afin de favoriser l'ouverture de négociations
entre officiels irakiens et rebelles, n'a été respecté qu'une heure et demie
par la guérilla sunnite, déterminée à poursuivre la lutte armée.
Ne parvenant pas à conquérir la "cité
des mosquées", l'armée a, de plus, dû abandonner aux combattants rebelles
le contrôle d'une portion de l'autoroute Amman-Bagdad et de la ville d'Abou
Ghraib, située entre Bagdad et Fallouja, où se trouve le plus vaste centre de
détention du pays. Les GI ont même abandonné leurs positions dans les miradors
de la prison.
Le chaos s'instaure là où les Américains
sont, et l'ordre rebelle émerge là où les Américains ont déserté. Qu'elle
parvienne ou renonce à conquérir Fallouja ces prochains jours, l'armée aura
enregistré deux défaites cuisantes sur ce front sunnite : d'une part, la preuve
est faite qu'elle peut être tenue à distance, malgré sa puissance de feu, par
des combattants armés de kalachnikov et de lance-roquettes vieux de trente ans
; d'autre part, et surtout, elle a perdu, aux portes de Bagdad et sur sa route
logistique principale, le contrôle d'une région, de ses routes, de ses villes
et de ses villages.
Et "Fallouja-la-rebelle" sera
entre-temps devenue, avec déjà plus de 400 morts et de 1 000 blessés, selon un
officiel irakien, "Fallouja-la-martyre" dans le coeur de la
communauté sunnite. Les premiers réfugiés à arriver, vendredi soir à Bagdad,
ont d'ailleurs été accueillis en héros, tant dans les quartiers sunnites que
chiites.
Lors de la prière hebdomadaire, quelques
heures plus tôt, l'imam de la mosquée sunnite Oum Al-Qora avait fait pleurer la
foule des fidèles en évoquant le calvaire de Fallouja, notamment "les familles, les femmes et les enfants qui ont
dû quitter Fallouja et se trouvent maintenant dans le désert".
L'imam a aussi affirmé que "le combat de Fallouja est un combat
historique : c'est le combat de l'Irak !"
Même si très peu d'Irakiens sont prêts à la
lutte armée, ils sont tellement stupéfaits par la stratégie américaine de
domination et d'utilisation tous azimuts de la seule force militaire qu'ils en
viennent à voir la guérilla d'un oeil plus clément qu'auparavant.
Sur le front chiite, la situation est très
confuse. L'"armée du Mahdi" de Moqtada Al-Sadr a semblé marquer une
pause dans son insurrection en laissant l'armée américaine reprendre la ville
de Kout. Certains politiques bagdadis confiaient que le jeune imam rebelle
pourrait avoir envie de négocier. Moqtada Al-Sadr a pourtant fait lire,
vendredi, un prêche d'une tout autre teneur à la mosquée de Koufa. "Je
m'adresse à mon ennemi Bush. Tu combats maintenant toute une nation, du sud au
nord, d'est en ouest, et nous te conseillons de te retirer d'Irak ! J'appelle
l'Amérique à ne pas s'opposer à la révolution irakienne !" Les
combattants de l'"armée du Mahdi", pourtant peu entraînés et peu
armés, paraissent être encouragés par la résistance des rebelles de Fallouja.
Les deux mouvements de guérilla se
nourrissent l'un l'autre, autour de l'idée qu'un combat national est peut-être
en train de naître et de l'idée que l'armée américaine peut être mise en
difficulté malgré sa supériorité militaire.
Sur le front politique, l'autorité
américaine subit aussi des revers. Deux ministres ont démissionné en
vingt-quatre heures. Après Nouri Badrana, ministre de l'intérieur, jeudi, c'est
Abdel Bassat Turki, ministre des droits de l'homme, qui a quitté, vendredi, le
gouvernement irakien.
Un membre chiite du Conseil intérimaire de
gouvernement (CIG), Abdulkarim Al-Mohammedawi, a pour sa part annoncé qu'il
suspendait sa participation après avoir rencontré Moqtada Al-Sadr. Et un membre
sunnite laïque du CIG, Adnan Pachachi, pilier respecté de la coalition
américano-irakienne, a qualifié l'offensive américaine contre Fallouja d'"acte
illégal et totalement inacceptable".
En choisissant l'option militaire en Irak,
un an après leur victoire sur Saddam Hussein, les Etats-Unis ont surpris les
Irakiens, qu'ils soient leurs partisans ou leurs opposants.
"Les Américains
ne comprennent rien à l'Irak. Rien ! Auparavant, cela pouvait faire sourire ;
aujourd'hui, c'est tragique, confie
un conseiller du gouvernement irakien. Le pire est que les rebelles sunnites et
chiites n'ont ni les chefs ni les épaules qui leur permettraient de s'installer
durablement dans le paysage. Leurs succès ne sont que les résultats des erreurs
américaines. Et plus ils ont du succès, plus les Américains s'enfoncent dans
l'erreur. C'est un cercle infernal. La population, qui rêvait de cette liberté
et de cette démocratie tant vantées, se sent trahie, prise au piège."
Rémy Ourdan
. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.04.04