Bagdad de
notre envoyé spécialShema n'a pas peur des chiens, elle
craint plutôt les actualités télévisées. "Je ferme mes
oreilles pour ne pas entendre, parce qu'ils racontent que des
hommes vont venir nous attaquer et voler notre argent."
Shema, 6 ans, raconte ses sentiments, ses joies et ses peines,
au docteur Magne Raudalen, un psychologue norvégien spécialiste
des traumatismes de la guerre chez l'enfant.
Pour la première fois, après trente années consacrées à
réaliser des études pendant ou après les conflits, de la Bosnie
au Rwanda, du Cambodge à la Sierra Leone, souvent pour l'Unicef
(Fonds des Nations unies pour l'enfance), le docteur Raudalen
parle à des enfants avant une guerre éventuelle, tentant de
comprendre le mécanisme de la menace. Il vient de conduire une
centaine d'entretiens avec des enfants irakiens, se promenant
selon le système du porte-à-porte, afin que les familles ne
soient pas prévenues et que les réponses soient spontanées.
–"Alors Shema, que disent-ils exactement à la télévision ?
– Qu'ils vont venir nous battre, nous voler et nous
égorger.
– Et ils parlent aussi des bombes ?
- Oui. Quand les bombes vont tomber, l'air sera très chaud
et le sol va nous engloutir. Et ça piquera les yeux.
– Ça te fait peur ?
– Oui."
– Penses-tu que quelqu'un te protégera ?
– Mon frère m'interdira de sortir si les bombes tombent,
et ma sœur me cachera si les soldats arrivent.
– Mais qui va t'attaquer ainsi ?
– Des gens qui portent des masques.
– Ils ont un nom, ces gens ?
– Des Américains. Ce sont des Américains qui portent des
masques qu'ils achètent dans un grand magasin."
Shema précise que, si elle essaie de ne pas trop prêter
attention à la télévision, elle "écoute attentivement
lorsque les parents et leurs amis parlent de la guerre".
Son frère de 18 ans est impressionné par son discours et ses
peurs, qu'il n'avait pas soupçonnées. Shema, dès la fin de
l'entretien avec le psychologue, retourne dans le jardin jouer
au football, éclatant de rire à chaque tir au but, joyeuse et
apparemment insouciante.
Le docteur Raudalen, qui avait mené une étude en Irak
immédiatement après la guerre du Golfe, trouve que "les
familles irakiennes, surtout dans les milieux pauvres, ont
changé". "Les parents sont très fatigués, dépressifs.
Ils sont résignés, commente-t-il. Par rapport à il y a
dix ans, ils ne parlent plus à leurs enfants, ils ne leur
expliquent pas la différence entre des menaces réelles et des
dangers imaginaires. Ils sont eux-mêmes effrayés et ne calment
plus les peurs de leurs enfants." "J'ai rencontré un grand-père
qui disait "Peut-être allons-nous tous mourir" devant ses neuf
petits-enfants, qui, évidemment, le croient. A l'école, on ne
leur parle de la menace d'un conflit que pour évoquer les
consignes de sécurité. Or un enfant est comme un scientifique :
il enregistre chaque indice, chaque paramètre, et te! nte
d'analyser la situation. L'enfant est donc seul avec sa peur."
Magne Raudalen s'est intégré à une délégation scientifique
canado-norvégienne, qui étudie en Irak les conséquences
humanitaires de douze années d'embargo. Pour lui, le fait
d'étudier le comportement de l'enfant avant une guerre
éventuelle est un acte politique. "Je suis habitué à arriver
après les guerres et, en tant que psychologue, à être souvent
impuissant face à l'ampleur des traumatismes, dit-il.
Ici, je suis un psychologue, et aussi un militant. Je suis
opposé à ce conflit et j'ai un devoir moral d'être à Bagdad. Je
voudrais contribuer à éviter que les enfants irakiens vivent un
autre conflit."
Dans la capitale irakienne, les délégations occidentales se
succèdent, politiques, pacifistes, humanitaires, en attendant
l'arrivée prochaine, sous la houlette de l'ex-marine américain
et vétéran de la guerre du Golfe, Ken O'Keefe, de soixante
"boucliers humains" volontaires. Eric Hoskins, le chef de
la délégation canado-norvégienne et directeur de l'ONG War Child
Canada, qui travaille régulièrement en Irak depuis douze ans et
affirme n'avoir "aucune position politique concernant le
pouvoir irakien", pense que, "si l'on prend en compte
les enseignements de la guerre du Golfe, les treize millions
d'enfants irakiens seront en danger de mort, de malnutrition et
de traumatismes mentaux en cas de nouveau conflit".
Selon lui, "l'Irak n'a pas plus d'un mois de stock de
nourriture et de médicaments" et, compte-tenu de la
décennie de sanctions économiques qui vient de frapper le pays
de Saddam Hussein, "la population enfantine est nettement
plus exposée aujourd'hui aux conséquences dramatiques d'une
guerre qu'en 1991".
Rémy Ourdan
Hans Blix : la coopération est encore possible
Le chef des inspecteurs en désarmement des Nations unies,
Hans Blix, a estimé, jeudi 30 janvier, à Washington qu'il
n'était pas trop tard pour que l'Irak coopère avec l'ONU,
déclarant par ailleurs que les autorités irakiennes n'avaient
pas fait preuve d'une plus grande coopération depuis la remise
de son rapport lundi 27 janvier. "Ils peuvent encore le
faire, et si je détecte des signaux en ce sens, je plaiderai en
faveur d'une prolongation des inspections", a-t-il déclaré
avant d'ajouter : "Au vu de la situation, je serais
certainement favorable à ce qu'un délai supplémentaire soit
accordé aux inspections." M. Blix a également souligné que
Bagdad n'avait pas semblé laisser les inspecteurs accéder plus
facilement à des scientifiques irakiens de premier plan. D'autre
part, l'Irak a invité jeudi! Hans Blix et Mohamed ElBaradei à
venir à Bagdad avant le 10 février. Ces entretiens auraient pour
but de "discuter d'un certain nombre de questions liées au
renforcement de la coopération et de la transparence" entre
les deux parties, selon un communiqué du ministère des affaires
étrangères. – (Reuters.)