Tout le monde ne s'est pas trompé en Irak, par Scott Ritter
"Nous nous sommes tous trompés",
a récemment déclaré aux membres du Congrès David Kay, le
plus grand limier de l'administration Bush chargé des armes
en Irak, après avoir reconnu qu'il n'y avait probablement
pas d'armes de destruction massive (ADM), contredisant ainsi
les déclarations de George W.
Bush avant la
guerre. Malgré la mort de plus de 525 militaires américains
en Irak, David Kay a insisté sur le fait que l'impossibilité
de trouver les armes attendues ne devait pas être imputée au
président et à son administration, qui ont implacablement
poussé à la guerre, mais plutôt aux services de
renseignement américains, qui, selon Kay, ont fourni des
évaluations inexactes.
Les remarques de Kay ont tout l'air d'une
tentative pour détourner des données potentiellement
préjudiciables à l'avantage du président. La décision de ce
dernier de créer une "commission indépendante" pour enquêter
sur cet échec des services de renseignement ne fait que
renforcer ce soupçon : une telle commission ne recevra de
mandat que pour étudier les données des services de
renseignement et non la politique et les processus de prise
de décision qui ont utilisé ces données. Plus inquiétant :
les conclusions proposées par la commission seraient
différées jusqu'à la fin de l'automne, après l'élection
présidentielle de novembre.
Le fait est que, indépendamment des
conclusions d'une commission, tout le monde ne s'était pas
trompé. Pour ma part, je ne m'étais pas trompé. J'ai fait
tout mon possible pour exiger de l'administration Bush des
faits pour étayer ses allégations infondées sur les ADM en
Irak. N'y parvenant pas, j'ai parlé et écrit dans tous les
forums possibles afin d'informer le public des Etats-Unis et
du monde sur le danger d'une guerre s'appuyant sur une
menace hypermédiatisée.
Je n'étais pas le seul. Rolf Ekeus,
ancien président des inspecteurs en désarmement des Nations
unies en Irak, a reconnu que, sous sa direction, l'Irak
avait été "fondamentalement désarmé" dès 1996. Hans
Blix, qui a dirigé les inspections de désarmement des
Nations unies en Irak dans les mois qui ont précédé
l'invasion de mars 2003, a clairement déclaré que ses
inspecteurs n'avaient trouvé aucune preuve d'ADM ni de
programmes en rapport avec les ADM en Irak. De plus, des
hauts fonctionnaires connaissant bien l'Irak, comme
l'ambassadeur Joseph Wilson et l'analyste du département
d'Etat Greg Theilmann, ont montré la nature infondée des
affirmations de l'administration Bush concernant la capacité
nucléaire de l'Irak.
L'énigme entourant les ADM en Irak
pouvait être résolue sans avoir recours à la guerre. Il
existait suffisamment d'éléments basés sur des faits avérés
et indépendants concernant la disposition définitive des
programmes secrets d'armement de Saddam Hussein pour
permettre que, malgré sa composition faite de couches
superposées de duperie et de dissimulation, le noeud gordien
dans toute sa complexité soit tranché par toute personne
désireuse d'essayer. Malheureusement, il semble que ceux qui
étaient chargés de résoudre l'énigme n'ont pas pris le parti
d'agir ainsi. La décision de George W. Bush de limiter
l'étendue de l'enquête aux questions de renseignement,
bloquant ainsi toute critique sur l'usage (ou l'abus) de ces
renseignements par son administration, est absurde, surtout
si l'on considère que l'administration Bush parlait de
guerre contre l'Irak en 2002 avant la National Intelligence
Estimate (NIE) (évaluation des renseignements nationaux),
document relatif à telle pa! rtie du monde ou telle menace
spécifique, qui avait été préparée par le directeur de la
CIA.
Selon un rapport secret du département de
la défense après l'engagement en Irak, "Opération Liberté de
l'Irak, Leçons Stratégiques", dont le Washington Times
a obtenu une copie en septembre 2003, "le président Bush
a approuvé la stratégie d'ensemble de la guerre contre
l'Irak en août de l'année dernière." La date citée est
le 29 août 2002. "C'était huit mois avant que ne soit
lâchée la première bombe et six mois avant qu'il ne demande
au conseil de sécurité de l'ONU un mandat qu'il n'a jamais
reçu", écrivait le Washington Times.
La CIA a fini par fournir une NIE pour
l'Irak, mais seulement en octobre 2002, quand le président
Bush avait déjà décidé la guerre. Son titre même, "Les
programmes continus irakiens pour les armes de destruction
massive", reflète un parti pris dans l'analyse qui n'était
étayé ni par les faits connus à l'époque ni par le temps
écoulé.
Stu Cohen, qui a travaillé vingt-huit ans
à la CIA, a écrit une déclaration publiée sur le site web de
la CIA le 28 novembre 2003 selon laquelle la NIE d'octobre
2002 "jugeait avec beaucoup de confiance que l'Irak
possédait des armes chimiques et biologiques ainsi que des
missiles dépassant la limite des 150 kilomètres imposée par
le Conseil de sécurité de l'ONU. Ce jugement arrivait pour
l'essentiel aux mêmes conclusions que celles des Nations
unies et d'une grande partie des services de renseignement -
qu'ils soient ou non amis."
Stu Cohen a remarqué que la NIE d'octobre
2002 sur l'Irak était politiquement neutre : elle ne
proposait pas de politique allant dans le sens ou à l'opposé
d'une guerre contre l'Irak. Il affirme aussi qu'aucun de
ceux qui ont travaillé sur la NIE n'a subi de pression de la
Maison Blanche dans le but de changer les jugements qui y
sont présentés. Ses affirmations sont fondamentalement
erronées. Le fait qu'une décision politique d'importance
majeure comme la guerre contre l'Irak ait été prise sans
tenir compte d'une NIE est, en soi, une manipulation
politique. Les jugements - même aussi pauvres que ceux qui
apparaissent dans la NIE sur l'Irak - n'ont pas besoin
d'être transformés pour être manipulés. Le retrait des
jugements, par une diffusion tardive d'une NIE décisive, est
également une manipulation.
J'ai travaillé avec M. Cohen en de
nombreuses occasions à cette époque et je le considère comme
un homme raisonnable. Je me suis donc posé des questions
quand ce professionnel du renseignement, confronté à
l'impossibilité totale de la CIA d'estimer avec précision la
menace constituée par les ADM en Irak, a écrit qu'il était
"convaincu qu'aucune personne raisonnable ne pouvait
avoir vu l'ensemble des informations que les services de
renseignement avaient à leur disposition - littéralement des
millions de pages - et être parvenu à des conclusions ou des
points de vue radicalement différents de ceux que nous
avions atteints".
Je me considère comme quelqu'un de
raisonnable. Comme Stu Cohen et les professionnels du
renseignement qui ont préparé la NIE d'octobre 2002 sur
l'Irak, je connaissais très bien de grandes quantités de
données rassemblées dans le monde entier par de nombreux
services de renseignement (y compris la CIA) et sur le sol
irakien par les inspecteurs en désarmement des Nations
unies, au moins jusqu'au moment de ma démission de l'Unscom
en août 1998.
A cause de cette expérience, Arms
Control Today, la revue très estimée de l'Arms Control
Association, m'a demandé d'écrire un article sur l'état du
désarmement en rapport avec les ADM en Irak. L'article,
"Arguments pour un désarmement qualitatif en Irak", a été
publié en juin 2000 et a été beaucoup repris. Ses
conclusions ont été rejetées par les services de
renseignement des Etats-Unis et de GrandeBretagne. Ma
conclusion était : "Grâce au travail effectué par l'Unscom,
on peut déclarer presque avec certitude que l'Irak était
qualitativement désarmé au moment du retrait des
inspecteurs" (décembre 1998).
C'était une évaluation précise du
désarmement des capacités en ADM de l'Irak, bien plus que la
NIE d'octobre 2002 de la CIA ou toute autre analyse
correspondante entreprise par les services de renseignement
britanniques.
Je ne suis pas isolé dans mes analyses
divergentes. Ray McGovern, qui dirige le groupe Veteran
Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), a aussi pris
ombrage de l'affirmation de Stu Cohen, "aucune personne
raisonnable". "S'il avait pris la peine de lire les
éditoriaux et les autres communications des membres de VIPS
au cours des deux années écoulées", m'a expliqué M.
McGovern, il se serait aperçu que "nos articles
contenaient régulièrement des conclusions et des points de
vue alternatifs radicalement différents - même sans avoir eu
accès à ce que Stu appelle "l'ensemble de l'information". Et
il n'a jamais dit qu'il ne nous trouvait pas "raisonnables"
- du moins à l'époque où beaucoup d'entre nous travaillaient
avec lui à la CIA".
Le fait est que Ray McGovern et moi-même,
ainsi que les nombreux professionnels du renseignement, à la
retraite ou encore en activité, qui ont étudié l'Irak et ses
capacités en ADM, sont des hommes raisonnables. Nous avions
raison. L'administration Bush, dans sa précipitation vers la
guerre, a ignoré notre conseil et les données factuelles sur
lesquelles nous nous sommes appuyés. Au lieu de cela, elle
s'est appuyée sur les rumeurs, les spéculations, les
exagérations et les falsifications pour induire le peuple
américain et ses représentants élus à soutenir une guerre
qui s'enlise rapidement. Nous connaissions la vérité sur les
ADM d'Irak. Malheureusement, personne n'a écouté.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par
Florence Lévy-Paoloni. ©2004, Global Viewpoint. Distribué
par Tribune Media Services International, section de Tribune
Media Services.
Scott Ritter est ancien chef des
inspecteurs des nations unies pour le désarmement en irak
(1991-1998).