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Tout le monde ne s'est pas trompé en Irak, par Scott Ritter

LE MONDE | 10.02.04 | 14h00  .  MIS A JOUR LE 10.02.04 | 15h35

"Nous nous sommes tous trompés", a récemment déclaré aux membres du Congrès David Kay, le plus grand limier de l'administration Bush chargé des armes en Irak, après avoir reconnu qu'il n'y avait probablement pas d'armes de destruction massive (ADM), contredisant ainsi les déclarations de George W.

 

Bush avant la guerre. Malgré la mort de plus de 525 militaires américains en Irak, David Kay a insisté sur le fait que l'impossibilité de trouver les armes attendues ne devait pas être imputée au président et à son administration, qui ont implacablement poussé à la guerre, mais plutôt aux services de renseignement américains, qui, selon Kay, ont fourni des évaluations inexactes.

 

Les remarques de Kay ont tout l'air d'une tentative pour détourner des données potentiellement préjudiciables à l'avantage du président. La décision de ce dernier de créer une "commission indépendante" pour enquêter sur cet échec des services de renseignement ne fait que renforcer ce soupçon : une telle commission ne recevra de mandat que pour étudier les données des services de renseignement et non la politique et les processus de prise de décision qui ont utilisé ces données. Plus inquiétant : les conclusions proposées par la commission seraient différées jusqu'à la fin de l'automne, après l'élection présidentielle de novembre.

Le fait est que, indépendamment des conclusions d'une commission, tout le monde ne s'était pas trompé. Pour ma part, je ne m'étais pas trompé. J'ai fait tout mon possible pour exiger de l'administration Bush des faits pour étayer ses allégations infondées sur les ADM en Irak. N'y parvenant pas, j'ai parlé et écrit dans tous les forums possibles afin d'informer le public des Etats-Unis et du monde sur le danger d'une guerre s'appuyant sur une menace hypermédiatisée.

Je n'étais pas le seul. Rolf Ekeus, ancien président des inspecteurs en désarmement des Nations unies en Irak, a reconnu que, sous sa direction, l'Irak avait été "fondamentalement désarmé" dès 1996. Hans Blix, qui a dirigé les inspections de désarmement des Nations unies en Irak dans les mois qui ont précédé l'invasion de mars 2003, a clairement déclaré que ses inspecteurs n'avaient trouvé aucune preuve d'ADM ni de programmes en rapport avec les ADM en Irak. De plus, des hauts fonctionnaires connaissant bien l'Irak, comme l'ambassadeur Joseph Wilson et l'analyste du département d'Etat Greg Theilmann, ont montré la nature infondée des affirmations de l'administration Bush concernant la capacité nucléaire de l'Irak.

L'énigme entourant les ADM en Irak pouvait être résolue sans avoir recours à la guerre. Il existait suffisamment d'éléments basés sur des faits avérés et indépendants concernant la disposition définitive des programmes secrets d'armement de Saddam Hussein pour permettre que, malgré sa composition faite de couches superposées de duperie et de dissimulation, le noeud gordien dans toute sa complexité soit tranché par toute personne désireuse d'essayer. Malheureusement, il semble que ceux qui étaient chargés de résoudre l'énigme n'ont pas pris le parti d'agir ainsi. La décision de George W. Bush de limiter l'étendue de l'enquête aux questions de renseignement, bloquant ainsi toute critique sur l'usage (ou l'abus) de ces renseignements par son administration, est absurde, surtout si l'on considère que l'administration Bush parlait de guerre contre l'Irak en 2002 avant la National Intelligence Estimate (NIE) (évaluation des renseignements nationaux), document relatif à telle pa! rtie du monde ou telle menace spécifique, qui avait été préparée par le directeur de la CIA.

Selon un rapport secret du département de la défense après l'engagement en Irak, "Opération Liberté de l'Irak, Leçons Stratégiques", dont le Washington Times a obtenu une copie en septembre 2003, "le président Bush a approuvé la stratégie d'ensemble de la guerre contre l'Irak en août de l'année dernière." La date citée est le 29 août 2002. "C'était huit mois avant que ne soit lâchée la première bombe et six mois avant qu'il ne demande au conseil de sécurité de l'ONU un mandat qu'il n'a jamais reçu", écrivait le Washington Times.

La CIA a fini par fournir une NIE pour l'Irak, mais seulement en octobre 2002, quand le président Bush avait déjà décidé la guerre. Son titre même, "Les programmes continus irakiens pour les armes de destruction massive", reflète un parti pris dans l'analyse qui n'était étayé ni par les faits connus à l'époque ni par le temps écoulé.

Stu Cohen, qui a travaillé vingt-huit ans à la CIA, a écrit une déclaration publiée sur le site web de la CIA le 28 novembre 2003 selon laquelle la NIE d'octobre 2002 "jugeait avec beaucoup de confiance que l'Irak possédait des armes chimiques et biologiques ainsi que des missiles dépassant la limite des 150 kilomètres imposée par le Conseil de sécurité de l'ONU. Ce jugement arrivait pour l'essentiel aux mêmes conclusions que celles des Nations unies et d'une grande partie des services de renseignement - qu'ils soient ou non amis."

Stu Cohen a remarqué que la NIE d'octobre 2002 sur l'Irak était politiquement neutre : elle ne proposait pas de politique allant dans le sens ou à l'opposé d'une guerre contre l'Irak. Il affirme aussi qu'aucun de ceux qui ont travaillé sur la NIE n'a subi de pression de la Maison Blanche dans le but de changer les jugements qui y sont présentés. Ses affirmations sont fondamentalement erronées. Le fait qu'une décision politique d'importance majeure comme la guerre contre l'Irak ait été prise sans tenir compte d'une NIE est, en soi, une manipulation politique. Les jugements - même aussi pauvres que ceux qui apparaissent dans la NIE sur l'Irak - n'ont pas besoin d'être transformés pour être manipulés. Le retrait des jugements, par une diffusion tardive d'une NIE décisive, est également une manipulation.

J'ai travaillé avec M. Cohen en de nombreuses occasions à cette époque et je le considère comme un homme raisonnable. Je me suis donc posé des questions quand ce professionnel du renseignement, confronté à l'impossibilité totale de la CIA d'estimer avec précision la menace constituée par les ADM en Irak, a écrit qu'il était "convaincu qu'aucune personne raisonnable ne pouvait avoir vu l'ensemble des informations que les services de renseignement avaient à leur disposition - littéralement des millions de pages - et être parvenu à des conclusions ou des points de vue radicalement différents de ceux que nous avions atteints".

Je me considère comme quelqu'un de raisonnable. Comme Stu Cohen et les professionnels du renseignement qui ont préparé la NIE d'octobre 2002 sur l'Irak, je connaissais très bien de grandes quantités de données rassemblées dans le monde entier par de nombreux services de renseignement (y compris la CIA) et sur le sol irakien par les inspecteurs en désarmement des Nations unies, au moins jusqu'au moment de ma démission de l'Unscom en août 1998.

A cause de cette expérience, Arms Control Today, la revue très estimée de l'Arms Control Association, m'a demandé d'écrire un article sur l'état du désarmement en rapport avec les ADM en Irak. L'article, "Arguments pour un désarmement qualitatif en Irak", a été publié en juin 2000 et a été beaucoup repris. Ses conclusions ont été rejetées par les services de renseignement des Etats-Unis et de GrandeBretagne. Ma conclusion était : "Grâce au travail effectué par l'Unscom, on peut déclarer presque avec certitude que l'Irak était qualitativement désarmé au moment du retrait des inspecteurs" (décembre 1998).

C'était une évaluation précise du désarmement des capacités en ADM de l'Irak, bien plus que la NIE d'octobre 2002 de la CIA ou toute autre analyse correspondante entreprise par les services de renseignement britanniques.

Je ne suis pas isolé dans mes analyses divergentes. Ray McGovern, qui dirige le groupe Veteran Intelligence Professionals for Sanity (VIPS), a aussi pris ombrage de l'affirmation de Stu Cohen, "aucune personne raisonnable". "S'il avait pris la peine de lire les éditoriaux et les autres communications des membres de VIPS au cours des deux années écoulées", m'a expliqué M. McGovern, il se serait aperçu que "nos articles contenaient régulièrement des conclusions et des points de vue alternatifs radicalement différents - même sans avoir eu accès à ce que Stu appelle "l'ensemble de l'information". Et il n'a jamais dit qu'il ne nous trouvait pas "raisonnables" - du moins à l'époque où beaucoup d'entre nous travaillaient avec lui à la CIA".

Le fait est que Ray McGovern et moi-même, ainsi que les nombreux professionnels du renseignement, à la retraite ou encore en activité, qui ont étudié l'Irak et ses capacités en ADM, sont des hommes raisonnables. Nous avions raison. L'administration Bush, dans sa précipitation vers la guerre, a ignoré notre conseil et les données factuelles sur lesquelles nous nous sommes appuyés. Au lieu de cela, elle s'est appuyée sur les rumeurs, les spéculations, les exagérations et les falsifications pour induire le peuple américain et ses représentants élus à soutenir une guerre qui s'enlise rapidement. Nous connaissions la vérité sur les ADM d'Irak. Malheureusement, personne n'a écouté.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Florence Lévy-Paoloni. ©2004, Global Viewpoint. Distribué par Tribune Media Services International, section de Tribune Media Services.

 

Scott Ritter est ancien chef des inspecteurs des nations unies pour le désarmement en irak (1991-1998).

. ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.02.04