New
York (Nations unies) de notre correspondante
Un rapport confidentiel de l'ONU offre pour la première fois une
vision de ce que seraient les conséquences humanitaires d'une
guerre en Irak. Daté du 10 décembre, il émane d'un "groupe de
travail interagences sur l'Irak", créé par le secrétariat
général des Nations unies pour se préparer à un éventuel
conflit, et supervisé par la vice-secrétaire générale, la
Canadienne Louise Fréchette. Titré "Les probables scénarios
humanitaires" - qui accompagneraient une attaque contre
l'Irak -, ce document de 13 pages anticipe des destructions
majeures d'infrastructures et évalue à 500 000 le nombre de
victimes "directes et indirectes" qui nécessiteraient des
soins.
Le document a été diffusé, lundi 6 janvier,
sur le site web d'un groupe de l'université britannique de
Cambridge (www.casi.org.uk)
opposé aux sanctions contre l'Irak, intitulé Campaign Against
Sanctions on Iraq. Une source autorisée à l'ONU en a
confirmé l'authenticité.
Les auteurs soulignent d'emblée que
l'existence de ce texte ne doit pas donner à penser que la
guerre est inévitable aux yeux de l'ONU. Il ne s'agit que de
planification. "Nous serions irresponsable si nous n'étions
pas en train de prévoir ce qui pourrait se passer", explique
un responsable de l'organisation.
Le document se place dans l'hypothèse d'une
intervention militaire déclenchée "simultanément depuis le
nord et le sud". A la différence de l'intervention militaire
de 1991, poursuit le texte, "il est probable qu'une future
confrontation aille au-delà de la série de bombardements
préparatoires et relativement courts d'infrastructures et de
villes, pour se développer en une offensive terrestre longue et
de grande ampleur, soutenue par des bombardements aériens et
conventionnels. Les dévastations qui en résulteraient seraient
sans nul doute grandes. Initialement, l'accès aux personnes dans
le besoin serait ou bien interdit par l'un des protagonistes ou
sévèrement limité par des impératifs de sécurité". De plus,
"la logistique, et particulièrement l'aptitude à se déplacer
librement, sera une contrainte majeure".
MISES EN GARDE
Les experts de l'ONU mettent en garde contre
deux erreurs d'appréciation. "Il y a une tentation dans
certains milieux de mettre en parallèle la situation qui
suivrait toute éventuelle intervention en Irak avec l'aptitude
de la population à s'organiser à la fin du conflit de 1991. De
telles comparaisons ne sont pas valides, compte tenu du fait
qu'avant les événements de 1991, une partie substantielle de la
population avait un emploi, de l'argent liquide et des biens
matériels lui permettant de faire face à la crise. Maintenant,
outre le fait qu'ils n'ont pas été employés depuis un certain
temps, tous, sauf les privilégiés, ont totalement épuisé leurs
réserves d'argent et aussi, dans la plupart des cas, se sont
défaits de leurs biens matériels. La plus grande partie de la
population est maintenant totalement dépendante du gouvernement
de! l'Irak pour une majorité, sinon l'ensemble, de ses besoins
de première nécessité".
Autre comparaison fallacieuse, selon le
texte : l'Afghanistan. "La population, en Afghanistan, est à
prédominance rurale. En plus, au fil du temps, elle a appris à
dépendre moins de l'Etat et les Afghans sont devenus plus
autonomes. La situation en Irak a été l'inverse : une population
relativement urbanisée avec un Etat assurant les besoins
primaires. Les foyers se sont appauvris pendant le régime des
sanctions et les Irakiens sont devenus encore plus dépendants de
l'Etat pour assurer leurs besoins. De plus, les Irakiens ont des
besoins relativement sophistiqués. Ils ont été habitués à un
niveau de services raisonnable. Avec la dégradation des
infrastructures en général et de l'électricité en particulier,
nombre de ces services ne seront probablement pas disponibles
après un conflit."
Le groupe de travail estime probable que le
réseau électrique sera sérieusement endommagé, avec de sévères
conséquences sur le pompage de l'eau. L'Unicef a évalué qu'il
faudra fournir de l'eau potable à 39 % de la population, indique
le texte. Le port d'Oum Qasr sera "largement impraticable"
pour un usage humanitaire. Le système ferroviaire, les véhicules
seront endommagés. Les ponts ayant été détruits, les mouvements
est-ouest de biens et de population seront "restreints".
Il n'existe pratiquement pas de ferries, souligne le document,
et le Tigre et l'Euphrate sont trop profonds pour passer à gué.
La production et l'exportation de pétrole auront cessé et les
réserves auront été endommagées de manière significative,
souligne encore l'ONU. Concernant les médicaments, l'Irak
compterait qu! atre mois de stocks.
L'ONU estime à 1,4 million le nombre de
réfugiés qui auront besoin d'assistance ; 900 000 dans les pays
voisins et 500 000 le long des frontières, mais en Irak. Elle
s'inquiète de ce qu'il faudra fournir en urgence des structures
de pont, des véhicules et de la nourriture pour 5,4 millions de
personnes. Dans la période suivante, "pour une longue
période, certainement plus d'un an", elle prévoit de devoir
aider, pour leur alimentation, 23 millions de personnes. Enfin,
le rapport plaide pour la préparation d'un plan B : "Quel
serait le rôle de l'ONU vis-à-vis de l'Irak si le conflit est
évité et si les sanctions sont suspendues ?"
Corine Lesnes
D'indispensables relations avec les
militaires
Le groupe de travail des Nations unies sur
les conséquences d'un conflit avec l'Irak précise, dans une
section spéciale, que les agences humanitaires de l'ONU auront
besoin d'entretenir des relations avec les militaires présents
sur le terrain. "De telles interactions devront avoir lieu,
que l'attaque ait été sanctionnée par le Conseil de sécurité ou
pas, indique le rapport, même si les circonstances
affecteront de toute évidence la relation." Ces contacts seront
"de préférence établis avant le début du conflit et ne
devraient pas être confinés aux questions relatives aux
coordonnées des sites humanitaires opérationnels".
Le paragraphe suivant mentionne que, dans le
cadre du "débat sur les forces armées post-modernes", les
militaires ont souvent tenté de s'occuper eux-mêmes de la
distribution directe d'assistance humanitaire, le Pentagone
étant "l'institution militaire la plus active dans la
poursuite d'un tel rôle - se référer à l'utilisation extensive
de personnel des affaires civiles/militaires en Afghanistan." -
(Corresp.)