Roger GARAUDY
"LES MYTHES FONDATEURS DE LA POLITIQUE ISRAELIENNE"
Traduction arabe. Editions Ezzaman, Rabat (1996)
PREFACE
Mahdi Elmandjra
On ne présente pas Roger Garaudy. Son œuvre est là pour témoigner de son érudition, de sa rigoureuse méthodologie, de sa contribution à la philosophie contemporaine, de son militantisme au service de la justice et de la dignité humaine, et de son combat contre toutes les formes d'impérialisme.
Ce texte est surtout un témoignage de quelqu'un qui l'a connu depuis près de vingt cinq ans. Le fait qu'il me soit arrivé d'être en désaccord avec lui, dans le passé, ne m'empêche pas de m'insurger aujourd'hui contre le terrorisme culturel dont son dernier livre est l'objet.
Le problème dont il s'agit dépasse Garaudy ou tout autre auteur car il affecte une des libertés les plus fondamentales - celle de l'expression. La défense des droits de l'homme ne se prête pas à des discriminations. Dans le cas présent la politique des "deux poids et deux mesures" a dépassé la démesure.
Garaudy a un esprit analytique qui fait souvent recours à la méthode comparative. Celle-ci requiert une vaste connaissance de l'histoire des idées et des cultures - nul ne lui conteste cela. Le monde de la prospective, celui où je l'ai le mieux connu, a grandement bénéficié de ses compétences philosophiques. Je l'ai beaucoup côtoyé dans le cadre des activités de la Fédération Mondiale des Etudes du Futur alors qu'il dirigeait l'Institut International pour le Dialogue des Civilisations.
Il fut l'un des premiers à remettre en cause les modèles de développement suivis par les pays du tiers Monde et à favoriser l'idée du développement "endogène" en harmonie avec la culture ambiante. On s'est trouvé ensemble dans le cadre des débats des Premières Journées Internationales du Ministère des Finances que Valéry Giscard d'Estaing, alors Ministre des Finances, avait organisé à l'UNESCO, à Paris en 1972, sur le thème "Economie et Société Humaine". J'ai été alors séduit par son humanisme.
En 1978, le Président Léopold Sédar Senghor informa Roger Garaudy qu'il était disposé à abriter l'Université des Mutants, dont il était l'auteur et le promoteur, à Gorée (Sénégal) dans les locaux de la Fondation Senghor car il connaissait toute l'importance que Garaudy attachait à la dimension culturelle.
Le point de départ de Garaudy a toujours été celui du dialogue entre les cultures - un processus dynamique nécessitant de nombreuses mutations, de part et d'autre, au niveau des structures mentales. Il a lui même "muté" plusieurs fois dans sa vie. L'a-t-il fait par conviction ou par opportunisme ? Ceci est un faux procès.
On juge un homme par la cohérence de ses idées et la manière dont il défend ses principes - le changement est dans la nature des choses, il favorise l'ouverture et l'innovation créatrice. Ce qui est une qualité chez les uns devient soudainement un défaut chez les autres. Peut-être n'aurait-on pas posé de pareilles questions si sa dernière "mutation" ne l'avait pas conduit à l'Islam.
Compte tenu de tout ce qui précède ainsi que pour bien d'autres raisons, il m'est difficile de comprendre le tollé qu'a suscité, dans certains milieux, son dernier livre "Mythes fondateurs de la politique israélienne" dont la traduction arabe fait l'objet de la présente publication.
Le point de vue que j'exprime ici n'est ni une apologie ni une évaluation du contenu de ce livre que j'ai lu et relu. Ce n'est pas non plus un jugement moral sur l'auteur ou sur son œuvre - ma prétention a ses limites. Cette Préface, je le dis et le répète avec force, est avant tout l'expression d'une indignation face à une chasse aux sorcières fort bien organisée dont le but est d'empêcher la diffusion d'un point de vue qui démystifie et bouscule des idées reçues.
Où sont les défenseurs de la liberté de la presse et des droits de l'homme ? Où est la démocratie et où sont les instances nationales et internationales de la société civile ?
Un premier commentaire s'impose : du point de vue quantitatif s'agit-il d'un livre dont l'auteur est Roger Garaudy ? A mon avis, la réponse est "non" car près des trois-quarts de son contenu est composé de plus de 300 citations et références tirées d'un nombre impressionnant de documents sans parler d'une Annexe de 15 pages.
Sur le plan qualitatif nous nous trouvons face au talent du chercheur qu'est Roger Garaudy. Ce qui a dérangé certains c'est justement la valeur scientifique de ces références, de la méthode de leur compilation et de leur pertinence. Une brochure intitulée "Droit de réponse au lynchage médiatique de l'Abbé Pierre et de Roger Garaudy" vient d'être publiée en France. Elle répond aux nombreuses critiques que certains cercles ont adressé à Garaudy.
Le nombre de personnes qui ont attaqué Garaudy sans avoir lu son ouvrage est énorme. Cela est une indication du degré du préjuge qui caractérise cette croisade et qui, si on parvenait à le mesurer à travers un sondage, mériterait de figurer dans le "Guinness Book of Records" - un record de l'intolérance.
Le titre du livre contient en lui même les causes principales de ces critiques. S'attaquer aux "mythes fondateurs" de la "politique israélienne" implique une désacralisation de certaines idées et surtout une relativisation de leur contenu. Si l'on croit en une et une seule vérité absolue - celle de l'existence de Dieu - alors tout le reste ne peut être que relatif. Un des mots clés dans le Coran est "jidal" qui couvre de nombreux concepts - dialogue, argumentation, contradiction, controverse, contestation et même doute.
"Par la sagesse et la bonne exhortation, appelle au sentier de ton seigneur. Et dispute avec eux ce qu'il y a de plus beau." (Sourate 16, verset 125)
"Et ne disputez que de la belle façon avec les gens du livre." (Sourate 29, verset 46)
Notons comment le Coran associe le "beau" à la "dispute" dans le sens le plus noble du terme - toute l'esthétique du "dialogue" est là.
Roger Garaudy s'est permis de "disputer" le détournement de l'Absolu qui sacralise l'idéologie du sionisme. Toute critique de celle-ci est transformée en une attaque contre la religion juive et devient un acte raciste! Il en est de même lorsque l'on défend les droits du peuple palestinien à ses terres spoliées.
Notre auteur qui a connu les camps de concentration et les horreurs du racisme - de tous les racismes - s'érige contre cette pensée "unique". Garaudy a, en outre, le mérite de bien maîtriser les textes sacrés des trois religions monothéistes et il en donne la preuve.
D'autre part, on oublie trop facilement qu'il y a encore quelques années la communauté internationale assimilait, sans aucun équivoque, le sionisme au colonialisme et au racisme. La Déclaration de Mexico de 1975 proclamée par la Conférence Mondiale de la Femme a promulgué le principe selon lequel "la coopération et la paix internationales exigent la libération et l'indépendance nationales, l'élimination du colonialisme, du néocolonialisme, de l'occupation étrangère, du sionisme, de l'apartheid et de la discrimination raciale ..."
Cette formulation fut reprise mot à mot dans la Résolution 3379 adoptée par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 10 novembre 1975, par un vote massif et qui s'intitulait "Elimination de toutes les formes de discrimination raciale." Dans sa Résolution 3151 (XXVIII) adoptée le 14 décembre 1973, l'Assemblée générale avait déjà condamné en particulier "l'alliance entre le racisme sud-africain et le sionisme."
Garaudy a critiqué, à maintes reprises, les politiques des pays du Golfe et le gaspillage des revenus pétroliers qui ont même servis et servent encore au financement de troupes étrangères occupant leurs territoires. Il a également osé affirmer que le Koweït faisait historiquement partie de l'Irak. Ceci lui a valu la foudre des pays concernés. La presse des pétrodollars est venue amplifier la campagne anti-Garaudy en mettant en doute son orthodoxie musulmane!
Cette campagne non seulement n'a eu aucun impact sur l'opinion publique des pays arabes, elle a même rehaussé la crédibilité de ses écrits et favorisé la diffusion du présent livre qui en est à sa quatrième traduction arabe. Les trois autres sont déjà parues au Caire, à Damas et à Beyrouth.
On peut être en désaccord avec Garaudy mais on ne peut invoquer le "sacré" pour lui interdire son droit sacré à l'expression. A chacun de juger selon sa lecture, ses idées et sa conscience mais pas sans avoir d'abord pris connaissance de ce dont on parle. Rien n'est plus intolérable que la tolérance de l'intolérance surtout si cette dernière est basée sur l'ignorance et si, en outre, elle s'accompagne de censure et d'intimidation.
Ma motivation, en écrivant ces quelques lignes, est la même que celle que l'on retrouve dans la pétition signée par un nombre d'hommes et de femmes du monde de la science et de la culture au Maroc. C'est avec la citation de ce texte que je conclurai en précisant qu'on ne peut pas ne pas s'élever contre tout ce qui limite la liberté d'expression surtout si une telle opposition prend la forme d'un "terrorisme culturel".
Je conclurai en précisant qu'on ne peut pas ne pas s'élever contre tout ce qui limite la liberté d'expression surtout si une telle opposition se transforme en terrorisme culturel.
Mahdi Elmandjra
Rabat, 10 septembre 1996