49ème Conférence annuelle de l’Association d’études politiques

du Royaume Uni (PSA)

Nottingham, 22-25 mars 1999

 

LA NECESSITE DE « DEGLOBALISER » LA « GLOBALISATION

 

Mahdi Elmandjra

Université Mohamed V

Rabat, Maroc

 

Le texte de la présente communication sera publié dans le cadre des actes de la Conférence. Il a servi de base à la conférence donnée le 3 juin 1999 au département d’Anthropologie et d’Histoire, de l’Université de Hokkaïdo à Sapporo, Japon.

 

LA NECESSITE DE « DEGLOBALISER » LA « GLOBALISATION »

 

Je tiens, tout d’abord, à remercier très sincèrement, pour leur aimable invitation, les organisateurs de cette conférence, à travers la personne du responsable scientifique du comité d’organisation, le Professeur  Chris Pierson ainsi que le Dr Simon Tormey qui m’a proposé comme invité d’honneur. Qu’il me soit permis aussi d’adresser aux membres de l’Association d’études politiques du Royaume Uni, mes vœux de succès  pour les  travaux de cette  49ème conférence annuelle.

 

Dans l’avion qui me ramenait à cette conférence, j’ai lu, dans la revue  " Foreign  Affairs " datée du 28 mars, un article de Samuel Huntington, qui m’a paru si fortement représentatif de l’école de politique "réaliste " qu’on peut  l’assimiler à un essai de "surréalisme " politique. L’article en question est intitulé " l‘ unique Superpuissance", parce que, nous dit-on, dès la première page , " il n ’y a plus qu’une seule puissance dorénavant ". On découvre ensuite que " le règlement des principales questions internationales requiert une action menée par l’unique superpuissance, avec quelque conglomérat d’autres grands Etats. Cependant la superpuissance, unique, peut opposer son veto sur des questions clefs….Les Etats Unis sont, à l’évidence, le seul Etat ayant une prééminence dans chaque domaine de puissance,  économique, militaire, diplomatique, idéologique, technologique et culturel, avec les capacités d’accès nécessaires pour promouvoir leurs intérêts en tout point du globe ".

 

Il s’ensuit une hiérarchisation du pouvoir dans le nouveau monde de "la politique planétaire". Après l’unique superpuissance, nous avons, au deuxième rang "les puissances régionales majeures" et, au troisième rang, "les puissances régionales secondaires". 15 pays relèvent des deux dernières catégories ; il n’est pas prévu de niveau particulier pour plus de 180 membres de la communauté internationale, à moins de les classer simplement et par élimination, sous la rubrique  "Autres". Quelle lecture peut-on faire de la Charte des Nations Unies et des normes les plus élémentaires des conventions et accords internationaux ? Que reste-t-il de la notion même de négociation et de conciliation ?. Qu’adviendra-t-il de la liberté de choix (du libre arbitre) dans la coopération internationale ?  Ne devrions-nous pas parler plutôt de la "libéralisation de la politique de la force " et de la "privatisation" des relations internationales par une seule puissance, grâce à sa "prééminence dans chaque domaine de puissance » comme nous venons de le voir ?

 

La globalisation dans la politique internationale contemporaine requiert une hégémonie pour faciliter l’homogénéisation et la mise en place d’un nouveau système de castes, à différents paliers où "la puissance des nantis " et " la puissance des démunis" pourront communiquer selon des règles établies unilatéralement dans " l’intérêt " de tous. Une puissance, les Etats Unis d’Amérique, avec ses 250 millions d’habitants, soit moins de 5% de la population mondiale, se trouve ainsi fondée, en vertu de la "globalisation"  de la force, à diriger le monde à sa guise et sans laisser à ceux que l’on dirige la moindre possibilité de recours. Madeleine Albright  l’appelle  "la nation indispensable",  ajoutant  "parce que nous pouvons, par la hauteur de notre taille, voir plus loin que les autres nations". 

 

 La paix se trouve gravement menacée. La préservation de la diversité qui est essentielle pour la survie, est en danger. Les chances de réduire les écarts au sein d’un même pays et entre les nations, sont beaucoup plus minces. La communication culturelle authentique, impliquant le respect mutuel, n’en sera que plus difficile. L’arrogance n’a jamais été un instrument de paix ou de sagesse, ni une voie pour la communication et la connaissance mutuelle. Hafiz, un poète de la Perse antique, nous donne ci-après un avant-goût de la sagesse de l’Orient, qui peut servir d’antidote à la "post-arrogance" de la "globalisation" :

            Dans l’immense corridor astral

            Où le soleil apparaît comme un grain banal

            Celui qui se dit grand

            Est aussi impoli qu’ignorant

            Car il n’a pas encore découvert

            Ce qui le relie vraiment à l’Univers.

 

En effet, ceux qui s’efforcent de nous faire avaler la couleuvre de la "globalisation", n’ont pas encore découvert ce qui les lie à leur peuple et à l’humanité en général –sans parler de l’Univers. Ils ont séquestré la planète, militarisé l’espace, occupé les  pays, corrompu les gouvernements, acheté les esprits et les plumes d’une bonne partie de l’Intelligentsia du Tiers Monde, préparé le terrain à leurs sociétés multinationales pour s’emparer d’une bonne partie des entreprises publiques et fragiliser ainsi les économies nationales des pays du Sud, tout en y aggravant les inégalités socio-économiques. Ils ont, en outre, souscrit en faveur de gouvernements non-démocratiques et sans représentativité, une police d’assurance-vie contre la volonté de leur propre peuple. La "globalisation" signifie la concentration de pouvoirs, toutes sortes de pouvoirs, et pas seulement le pouvoir politique. Ainsi, deux compagnies américaines ( Exxon et General Motors) réalisent, à elles seules, un chiffre d’affaires supérieur aux revenus de l’Inde, avec son milliard d’habitants. Nous sommes à une époque où même la langue a été travestie et où, par un tour de force sémantique, les mots signifient désormais, l’opposé de leur sens initial. La "globalisation " revient, en dernière analyse, à la "dérégulation ". Elle signifie, désormais, un processus par lequel on "régule" – souvent avec le concours du FMI et de la Banque Mondiale, l’expropriation des peuples, avec la connivence du leadership local, qui ne manque pas de s’enrichir au passage.

 

Il y a six ans environ, James Morgan, écrivait dans le Financial Times :

 

"La chute du bloc soviétique a laissé le champ libre devant le FMI et le G7 pour régenter le monde et créer une nouvelle ère impériale…..La mise en place d’un nouvel ordre planétaire est orchestrée par le G7, le FMI, la Banque Mondiale et le GATT. Mais cela fonctionne selon un système de gouvernement indirect, impliquant l’intégration des dirigeants des pays en développement dans le réseau de la nouvelle classe régnante….".

"Les pays en développement, non seulement acceptent ce qui aurait apparu, il y a deux décennies, comme un rôle accessoire dans l’économie mondiale, mais ils soutiennent l’exigence d’un système où ils puissent effectivement jouer ce rôle subalterne… Tout cela est étonnamment différent du  (discours) de 1970, mais il n’est pas très éloigné de (celui) de 1900…Dans les anciennes puissances impériales, les choses s’acheminent de nouveau vers le statu quo ante" (l’ordre ancien).

 

"La globalisation" permet déjà à 17% de la population mondiale, qui disposent actuellement de 80% des ressources du globe, de creuser l’écart Nord-Sud dans des proportions encore plus insupportables pour plus de 5 milliards d’êtres humains. En fait, ce qui est " globalisé " actuellement c’est, à coup sûr, la pauvreté, l’injustice sociale, la corruption et l’aliénation culturelle ; ce sont aussi les restrictions aux libertés et aux droits civiques. Quelle place reste-t-il à la démocratie dans un environnement si inhospitalier qui est façonné et entretenu par " l’unique superpuissance " et ses acolytes ? Voilà la vraie question globale qui a besoin d’être globalisée.

 

Il est pratiquement impossible aujourd’hui, pour tout pays du Tiers Monde, de s’engager librement et démocratiquement, dans un processus de changement, sans la bénédiction de "l’unique Superpuissance" ou de quelque" puissance régionale majeure". La globalisation de la démocratisation signifie le renforcement de mécanismes de télécommande (de contrôle à distance) pour pérenniser des régimes serviles qui prêchent, au plan formel, la démocratie, mais pratiquent, en fait l’autoritarisme avec l’assentiment  "global ".

 

J’ai toujours hésité à participer aux débats sur la "globalisation" et je continue à être réticent. La dernière en date des invitations que j’ai déclinées à cet égard, m’est venue du Forum Economique International pour l’édition 1998 de la Réunion Annuelle de Davos.  L’invitation était assortie du commentaire suivant : puisque vous comptez parmi ceux qui parlent pour le Tiers Monde, venez partager avec les autres vos points de vue. Comment pouvez-vous procéder à des échanges de vues avec des gens aux opinions arrêtées et tranchées, qui sont résolus à user de tous les moyens possibles pour faire changer d’avis ceux qui pensent autrement ? La seule préoccupation des "globaliseurs " est de vous gagner à leur cause – par quel biais, quand et moyennant combien ? Voilà la question .

 

L’un des drames qui affligent le Tiers Monde, c’est qu’une frange de plus en plus grande de son élite se trouve "sur le marché" et succombe à la séduction de ces offres. Ils sont trop nombreux, malheureusement, les membres de la profession académique qui font partie du lot. Ainsi la  "globalisation" n’a pas seulement « déréglementé » et « dénormalisé », mais elle s’efforce également, par voie de mercantilisation, de "dé-académiser" le monde du savoir et de la recherche. Pour la "globalisation", toute chose et tout  un chacun doit être  "sur le marché". La question se pose donc de savoir pourquoi j’ai dérogé à la règle pour venir à votre réunion. Ma présence pourrait s’expliquer par l’amitié et le respect que j’éprouve à l’égard des organisateurs que j’ai vus à l’œuvre, en d’autres circonstances. Je savais, par ailleurs, que "l’indice de tolérance" entre universitaires serait suffisamment élevé pour garantir de réels échanges de vues.

 

Ce n’est qu’aujourd’hui que je mesure la pertinence du conseil que m’avait prodigué il y a  40 ans,  le Professeur  Wight,  mon directeur de thèse de doctorat à la London School of Economics.  Il me disait alors : " maintenant que vous avez votre diplôme, je vous conseille d’oublier tout ce que vous avez appris, parce qu’il vous sera d’une utilité toute relative. Libérez-vous du jargon que vous venez d’acquérir, si vous tenez à appréhender le sens des choses". C’est dans ce contexte que je m’interroge sur l’utilité de ce que j’ai appris et enseigné dans le monde universitaire au cours de ces dernières décennies, surtout face aux divagations de scientifiques post-politiques et à leur insoutenable vanité ; sans parler des astuces mercantiles des nouveaux mercenaires du " libéralisme" et de la "mondialisation".

 

Je crois que le Professeur Wight avait raison. Ce que j’ai appris et ce à quoi j’ai réfléchi en sciences politiques, en philosophie politique, en relations internationales, en économie et développement, sont de peu de secours face aux missionnaires des croisades modernes de la "globalisation". J’ai consulté, de nouveau, les écrits de certains auteurs qui avaient contribué au développement de quelques unes de ces disciplines, pour voir s’ils sont encore d’actualité. Dans "Politics among Nations" (1960) de Hans Morganthau, vous trouverez, certes, des références à la politique du pouvoir, mais ces renvois ne vous aideront pas à comprendre le concept de "Superpuissance unique". A cet égard, le "Systems and Process in International Politics" (1957) de Morgan Kaplan, est simplement sans objet, parce qu’il met en relief la différenciation, alors que la "globalisation" porte justement sur l’homogénéisation. Le livre "A Working peace System "(1960) est encore moins pertinent à cet égard.  Quant à "Beyond the Welfare State" que Gunnar  Myrdal a écrit en 1960, il est encore moins adapté, puisqu’il soutient une thèse diamétralement opposée à celle des chantres de la "globalisation". Il ne s’agit là, évidemment que de quelques exemples très peu nombreux pour illustrer une période donnée.

 

Maintenant, en revenant à la Charte des Nations Unies, on ne manquera pas de relever qu’elle est devenue  un document baroque tout juste bon pour être classé dans les archives d‘un musée pour les besoins de recherches sur l’archéologie des Relations internationales. On y trouve les écrits de Morrison and Commager, une analyse détaillée de la Charte, chapitre par chapitre, article par article, avec un renvoi à ce qui a été fait à San Francisco ; soit 700 pages qui appartiennent désormais à la géologie des sciences politiques. Quant à Oran Young, l’un des premiers à utiliser l’analyse des systèmes dans son étude des systèmes politiques, et dont le livre  "Systems of Political Sciences " (1968)  marquait une grande innovation, se trouve être aujourd’hui aussi peu systémique que Quincy Right dans "The Study of International Relations". En réalité, même la connaissance et la recherche ont été « déréglementées » et privatisées par la force des choses. A chaque opération de contrôle, direct ou indirect, du processus de recherche de la vérité, c’est la liberté et le progrès scientifique qui en pâtissent grandement. En fait, c’est le meilleur moyen de préparer le terrain pour la dictature et le totalitarisme. La "globalisation", constitue, dans une large mesure, un néo-totalitarisme qui ne dit pas son nom. Il se pose alors, dans ce contexte, une question épistémologique : comment la connaissance se développe-t-elle dans un domaine ou une discipline, et comment elle est mise à jour, renouvelée et accumulée. La connaissance doit-elle être traitée simplement comme un bien de consommation, sans égard pour son caractère cumulatif, ni pour sa fonction visionnaire ?

 

 

 

 

Il est vrai que la connaissance est éphémère et qu’elle évolue constamment et à une grande cadence. Nous savons également que ce qui est vrai aujourd’hui peut ne pas l’être demain. Ceci vaut surtout pour les sciences sociales où nous avons tous tendance à être quelque peu arrogants. En essayant de comprendre la portée politique et socio-économique de la "globalisation", je rejette toute analyse qui cherche à me forcer à considérer le "pouvoir" comme seul référentiel possible et "la Superpuissance" comme l’unique indicateur. Le langage des nouveaux adeptes consiste à dire : "vous n’avez pas le choix". A mon avis, cette expression décrit clairement et résume fidèlement l’essence même de ce qu’on entend par "globalisation". La liberté et la dignité ne nous laissent d’autre choix que de dire "nous avons effectivement le choix ainsi que le droit sacré de poursuivre ce choix".

 

Ceux qui disent  "vous n’avez pas le choix" ont abdiqué pour diverses raisons et ont même consciemment "globalisé" la résignation comme une façon d’être. C’est le cas d’un  trop grand nombre de responsables gouvernementaux  et de décideurs du secteur privé dans le Tiers Monde. On ne répétera jamais à quel point ces gens sont peu représentatifs. Leur crédibilité auprès de leur population est quasiment nulle. La survie dans le cénacle du pouvoir ainsi que la cupidité économique sont les deux principaux facteurs qui expliquent ce comportement. En Occident, on tend plutôt à escamoter ces faits qui sont de notoriété publique et à  privilégier ainsi le court terme au lieu de promouvoir une vision imaginative de l’avenir.

 

Les gens du Nord continuent à se détourner du sort des quatre milliards d’individus du Sud qui souffrent des effets conjugués de la mauvaise gestion et de la corruption, au niveau interne et, au niveau externe, de l’exploitation par le biais de politiques post colonialistes. La situation est explosive, mais chacun parle des voies et moyens pour assurer la stabilité. La stabilité pour qui ? La stabilité à quel prix ? .L’ancien colonialisme avait au moins l’avantage de la transparence. Vous aviez un occupant et une population occupée ; une population terrorisée face à des étrangers ; une agriculture et une économie  totalement vouées aux besoins d’une minorité outre-mer. En un mot : un assujettissement ouvert, sans facettes occultes. Aujourd’hui, avec l’avènement du post-colonialisme, les choses sont autrement plus complexes. C’est  une "joint venture" où se liguent les anciens colonisateurs et les nouveaux exploiteurs internationaux.

 

La "globalisation" a été largement favorisée par les effets conjugués du post-colonialisme, du parrainage de la Superpuissance, de la tutelle des institutions financières internationales qui sont aux ordres de cette dernière, ainsi que de la corruption et la lâcheté de ceux qui président aux destinées du Sud. Je ne vais pas développer davantage les rapports historiques, sinon pathologiques, qui existent entre le « post colonialisme » et la « globalisation ». Je crois pouvoir revendiquer la paternité de l’expression " post colonialisme " dont j’ai également affiné  le concept. Vous pouvez en trouver les éléments introductifs dans la revue mensuelle " Futuribles" (n° 147, Paris, octobre 1990)  sous le titre  "la Crise du Golfe, Prélude à l’Affrontement Nord-Sud. Les débuts du Post-colonialisme ". On peut aisément vérifier cette affirmation en cherchant sur Internet les termes " post-colonialisme " et " postcolonialisme ".

 

A l’ère du post-colonialisme , vous n’avez plus besoin de troupes pour dominer des pays. Vous vous servez des infrastructures qui sont sur place, notamment  des "collaborateurs" consentants parmi les groupes gouvernants et quelques mercenaires intellectuels. Ces gens savent pertinemment qu’ils ne sauraient se maintenir au pouvoir sans le "postcolonisateur". Celui-ci, par ailleurs, est conscient du fait que ses intérêts et son pouvoir, passent par eux. D’où leur objectif commun d’assurer la stabilité de ceux qui se trouvent au pouvoir. Ceux qui ne peuvent accéder au pouvoir par un véritable processus démocratique – comme c’est le cas de la quasi-totalité des gouvernements actuels du Tiers Monde – comptent sur le postcolonialisme, désormais enrichi et consolidé par la "globalisation".

 

En 1970, ayant dirigé un séminaire à la London School of Economics sur les relations internationales et la recherche opérationnelle, j’ai écrit un livre intitulé "The United Nations System : An Analysis. Ce projet était né d’une conviction, à savoir que l’on peut étudier les systèmes sociétaux avec une approche méthodologique, surtout si l’on met en relief les rôles des systèmes de valeurs et de leur diversité. J’avais déjà exercé pendant quelques années dans le cadre du système des Nations Unies. Du point de vue conceptuel, j’étais influencé par les travaux du biologiste Von Bartalanfy, auteur en 1942 d’un ouvrage important.  Intitulé  "On Systems", le livre explique, entre autres choses, le phénomène du "feedback".  Grâce à ses découvertes et à leurs applications balistiques, Londres a pu être épargnée par les V2. Dans une formule aussi concise que profonde, Von Bartalanfy, dit en substance :"Là où il y a une finalité, il y a un système ".  Mon "but " à moi, en analysant le "Système de l’ONU", était de voir si oui ou non, on avait affaire à un "but" réel et donc un système authentique. Après deux années de recherche, je suis arrivé à une conclusion très simple ; oui, il y avait effectivement un but en 1945. Ceux qui ont rédigé la Charte des Nations Unies représentaient moins de 50 pays. Ils étaient tous des nations judéo-chrétiennes, à l’exception d’un seul pays : le Liban  (quoique le Président du Liban fût, lui aussi, chrétien).

 

Par conséquent, il y avait un facteur fédérateur concernant le système de valeurs qui régulait le système dans son ensemble. Tout cela a changé avec l’arrivée de ce que certains appelaient "les hordes des pays indépendants " qui disposaient, chacun d’une voix aux Nations Unies,   au même titre que les membres fondateurs. Ils se réclament  cependant, de systèmes de valeurs différents, rompant ainsi l’harmonie qui avait  prévalu  jusque là, à ce niveau.

 

Ces nouveaux membres, tout juste sortis de la colonisation, n’étaient pas à l’époque disposés à se plier à un dispositif de normes et de pratiques imposées unilatéralement et sans qu’ils aient été associés à son élaboration.

 

Les "principaux  contributaires" au budget des Nations Unies, avec à leur tête, les Etats Unis qui versent 25% du budget, inquiétés par les effets que ces admissions "massives" de nouveaux membres, pouvaient avoir sur le processus de vote au sein de l’Organisation, ont commencé à remettre en cause des principes fondamentaux, tels que celui de l’égalité de tous les membres et celui de la signification démocratique d’une "majorité". C’est alors qu’une nouvelle expression vit le jour : en effet, le   "Nord "  commença à parler de la majorité "automatique", en la décrivant comme  un processus "non-démocratique". On est allé jusqu’ à considérer l’exercice du droit de vote, tel que défini par la Charte des Nations Unies, comme étant incompatible avec les buts et objectifs de la coopération internationale et la préservation de la paix ! Ainsi,  pour la première fois dans  la courte histoire des organisations internationales, le sacro-saint principe démocratique de l’égalité des Etats était contesté ouvertement et avec véhémence. Les prescriptions fondamentales de la Charte concernant le caractère obligatoire du règlement des cotisations financières telles que définies par l’Assemblée Générale, n’étaient pas respectées. Cette défaillance, comme celle des Etats Unis, était malheureusement tolérée par les Etats membres, ainsi que par le Secrétariat de l’ONU. Les règles ne s’appliquent pas à ceux qui sont en mesure d’en imposer la transgression. Ceci est devenu le nouveau modus vivendi implicite, au sein des institutions internationales, au nom du " réalisme politique".

 

La conclusion à laquelle j’étais arrivée au terme de cette analyse, il y a 25 ans, était que le Système des Nations Unies était condamné parce qu’il n’était plus guidé par un but convenu d’un commun accord, sauf dans les situations ponctuelles du cas par cas. Ayant subi de profondes mutations, au niveau de la composition de ses membres, l’ONU aurait dû essayer de reconstruire tout le système sur la base d’un but nouvellement défini, de façon à refléter et respecter la nouvelle diversité de ses éléments constitutifs. L’ONU actuelle, avec ses 160 membres, n’est pas l’ONU de 1945. Alors que faire ?  Je crois qu’on devrait se montrer plus attentif à l’égard du poids et du rôle des systèmes de valeurs, dans les relations internationales. Déjà, en 1978, à l’occasion de la première Table-Ronde Nord-Sud, organisée par la "Society for International Development" (SID), je disais :

 

"Nous devons accorder la haute priorité à l’échelle des valeurs, pour démontrer  que la crise actuelle entre le Nord et le Sud ne peut être surmontée par une simple adaptation".

 

La même préoccupation est soulignée dans le Rapport  "Limits to Learning"(1979).

 

"la diversité culturelle, tant au niveau national qu’international, demeure l’un des besoins psychologiques immatériels les plus élémentaires, qui pourrait bien devenir, de plus en plus, une source de conflits au sein des sociétés et entre elles".

 

En octobre 1986, à Tokyo,  j’affirmais, dans le cadre d’une émission télévisée consacrée à  "l’Avenir de la Coopération  Internationale", que les causes des conflits à venir, seront essentiellement d’ordre culturel. En 1991, après  la Guerre du Golfe, je déclarais, dans une interview avec le Der Spiegel que c’était la "Première Guerre Civilisationnelle". Quelques mois plus tard, j’ai publié un livre sous le même titre. Le chapitre 13 de cet ouvrage est intitulé  "La Confrontation Civilisationnelle".

 

La dimension culturelle dans les relations internationales a été l’une de mes préoccupations constantes, aux  plan  académique et administratif, au cours de mes 20 années de service à l’UNESCO, surtout lorsque j’étais en charge du secteur de la culture au sein de l’Organisation. La culture, en effet, est un instrument inestimable d’analyse des relations internationales.

 

Ainsi, par exemple, on pouvait, à partir d’une déclaration faite par le Président Bush, à la mi-août, anticiper et voir venir cette Guerre du Golfe :

 

"  Nos emplois,  notre mode de vie, notre liberté ainsi que la liberté des pays amis, à travers le monde, souffriront si le contrôle des plus grandes réserves de pétrole vient à tomber entre les mains de Saddam Hussein ".

 

Et c’est cette anticipation que j’ai exprimée dans un entretien avec "Radio France Internationale " diffusé le 6 octobre 1991. Je disais en substance : " Oui, il y aura une guerre ".  La phrase proférée par Bush signifiait que le grand danger, à ses yeux, n’était pas seulement d’ordre politique, économique ou même stratégique, mais qu’il y avait de grands risques  pesant sur le système de valeurs de la Nation  et de ses amis et proches  alliés.  Pour préserver le mode de vie américain (et occidental), il faut garder le contrôle de la production et  la commercialisation du pétrole, même si son cours n’avait pas augmenté depuis 1978. Une poignée de sociétés multinationales fixent unilatéralement le prix de ce pétrole, avec le soutien d’une poignée de gouvernements, et même un peu moins d’une poignée.

 

Dans un tel contexte, la " globalisation " signifie que les Tomahawks et autres missiles sont prêts à intervenir pour soutenir, à tout prix, le maintien d’un système de valeurs, d’un " style de vie ", indépendamment des conséquences pour les autres. Tout ce que je veux souligner, c’est que depuis la fin du système de puissance bipolarisé et le lancement de la nouvelle idéologie de " globalisation ",  le poids des valeurs culturelles dans les relations internationales s’est accru considérablement, comme se sont aggravés, parallèlement, les risques  d’un affrontement. Le but recherché, en soulignant la place que doivent occuper les valeurs culturelles dans les relations internationales et l’impérieuse nécessité d’une communication culturelle, c’est de faciliter l’entente internationale et l’instauration de la paix.

 

La "globalisation " provient et se nourrit de l’arrogance culturelle qui puise son origine dans l’ignorance ou l’indifférence des autres systèmes de valeurs et de leur droit à l’existence. Ceci mène graduellement et de facto vers un autoritarisme culturel planétaire : "  Fais comme moi si tu tiens à ton droit à l’existence ". Ce genre de chantage exaspère des milliards d’êtres humains déjà suffisamment maltraités par des régimes qui se sont tous inclinés devant la " globalisation ", dans laquelle  ils voient le seul recours et le seul soutien face à la grogne populaire. Si rien ne change, la " destruction mondiale ", soit par implosion, soit par explosion,  deviendra inéluctable après une, deux ou trois générations.

 

La question qui importe est de savoir si les  " globaliseurs " sont disposés à admettre, aux niveaux conceptuel et pratique, qu’il existe d’autres catégories d’êtres humains qui ont d’autres Histoires, surtout si la leur se compte en siècles plutôt qu’en millénaires. Il est vrai que j’ai toujours été, et que je demeure, obsédé par l’importance de la communication  culturelle. Ce n’est pas parce que vous possédez  Time Magazine ou CNN  ou encore parce que vous vous nommez  Murdoch que cela vous confère le droit de diriger le monde plus que virtuellement. La communication qui est l’objet de mon propos, c’est la conviction qui devrait animer les uns et les autres ; c’est la compassion que l’on devrait éprouver à l’égard des autres êtres humains, et non à l’égard des produits et des profits. C’est là que le respect de la diversité devient un préalable essentiel pour la tolérance et le dialogue. La "globalisation " est très loin de ces préoccupations terre à terre.  Dans  le " World  Politics of the Global System " qu’il a écrit en 1966, Herbert  Spiro parlait déjà d’un autre système planétaire – un système ouvert et tolérant. D’autres ont écrit dans le même esprit lorsque l’étude intitulée "Global Organization" était à la mode et, ensuite,  dans les années 60 et 70. Le sens attaché à ce type de système est à l’exact opposé de la signification qu’il revêt actuellement et qui ne laisse aucune place à la liberté, la justice sociale, la dignité et la paix. La dignité est désormais un terme sans valeur puisque, face aux tentatives de "globalisation", vous n’avez d’autre choix que de vous soumettre, vous incliner, et ramper devant les capitaux et devant les nouveaux maîtres du soi-disant  "système planétaire".

 

 

 

Nous sommes face à une véritable  "OPA"  sémantique, comme dans certaines transactions en bourse. L’on s’est donc emparé d’un vocable porteur de générosité, de tolérance et d’amour de l’autre, pour le métamorphoser et lui assigner un rôle à l’exact opposé de sa mission originelle. Quelqu’un a dit récemment en France que les "prochaines guerres seront d’ordre sémantique". Imposer vos concepts, votre langue et vos définitions, c’est assurément, l’un des moyens les plus efficaces de dominer le monde. Il faudrait envisager des mécanismes d’autodéfense pour se prémunir contre ces campagnes sémantiques. Le titre choisi pour le présent exposé est, en soi, l’expression de cette préoccupation et du rejet des tendances visant à dénaturer et avilir les sens nobles de ces termes qui sont le produit d’un patrimoine culturel universel et d’un bien commun à toute l’humanité. Ils ne sont pas à privatiser !

 

Ce que nous observons aujourd’hui, n’est pas vraiment une surprise. Déjà, il y a presque soixante ans, des écrivains faisaient état de leurs inquiétudes à cet égard. En  1943, Simone Veil,  philosophe  française et ancienne collaboratrice du Général De Gaulle à Londres, écrivait que l’"américanisation de l’Europe serait un danger grave"  et qu’elle " préparerait une américanisation du globe terrestre", ajoutant que "l’humanité perdrait son passé et que le passé, une fois perdu, ne peut jamais être retrouvé".

 

Ces préoccupations ont toujours été latentes, à travers le monde, mais elles commencent à se déclarer ouvertement, même en Europe, sous la forme de craintes sourdes, de plus en plus liées à la construction de l’Europe. André Fontaine, ancien rédacteur en chef du journal "le Monde" s’exclamait dans ce quotidien :

 

"Comment peut-on vouloir plus d’Europe sans vouloir, en même temps, moins d’Amérique" ?

 

Il  n’y a pas si longtemps, Lionel Jospin, Premier Ministre français déclarait que la "globalisation" portait en elle le danger de l’uniformisation culturelle. Le lien entre la "globalisation" et le "danger" pour la culture et les valeurs, est donc un lien explicite. La crainte de Zaki Laidi que la "globalisation" n’ait " tendance à détruire l’idée d’universalité et de responsabilité  mondiale" est partagée par de nombreux analystes.

 

Un grand  nombre de systèmes régulatoires démocratiques équitables qui ont été laborieusement mis en place depuis le temps de la Société des Nations, sont aujourd’hui, soit totalement  abandonnés, soit carrément violés. Les Nations Unies et les organisations affiliées ont perdu toute crédibilité qu’elles ont pu acquérir après plus d’un demi-siècle de labeur. Le temps d’une Assemblée Générale souveraine, d’un Conseil de Sécurité quasiment omnipotent et d’un Secrétaire Général indépendant, est révolu. Il est vrai que le système onusien était plus que souffrant, surtout depuis la Guerre du Golfe de 1991 où l’emprise de quelques Grandes Puissances s’est affirmée ouvertement avec la complicité passive du Secrétaire général, lequel a établi une nouvelle tradition que ses successeurs ont scrupuleusement respectée jusqu’à aujourd’hui. Le système ne peut plus être réformé ni sauvé. Il doit subir une refonte totale de façon à servir d’antidote à la "globalisation". Ce qui est clair, c’est qu’il y a une incompatibilité presque totale entre cette mondialisation et tout système régulatoire international, tel que l’ONU en avait initialement la vocation.  Bientôt, il n’y aura  plus de place que pour des processus régulatoires internationaux unilatéraux, sous couvert de parodies multilatérales. La "globalisation" est une nouvelle "secte" avec ses propres doctrines et sa hiérarchie, ses prêtres, ses prosélytes, ses rituels, ses dévots, ses mystiques, ses actifs, ses  investissements, ses méga-multinationales et même des sites de plus en plus nombreux sur  le Web.  En jetant un coup d’œil rapide sur les pages du Web concernant la "globalisation", l’on se rend compte des écarts géopolitiques et socio-culturels considérables, pour ce qui est de l’origine, de la langue et du contenu de ces sites. En effet, ils proviennent pour plus de 90% d’entre eux, d’un seul pays. C’est cela le volet communication de la "globalisation". Par conséquent, le grand défi à relever aujourd’hui c’est de savoir comment promouvoir une communication culturelle en vue de préserver et renforcer la diversité culturelle, autant que la capacité de se mettre à l’écoute des autres.

 

Pour conclure, je dirai simplement que la "globalisation", telle qu’elle est conçue et imposée actuellement, constitue l’une des principales causes de la flambée de  violence, et de la multiplication des conflits que l’on observe à travers les continents. La "globalisation", c’est aussi un champ propice pour d’autres confrontations planétaires, encore plus graves, et menaçantes pour la  survie de l’humanité, à moins que des mesures de redressement ne soient prises d’urgence pour corriger ces déséquilibres excessifs que le Système International n’est plus en mesure de supporter. Ce qui est en jeu, ce n’est ni plus ni moins que la "paix planétaire". Eu égard aux profondes convictions qui sont les miennes concernant le rôle de la culture et de la communication culturelle dans la construction de la paix, je tiens,  en guise de conclusion, à livrer cette citation de Mahatma Gandhi :

 

"Je veux que les cultures de toutes les terres soufflent à proximité de ma maison, aussi librement que possible ; mais je refuse d’être renversé par le souffle de l’une quelconque d’entre elles".

 

Ma conclusion est relativement simple : elle se trouve dans l’intitulé même de cette communication. Le concept  de "globalisation", est aussi attrayant que généreux.  Il a fait l’objet d’un usage sémantique frauduleusement  abusif. Sa réappropriation exige impérativement une "reglobalisation" de  la "globalisation".

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 


Mahdi Elmandjra

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