49ème Conférence annuelle de
lAssociation détudes politiques
du Royaume Uni (PSA)
LA NECESSITE DE « DEGLOBALISER » LA
« GLOBALISATION
Mahdi Elmandjra
Université Mohamed V
Rabat, Maroc
Le texte de la présente communication sera publié dans le cadre des actes de la Conférence. Il a servi de base à la conférence donnée le 3 juin 1999 au département dAnthropologie et dHistoire, de lUniversité de Hokkaïdo à Sapporo, Japon.
LA
NECESSITE DE « DEGLOBALISER » LA « GLOBALISATION »
Je tiens, tout dabord, à remercier très sincèrement, pour leur aimable invitation, les organisateurs de cette conférence, à travers la personne du responsable scientifique du comité dorganisation, le Professeur Chris Pierson ainsi que le Dr Simon Tormey qui ma proposé comme invité dhonneur. Quil me soit permis aussi dadresser aux membres de lAssociation détudes politiques du Royaume Uni, mes vux de succès pour les travaux de cette 49ème conférence annuelle.
Dans lavion qui me ramenait à cette conférence, jai lu, dans la revue " Foreign Affairs " datée du 28 mars, un article de Samuel Huntington, qui ma paru si fortement représentatif de lécole de politique "réaliste " quon peut lassimiler à un essai de "surréalisme " politique. Larticle en question est intitulé " l unique Superpuissance", parce que, nous dit-on, dès la première page , " il n y a plus quune seule puissance dorénavant ". On découvre ensuite que " le règlement des principales questions internationales requiert une action menée par lunique superpuissance, avec quelque conglomérat dautres grands Etats. Cependant la superpuissance, unique, peut opposer son veto sur des questions clefs .Les Etats Unis sont, à lévidence, le seul Etat ayant une prééminence dans chaque domaine de puissance, économique, militaire, diplomatique, idéologique, technologique et culturel, avec les capacités daccès nécessaires pour promouvoir leurs intérêts en tout point du globe ".
Il sensuit une hiérarchisation du pouvoir dans le nouveau monde de "la politique planétaire". Après lunique superpuissance, nous avons, au deuxième rang "les puissances régionales majeures" et, au troisième rang, "les puissances régionales secondaires". 15 pays relèvent des deux dernières catégories ; il nest pas prévu de niveau particulier pour plus de 180 membres de la communauté internationale, à moins de les classer simplement et par élimination, sous la rubrique "Autres". Quelle lecture peut-on faire de la Charte des Nations Unies et des normes les plus élémentaires des conventions et accords internationaux ? Que reste-t-il de la notion même de négociation et de conciliation ?. Quadviendra-t-il de la liberté de choix (du libre arbitre) dans la coopération internationale ? Ne devrions-nous pas parler plutôt de la "libéralisation de la politique de la force " et de la "privatisation" des relations internationales par une seule puissance, grâce à sa "prééminence dans chaque domaine de puissance » comme nous venons de le voir ?
La globalisation dans la politique internationale contemporaine requiert une hégémonie pour faciliter lhomogénéisation et la mise en place dun nouveau système de castes, à différents paliers où "la puissance des nantis " et " la puissance des démunis" pourront communiquer selon des règles établies unilatéralement dans " lintérêt " de tous. Une puissance, les Etats Unis dAmérique, avec ses 250 millions dhabitants, soit moins de 5% de la population mondiale, se trouve ainsi fondée, en vertu de la "globalisation" de la force, à diriger le monde à sa guise et sans laisser à ceux que lon dirige la moindre possibilité de recours. Madeleine Albright lappelle "la nation indispensable", ajoutant "parce que nous pouvons, par la hauteur de notre taille, voir plus loin que les autres nations".
La paix se trouve gravement menacée. La préservation de la diversité qui est essentielle pour la survie, est en danger. Les chances de réduire les écarts au sein dun même pays et entre les nations, sont beaucoup plus minces. La communication culturelle authentique, impliquant le respect mutuel, nen sera que plus difficile. Larrogance na jamais été un instrument de paix ou de sagesse, ni une voie pour la communication et la connaissance mutuelle. Hafiz, un poète de la Perse antique, nous donne ci-après un avant-goût de la sagesse de lOrient, qui peut servir dantidote à la "post-arrogance" de la "globalisation" :
Dans limmense corridor astral
Où le soleil apparaît comme un grain banal
Celui qui se dit grand
Est aussi impoli quignorant
Car il na pas encore découvert
Ce qui le relie vraiment à lUnivers.
En effet, ceux qui sefforcent de nous faire avaler la couleuvre de la "globalisation", nont pas encore découvert ce qui les lie à leur peuple et à lhumanité en général sans parler de lUnivers. Ils ont séquestré la planète, militarisé lespace, occupé les pays, corrompu les gouvernements, acheté les esprits et les plumes dune bonne partie de lIntelligentsia du Tiers Monde, préparé le terrain à leurs sociétés multinationales pour semparer dune bonne partie des entreprises publiques et fragiliser ainsi les économies nationales des pays du Sud, tout en y aggravant les inégalités socio-économiques. Ils ont, en outre, souscrit en faveur de gouvernements non-démocratiques et sans représentativité, une police dassurance-vie contre la volonté de leur propre peuple. La "globalisation" signifie la concentration de pouvoirs, toutes sortes de pouvoirs, et pas seulement le pouvoir politique. Ainsi, deux compagnies américaines ( Exxon et General Motors) réalisent, à elles seules, un chiffre daffaires supérieur aux revenus de lInde, avec son milliard dhabitants. Nous sommes à une époque où même la langue a été travestie et où, par un tour de force sémantique, les mots signifient désormais, lopposé de leur sens initial. La "globalisation " revient, en dernière analyse, à la "dérégulation ". Elle signifie, désormais, un processus par lequel on "régule" souvent avec le concours du FMI et de la Banque Mondiale, lexpropriation des peuples, avec la connivence du leadership local, qui ne manque pas de senrichir au passage.
Il y a six ans environ, James Morgan, écrivait dans le Financial Times :
"La chute du bloc soviétique a laissé le champ
libre devant le FMI et le G7 pour régenter le monde et créer une nouvelle ère
impériale
..La mise en place dun nouvel ordre planétaire est orchestrée par
le G7, le FMI, la Banque Mondiale et le GATT. Mais cela fonctionne selon un système de
gouvernement indirect, impliquant lintégration des dirigeants des pays en
développement dans le réseau de la nouvelle classe régnante
.".
"Les pays en développement, non seulement
acceptent ce qui aurait apparu, il y a deux décennies, comme un rôle accessoire dans
léconomie mondiale, mais ils soutiennent lexigence dun système où ils
puissent effectivement jouer ce rôle subalterne
Tout cela est étonnamment
différent du (discours)
de 1970, mais il nest pas très éloigné de (celui)
de 1900
Dans les anciennes puissances impériales, les choses sacheminent de
nouveau vers le statu quo ante" (lordre ancien).
"La globalisation" permet déjà à 17% de la population mondiale, qui disposent actuellement de 80% des ressources du globe, de creuser lécart Nord-Sud dans des proportions encore plus insupportables pour plus de 5 milliards dêtres humains. En fait, ce qui est " globalisé " actuellement cest, à coup sûr, la pauvreté, linjustice sociale, la corruption et laliénation culturelle ; ce sont aussi les restrictions aux libertés et aux droits civiques. Quelle place reste-t-il à la démocratie dans un environnement si inhospitalier qui est façonné et entretenu par " lunique superpuissance " et ses acolytes ? Voilà la vraie question globale qui a besoin dêtre globalisée.
Il est pratiquement impossible aujourdhui, pour tout pays du Tiers Monde, de sengager librement et démocratiquement, dans un processus de changement, sans la bénédiction de "lunique Superpuissance" ou de quelque" puissance régionale majeure". La globalisation de la démocratisation signifie le renforcement de mécanismes de télécommande (de contrôle à distance) pour pérenniser des régimes serviles qui prêchent, au plan formel, la démocratie, mais pratiquent, en fait lautoritarisme avec lassentiment "global ".
Jai toujours hésité à participer aux débats sur la "globalisation" et je continue à être réticent. La dernière en date des invitations que jai déclinées à cet égard, mest venue du Forum Economique International pour lédition 1998 de la Réunion Annuelle de Davos. Linvitation était assortie du commentaire suivant : puisque vous comptez parmi ceux qui parlent pour le Tiers Monde, venez partager avec les autres vos points de vue. Comment pouvez-vous procéder à des échanges de vues avec des gens aux opinions arrêtées et tranchées, qui sont résolus à user de tous les moyens possibles pour faire changer davis ceux qui pensent autrement ? La seule préoccupation des "globaliseurs " est de vous gagner à leur cause par quel biais, quand et moyennant combien ? Voilà la question .
Lun des drames qui affligent le Tiers Monde, cest quune frange de plus en plus grande de son élite se trouve "sur le marché" et succombe à la séduction de ces offres. Ils sont trop nombreux, malheureusement, les membres de la profession académique qui font partie du lot. Ainsi la "globalisation" na pas seulement « déréglementé » et « dénormalisé », mais elle sefforce également, par voie de mercantilisation, de "dé-académiser" le monde du savoir et de la recherche. Pour la "globalisation", toute chose et tout un chacun doit être "sur le marché". La question se pose donc de savoir pourquoi jai dérogé à la règle pour venir à votre réunion. Ma présence pourrait sexpliquer par lamitié et le respect que jéprouve à légard des organisateurs que jai vus à luvre, en dautres circonstances. Je savais, par ailleurs, que "lindice de tolérance" entre universitaires serait suffisamment élevé pour garantir de réels échanges de vues.
Ce nest quaujourdhui que je mesure la pertinence du conseil que mavait prodigué il y a 40 ans, le Professeur Wight, mon directeur de thèse de doctorat à la London School of Economics. Il me disait alors : " maintenant que vous avez votre diplôme, je vous conseille doublier tout ce que vous avez appris, parce quil vous sera dune utilité toute relative. Libérez-vous du jargon que vous venez dacquérir, si vous tenez à appréhender le sens des choses". Cest dans ce contexte que je minterroge sur lutilité de ce que jai appris et enseigné dans le monde universitaire au cours de ces dernières décennies, surtout face aux divagations de scientifiques post-politiques et à leur insoutenable vanité ; sans parler des astuces mercantiles des nouveaux mercenaires du " libéralisme" et de la "mondialisation".
Je crois que le Professeur Wight avait raison. Ce que jai appris et ce à quoi jai réfléchi en sciences politiques, en philosophie politique, en relations internationales, en économie et développement, sont de peu de secours face aux missionnaires des croisades modernes de la "globalisation". Jai consulté, de nouveau, les écrits de certains auteurs qui avaient contribué au développement de quelques unes de ces disciplines, pour voir sils sont encore dactualité. Dans "Politics among Nations" (1960) de Hans Morganthau, vous trouverez, certes, des références à la politique du pouvoir, mais ces renvois ne vous aideront pas à comprendre le concept de "Superpuissance unique". A cet égard, le "Systems and Process in International Politics" (1957) de Morgan Kaplan, est simplement sans objet, parce quil met en relief la différenciation, alors que la "globalisation" porte justement sur lhomogénéisation. Le livre "A Working peace System "(1960) est encore moins pertinent à cet égard. Quant à "Beyond the Welfare State" que Gunnar Myrdal a écrit en 1960, il est encore moins adapté, puisquil soutient une thèse diamétralement opposée à celle des chantres de la "globalisation". Il ne sagit là, évidemment que de quelques exemples très peu nombreux pour illustrer une période donnée.
Maintenant, en revenant à la Charte des Nations Unies, on ne manquera pas de relever quelle est devenue un document baroque tout juste bon pour être classé dans les archives dun musée pour les besoins de recherches sur larchéologie des Relations internationales. On y trouve les écrits de Morrison and Commager, une analyse détaillée de la Charte, chapitre par chapitre, article par article, avec un renvoi à ce qui a été fait à San Francisco ; soit 700 pages qui appartiennent désormais à la géologie des sciences politiques. Quant à Oran Young, lun des premiers à utiliser lanalyse des systèmes dans son étude des systèmes politiques, et dont le livre "Systems of Political Sciences " (1968) marquait une grande innovation, se trouve être aujourdhui aussi peu systémique que Quincy Right dans "The Study of International Relations". En réalité, même la connaissance et la recherche ont été « déréglementées » et privatisées par la force des choses. A chaque opération de contrôle, direct ou indirect, du processus de recherche de la vérité, cest la liberté et le progrès scientifique qui en pâtissent grandement. En fait, cest le meilleur moyen de préparer le terrain pour la dictature et le totalitarisme. La "globalisation", constitue, dans une large mesure, un néo-totalitarisme qui ne dit pas son nom. Il se pose alors, dans ce contexte, une question épistémologique : comment la connaissance se développe-t-elle dans un domaine ou une discipline, et comment elle est mise à jour, renouvelée et accumulée. La connaissance doit-elle être traitée simplement comme un bien de consommation, sans égard pour son caractère cumulatif, ni pour sa fonction visionnaire ?
Il est vrai que la connaissance est éphémère et quelle évolue constamment et à une grande cadence. Nous savons également que ce qui est vrai aujourdhui peut ne pas lêtre demain. Ceci vaut surtout pour les sciences sociales où nous avons tous tendance à être quelque peu arrogants. En essayant de comprendre la portée politique et socio-économique de la "globalisation", je rejette toute analyse qui cherche à me forcer à considérer le "pouvoir" comme seul référentiel possible et "la Superpuissance" comme lunique indicateur. Le langage des nouveaux adeptes consiste à dire : "vous navez pas le choix". A mon avis, cette expression décrit clairement et résume fidèlement lessence même de ce quon entend par "globalisation". La liberté et la dignité ne nous laissent dautre choix que de dire "nous avons effectivement le choix ainsi que le droit sacré de poursuivre ce choix".
Ceux qui disent "vous navez pas le choix" ont abdiqué pour diverses raisons et ont même consciemment "globalisé" la résignation comme une façon dêtre. Cest le cas dun trop grand nombre de responsables gouvernementaux et de décideurs du secteur privé dans le Tiers Monde. On ne répétera jamais à quel point ces gens sont peu représentatifs. Leur crédibilité auprès de leur population est quasiment nulle. La survie dans le cénacle du pouvoir ainsi que la cupidité économique sont les deux principaux facteurs qui expliquent ce comportement. En Occident, on tend plutôt à escamoter ces faits qui sont de notoriété publique et à privilégier ainsi le court terme au lieu de promouvoir une vision imaginative de lavenir.
Les gens du Nord continuent à se détourner du sort des quatre milliards dindividus du Sud qui souffrent des effets conjugués de la mauvaise gestion et de la corruption, au niveau interne et, au niveau externe, de lexploitation par le biais de politiques post colonialistes. La situation est explosive, mais chacun parle des voies et moyens pour assurer la stabilité. La stabilité pour qui ? La stabilité à quel prix ? .Lancien colonialisme avait au moins lavantage de la transparence. Vous aviez un occupant et une population occupée ; une population terrorisée face à des étrangers ; une agriculture et une économie totalement vouées aux besoins dune minorité outre-mer. En un mot : un assujettissement ouvert, sans facettes occultes. Aujourdhui, avec lavènement du post-colonialisme, les choses sont autrement plus complexes. Cest une "joint venture" où se liguent les anciens colonisateurs et les nouveaux exploiteurs internationaux.
La "globalisation" a été largement favorisée par les effets conjugués du post-colonialisme, du parrainage de la Superpuissance, de la tutelle des institutions financières internationales qui sont aux ordres de cette dernière, ainsi que de la corruption et la lâcheté de ceux qui président aux destinées du Sud. Je ne vais pas développer davantage les rapports historiques, sinon pathologiques, qui existent entre le « post colonialisme » et la « globalisation ». Je crois pouvoir revendiquer la paternité de lexpression " post colonialisme " dont jai également affiné le concept. Vous pouvez en trouver les éléments introductifs dans la revue mensuelle " Futuribles" (n° 147, Paris, octobre 1990) sous le titre "la Crise du Golfe, Prélude à lAffrontement Nord-Sud. Les débuts du Post-colonialisme ". On peut aisément vérifier cette affirmation en cherchant sur Internet les termes " post-colonialisme " et " postcolonialisme ".
A lère du post-colonialisme , vous navez plus besoin de troupes pour dominer des pays. Vous vous servez des infrastructures qui sont sur place, notamment des "collaborateurs" consentants parmi les groupes gouvernants et quelques mercenaires intellectuels. Ces gens savent pertinemment quils ne sauraient se maintenir au pouvoir sans le "postcolonisateur". Celui-ci, par ailleurs, est conscient du fait que ses intérêts et son pouvoir, passent par eux. Doù leur objectif commun dassurer la stabilité de ceux qui se trouvent au pouvoir. Ceux qui ne peuvent accéder au pouvoir par un véritable processus démocratique comme cest le cas de la quasi-totalité des gouvernements actuels du Tiers Monde comptent sur le postcolonialisme, désormais enrichi et consolidé par la "globalisation".
En 1970, ayant dirigé un séminaire à la London School of Economics sur les relations internationales et la recherche opérationnelle, jai écrit un livre intitulé "The United Nations System : An Analysis. Ce projet était né dune conviction, à savoir que lon peut étudier les systèmes sociétaux avec une approche méthodologique, surtout si lon met en relief les rôles des systèmes de valeurs et de leur diversité. Javais déjà exercé pendant quelques années dans le cadre du système des Nations Unies. Du point de vue conceptuel, jétais influencé par les travaux du biologiste Von Bartalanfy, auteur en 1942 dun ouvrage important. Intitulé "On Systems", le livre explique, entre autres choses, le phénomène du "feedback". Grâce à ses découvertes et à leurs applications balistiques, Londres a pu être épargnée par les V2. Dans une formule aussi concise que profonde, Von Bartalanfy, dit en substance :"Là où il y a une finalité, il y a un système ". Mon "but " à moi, en analysant le "Système de lONU", était de voir si oui ou non, on avait affaire à un "but" réel et donc un système authentique. Après deux années de recherche, je suis arrivé à une conclusion très simple ; oui, il y avait effectivement un but en 1945. Ceux qui ont rédigé la Charte des Nations Unies représentaient moins de 50 pays. Ils étaient tous des nations judéo-chrétiennes, à lexception dun seul pays : le Liban (quoique le Président du Liban fût, lui aussi, chrétien).
Par conséquent, il y avait un facteur fédérateur concernant le système de valeurs qui régulait le système dans son ensemble. Tout cela a changé avec larrivée de ce que certains appelaient "les hordes des pays indépendants " qui disposaient, chacun dune voix aux Nations Unies, au même titre que les membres fondateurs. Ils se réclament cependant, de systèmes de valeurs différents, rompant ainsi lharmonie qui avait prévalu jusque là, à ce niveau.
Ces nouveaux membres, tout juste sortis de la colonisation, nétaient pas à lépoque disposés à se plier à un dispositif de normes et de pratiques imposées unilatéralement et sans quils aient été associés à son élaboration.
Les "principaux contributaires" au budget des Nations Unies, avec à leur tête, les Etats Unis qui versent 25% du budget, inquiétés par les effets que ces admissions "massives" de nouveaux membres, pouvaient avoir sur le processus de vote au sein de lOrganisation, ont commencé à remettre en cause des principes fondamentaux, tels que celui de légalité de tous les membres et celui de la signification démocratique dune "majorité". Cest alors quune nouvelle expression vit le jour : en effet, le "Nord " commença à parler de la majorité "automatique", en la décrivant comme un processus "non-démocratique". On est allé jusqu à considérer lexercice du droit de vote, tel que défini par la Charte des Nations Unies, comme étant incompatible avec les buts et objectifs de la coopération internationale et la préservation de la paix ! Ainsi, pour la première fois dans la courte histoire des organisations internationales, le sacro-saint principe démocratique de légalité des Etats était contesté ouvertement et avec véhémence. Les prescriptions fondamentales de la Charte concernant le caractère obligatoire du règlement des cotisations financières telles que définies par lAssemblée Générale, nétaient pas respectées. Cette défaillance, comme celle des Etats Unis, était malheureusement tolérée par les Etats membres, ainsi que par le Secrétariat de lONU. Les règles ne sappliquent pas à ceux qui sont en mesure den imposer la transgression. Ceci est devenu le nouveau modus vivendi implicite, au sein des institutions internationales, au nom du " réalisme politique".
La conclusion à laquelle jétais arrivée au terme de cette analyse, il y a 25 ans, était que le Système des Nations Unies était condamné parce quil nétait plus guidé par un but convenu dun commun accord, sauf dans les situations ponctuelles du cas par cas. Ayant subi de profondes mutations, au niveau de la composition de ses membres, lONU aurait dû essayer de reconstruire tout le système sur la base dun but nouvellement défini, de façon à refléter et respecter la nouvelle diversité de ses éléments constitutifs. LONU actuelle, avec ses 160 membres, nest pas lONU de 1945. Alors que faire ? Je crois quon devrait se montrer plus attentif à légard du poids et du rôle des systèmes de valeurs, dans les relations internationales. Déjà, en 1978, à loccasion de la première Table-Ronde Nord-Sud, organisée par la "Society for International Development" (SID), je disais :
"Nous devons accorder la haute priorité à
léchelle des valeurs, pour démontrer que
la crise actuelle entre le Nord et le Sud ne peut être surmontée par une simple
adaptation".
La même préoccupation est soulignée dans le Rapport "Limits to Learning"(1979).
"la diversité culturelle, tant au niveau national
quinternational, demeure lun des besoins psychologiques immatériels les plus
élémentaires, qui pourrait bien devenir, de plus en plus, une source de conflits au sein
des sociétés et entre elles".
En octobre 1986, à Tokyo, jaffirmais, dans le cadre dune émission télévisée consacrée à "lAvenir de la Coopération Internationale", que les causes des conflits à venir, seront essentiellement dordre culturel. En 1991, après la Guerre du Golfe, je déclarais, dans une interview avec le Der Spiegel que cétait la "Première Guerre Civilisationnelle". Quelques mois plus tard, jai publié un livre sous le même titre. Le chapitre 13 de cet ouvrage est intitulé "La Confrontation Civilisationnelle".
La dimension culturelle dans les relations internationales a été lune de mes préoccupations constantes, aux plan académique et administratif, au cours de mes 20 années de service à lUNESCO, surtout lorsque jétais en charge du secteur de la culture au sein de lOrganisation. La culture, en effet, est un instrument inestimable danalyse des relations internationales.
Ainsi, par exemple, on pouvait, à partir dune déclaration faite par le Président Bush, à la mi-août, anticiper et voir venir cette Guerre du Golfe :
" Nos emplois, notre mode de vie, notre liberté ainsi que la
liberté des pays amis, à travers le monde, souffriront si le contrôle des plus grandes
réserves de pétrole vient à tomber entre les mains de Saddam Hussein ".
Et cest cette anticipation que jai exprimée dans un entretien avec "Radio France Internationale " diffusé le 6 octobre 1991. Je disais en substance : " Oui, il y aura une guerre ". La phrase proférée par Bush signifiait que le grand danger, à ses yeux, nétait pas seulement dordre politique, économique ou même stratégique, mais quil y avait de grands risques pesant sur le système de valeurs de la Nation et de ses amis et proches alliés. Pour préserver le mode de vie américain (et occidental), il faut garder le contrôle de la production et la commercialisation du pétrole, même si son cours navait pas augmenté depuis 1978. Une poignée de sociétés multinationales fixent unilatéralement le prix de ce pétrole, avec le soutien dune poignée de gouvernements, et même un peu moins dune poignée.
Dans un tel contexte, la " globalisation " signifie que les Tomahawks et autres missiles sont prêts à intervenir pour soutenir, à tout prix, le maintien dun système de valeurs, dun " style de vie ", indépendamment des conséquences pour les autres. Tout ce que je veux souligner, cest que depuis la fin du système de puissance bipolarisé et le lancement de la nouvelle idéologie de " globalisation ", le poids des valeurs culturelles dans les relations internationales sest accru considérablement, comme se sont aggravés, parallèlement, les risques dun affrontement. Le but recherché, en soulignant la place que doivent occuper les valeurs culturelles dans les relations internationales et limpérieuse nécessité dune communication culturelle, cest de faciliter lentente internationale et linstauration de la paix.
La "globalisation " provient et se nourrit de larrogance culturelle qui puise son origine dans lignorance ou lindifférence des autres systèmes de valeurs et de leur droit à lexistence. Ceci mène graduellement et de facto vers un autoritarisme culturel planétaire : " Fais comme moi si tu tiens à ton droit à lexistence ". Ce genre de chantage exaspère des milliards dêtres humains déjà suffisamment maltraités par des régimes qui se sont tous inclinés devant la " globalisation ", dans laquelle ils voient le seul recours et le seul soutien face à la grogne populaire. Si rien ne change, la " destruction mondiale ", soit par implosion, soit par explosion, deviendra inéluctable après une, deux ou trois générations.
La question qui importe est de savoir si les " globaliseurs " sont disposés à admettre, aux niveaux conceptuel et pratique, quil existe dautres catégories dêtres humains qui ont dautres Histoires, surtout si la leur se compte en siècles plutôt quen millénaires. Il est vrai que jai toujours été, et que je demeure, obsédé par limportance de la communication culturelle. Ce nest pas parce que vous possédez Time Magazine ou CNN ou encore parce que vous vous nommez Murdoch que cela vous confère le droit de diriger le monde plus que virtuellement. La communication qui est lobjet de mon propos, cest la conviction qui devrait animer les uns et les autres ; cest la compassion que lon devrait éprouver à légard des autres êtres humains, et non à légard des produits et des profits. Cest là que le respect de la diversité devient un préalable essentiel pour la tolérance et le dialogue. La "globalisation " est très loin de ces préoccupations terre à terre. Dans le " World Politics of the Global System " quil a écrit en 1966, Herbert Spiro parlait déjà dun autre système planétaire un système ouvert et tolérant. Dautres ont écrit dans le même esprit lorsque létude intitulée "Global Organization" était à la mode et, ensuite, dans les années 60 et 70. Le sens attaché à ce type de système est à lexact opposé de la signification quil revêt actuellement et qui ne laisse aucune place à la liberté, la justice sociale, la dignité et la paix. La dignité est désormais un terme sans valeur puisque, face aux tentatives de "globalisation", vous navez dautre choix que de vous soumettre, vous incliner, et ramper devant les capitaux et devant les nouveaux maîtres du soi-disant "système planétaire".
Nous sommes face à une véritable "OPA" sémantique, comme dans certaines transactions en bourse. Lon sest donc emparé dun vocable porteur de générosité, de tolérance et damour de lautre, pour le métamorphoser et lui assigner un rôle à lexact opposé de sa mission originelle. Quelquun a dit récemment en France que les "prochaines guerres seront dordre sémantique". Imposer vos concepts, votre langue et vos définitions, cest assurément, lun des moyens les plus efficaces de dominer le monde. Il faudrait envisager des mécanismes dautodéfense pour se prémunir contre ces campagnes sémantiques. Le titre choisi pour le présent exposé est, en soi, lexpression de cette préoccupation et du rejet des tendances visant à dénaturer et avilir les sens nobles de ces termes qui sont le produit dun patrimoine culturel universel et dun bien commun à toute lhumanité. Ils ne sont pas à privatiser !
Ce que nous observons aujourdhui, nest pas vraiment une surprise. Déjà, il y a presque soixante ans, des écrivains faisaient état de leurs inquiétudes à cet égard. En 1943, Simone Veil, philosophe française et ancienne collaboratrice du Général De Gaulle à Londres, écrivait que l"américanisation de lEurope serait un danger grave" et quelle " préparerait une américanisation du globe terrestre", ajoutant que "lhumanité perdrait son passé et que le passé, une fois perdu, ne peut jamais être retrouvé".
Ces préoccupations ont toujours été latentes, à travers le monde, mais elles commencent à se déclarer ouvertement, même en Europe, sous la forme de craintes sourdes, de plus en plus liées à la construction de lEurope. André Fontaine, ancien rédacteur en chef du journal "le Monde" sexclamait dans ce quotidien :
"Comment peut-on vouloir plus dEurope sans
vouloir, en même temps, moins dAmérique" ?
Il ny a pas si longtemps, Lionel Jospin, Premier Ministre français déclarait que la "globalisation" portait en elle le danger de luniformisation culturelle. Le lien entre la "globalisation" et le "danger" pour la culture et les valeurs, est donc un lien explicite. La crainte de Zaki Laidi que la "globalisation" nait " tendance à détruire lidée duniversalité et de responsabilité mondiale" est partagée par de nombreux analystes.
Un grand nombre de systèmes régulatoires démocratiques équitables qui ont été laborieusement mis en place depuis le temps de la Société des Nations, sont aujourdhui, soit totalement abandonnés, soit carrément violés. Les Nations Unies et les organisations affiliées ont perdu toute crédibilité quelles ont pu acquérir après plus dun demi-siècle de labeur. Le temps dune Assemblée Générale souveraine, dun Conseil de Sécurité quasiment omnipotent et dun Secrétaire Général indépendant, est révolu. Il est vrai que le système onusien était plus que souffrant, surtout depuis la Guerre du Golfe de 1991 où lemprise de quelques Grandes Puissances sest affirmée ouvertement avec la complicité passive du Secrétaire général, lequel a établi une nouvelle tradition que ses successeurs ont scrupuleusement respectée jusquà aujourdhui. Le système ne peut plus être réformé ni sauvé. Il doit subir une refonte totale de façon à servir dantidote à la "globalisation". Ce qui est clair, cest quil y a une incompatibilité presque totale entre cette mondialisation et tout système régulatoire international, tel que lONU en avait initialement la vocation. Bientôt, il ny aura plus de place que pour des processus régulatoires internationaux unilatéraux, sous couvert de parodies multilatérales. La "globalisation" est une nouvelle "secte" avec ses propres doctrines et sa hiérarchie, ses prêtres, ses prosélytes, ses rituels, ses dévots, ses mystiques, ses actifs, ses investissements, ses méga-multinationales et même des sites de plus en plus nombreux sur le Web. En jetant un coup dil rapide sur les pages du Web concernant la "globalisation", lon se rend compte des écarts géopolitiques et socio-culturels considérables, pour ce qui est de lorigine, de la langue et du contenu de ces sites. En effet, ils proviennent pour plus de 90% dentre eux, dun seul pays. Cest cela le volet communication de la "globalisation". Par conséquent, le grand défi à relever aujourdhui cest de savoir comment promouvoir une communication culturelle en vue de préserver et renforcer la diversité culturelle, autant que la capacité de se mettre à lécoute des autres.
Pour conclure, je dirai simplement que la "globalisation", telle quelle est conçue et imposée actuellement, constitue lune des principales causes de la flambée de violence, et de la multiplication des conflits que lon observe à travers les continents. La "globalisation", cest aussi un champ propice pour dautres confrontations planétaires, encore plus graves, et menaçantes pour la survie de lhumanité, à moins que des mesures de redressement ne soient prises durgence pour corriger ces déséquilibres excessifs que le Système International nest plus en mesure de supporter. Ce qui est en jeu, ce nest ni plus ni moins que la "paix planétaire". Eu égard aux profondes convictions qui sont les miennes concernant le rôle de la culture et de la communication culturelle dans la construction de la paix, je tiens, en guise de conclusion, à livrer cette citation de Mahatma Gandhi :
"Je veux que les cultures de toutes les terres
soufflent à proximité de ma maison, aussi librement que possible ; mais je refuse
dêtre renversé par le souffle de lune quelconque dentre elles".
Ma conclusion est relativement simple : elle se trouve dans lintitulé même de cette communication. Le concept de "globalisation", est aussi attrayant que généreux. Il a fait lobjet dun usage sémantique frauduleusement abusif. Sa réappropriation exige impérativement une "reglobalisation" de la "globalisation".