Communiqué de la famille de Mehdi Ben Barka

 

 

Le 29 octobre 1965, il y a plus de 38 ans, Mehdi Ben Barka était en­levé boulevard Saint-Germain à Paris.

 

Le procès qui s'est achevé par un arrêt de la Cour d'Assises de la Seine en date du 5 juin 1967, n'a pu faire la lumière, ni sur les circonstances de l’enlèvement, ni sur ses suites tragiques, parce qu’on ne peut plus douter qu’il y eut assassinat..

 

Avant l'expiration du délai de 10 ans de la prescription criminelle, au nom de la famille de Mehdi Ben Barka, son fils aîné a déposé à Paris, le 21 octobre 1975, une nouvelle plainte contre X pour meurtre, complicité, et toutes autres infractions que l'instruction révélerait. Cette instruction est toujours ouverte.

 

La personnalité de Mehdi Ben Barka, son rôle éminent dans la lutte pour l'indépendance du Maroc, pour la démocratie et le développement et pour le renforcement de la solidarité des peuples d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine ont fait de sa disparition le symbole du crime politique. Faire toute la lumière sur ce crime est devenue une exigence pour les démocrates et une nécessité politique et morale pour un authentique dépassement de la période des années de plomb.

 

Si les responsabilités politiques à l’origine de la décision d’éliminer Mehdi Ben Barka ont été cernées; si les principaux exécutants ont été identifiés, si certaines complicités au niveau des individus ou de différents services de police ou de renseignements ont été désignées, il n’en reste pas moins que de nombreuses zones d’ombre restent non éclairées et que des questions essentielles restent sans réponse :

 

Toutes les responsabilités individuelles et des services des états impliqués ont-elles été établies ?

Quelles sont les circonstances exactes de l’assassinat ?

Qui sont les assassins ?

Où est la dépouille de Mehdi Ben Barka ?

 

Il était rappelé dans la plainte de 1975 que lors du procès devant la Cour d'Assises la manifestation de la vérité s'était heurtée à de nombreux obstacles tenant aux secrets de la Défense nationale, de la police et même de la diplomatie! Aujourd’hui, trente huit ans après, ces mêmes obstacles, au nom de la raison d’état, continuent d’entraver l’action de la justice.

 

Les gouvernements français successifs refusent de lever le secret défense sur la totalité des dossiers des services de renseignement. Les Etats-Unis et Israël font de même.

 

Au Maroc, depuis 2000, les commissions rogatoires internationales du juge d’instruction français ont été exécutées, mais sans zèle et sans initiative de la part de la justice marocaine. Les questions-clé qui pourraient éclairer la justice relatives à l'accueil et à la protection par les services de sécurité marocains de truands français, impliqués dans  le crime, ou sur les complicités marocaines sont restées sans réponse.

 

 

Le combat mené par la famille de Mehdi Ben Barka et ses avocats s'inscrit dans celui de toutes les victimes des années de plomb et de leurs familles. Ce combat est celui de faire respecter leur droit inaliénable de connaître la vérité sur ce passé.

 

La mise en place il y a quelques semaines de « l’Instance Equité et Réconciliation » s'inscrit dans le cadre de la volonté affichée des autorités de l'Etat de tourner la page sur cette période.

 

Indépendamment des réserves suscitées par les modalités de la mise en place de cette commission et par certains aspects des missions qui lui sont confiées, nous prenons acte de l’engagement de l’Instance Equité et Réconciliation par la voix de son président, à traiter directement un certain nombre de cas symboliques d'enlèvement et de disparition forcée, et en particulier celui  de l’enlèvement et de l’assassinat de Mehdi Ben Barka.

 

Nous sommes convaincus que toute avancée réalisée par cette instance qui irait dans le sens de la recherche de la vérité serait une contribution non négligeable à l'établissement de toute la lumière dans cette affaire. A cet égard, il sera indispensable que tout élément matériel récupéré, tout témoignage recueilli soient confiés au juge d’instruction marocain désigné pour l'exécution des Commissions rogatoires internationales qui lui ont été confiées par le juge français en charge du dossier, à qui lui-même transmettra ces données.

 

Il est indéniable que l’établissement de la vérité sur les violations graves des droits humains durant les années de plomb (arrestations arbitraires, enlèvements, disparitions forcées, tortures, assassinats, …), la réhabilitation des victimes et leurs familles et le respect de leur droit à une juste et équitable réparation sont nécessaires pour ouvrir la voie à un véritable processus de réconciliation de la société marocaine avec son passé.

 

Mais, il est aussi important que le dévoilement de la vérité et l’établissement des responsabilités individuelles et étatiques permettront de poser correctement le problème de l’impunité et de garantir le non renouvellement de telles pratiques.

 

 

Fait à Belfort le 03 février 2004

 

Famille de Mehdi Ben Barka