COMMUNIQUE DE LA FAMILLE DE MEHDI BEN BARKA
C’est avec beaucoup d’émotion que nous avons pris connaissance des déclarations de M. Ahmed Boukhari publiées dans « Le Monde » à Paris et dans « Le Journal Hebdomadaire » à Casablanca. La peine et la colère se mêlaient à la tristesse et à l’indignation. Si les déclarations de M. Boukhari sont confirmées, il apparaît que pendant des mois, un service de l’état marocain a mobilisé des dizaines d’agents, a dépensé des sommes considérables avec pour objectif l’application d’une décision politique prise au plus haut niveau de l’état qui visait à « neutraliser » un opposant politique. Une neutralisation qui s’est traduite par l’élimination physique de Mehdi Ben Barka dans des conditions atroces, par des moyens criminels, en cherchant et obtenant l’aide de truands professionnels et de services et agents secrets d’autres pays. L’intérêt de ces déclarations réside d’abord dans leur source, à savoir un ancien agent de ces mêmes services secrets marocains. En effet, c’est la première fois qu’un tel témoignage se manifeste, avec la volonté déclarée de le porter devant la justice. Le deuxième intérêt, au-delà de l’horreur des détails, est dans la divulgation de l’identité d’agents des services secrets marocains, encore en vie, impliqués dans le crime. Certains de ces agents étaient déjà cités dans le dossier judiciaire lié à l’affaire, mais d’autres apparaissent pour la première fois. Convaincue que seule l’action de la justice pouvait vérifier la véracité de ce témoignage, l’approfondir et éventuellement entamer des poursuites, la famille de Mehdi Ben Barka a, par l’intermédiaire de son avocat Me Buttin, immédiatement alerté le juge Jean-Baptiste Parlos, en charge de l’instruction près du Tribunal de Grande Instance à Paris pour procéder à l’audition de M. Boukhari. Le juge Parlos vient d’envoyer à ce dernier une convocation dans ce sens. Les déclarations de M. Boukhari ont suscité une grande émotion tant au Maroc qu’en France. La famille de Mehdi Ben Barka tient à remercier toutes celles et tous ceux qui lui ont exprimé leur sympathie et leur soutien en ces moments douloureux. Plus particulièrement, elle salue les acteurs de la société civile et les organismes de droits humains (Forum Vérité Justice, AMDH, OMDH) pour leurs initiatives en direction des autorités marocaines. En effet, le combat pour la vérité sur le sort de Mehdi Ben Barka mené par sa famille depuis bientôt trente-six ans est le même que celui mené par toutes les familles de disparus. Ce combat pour la vérité est aussi un combat pour la mémoire et pour la dignité. Mémoire familiale et également mémoire collective, car c’est un hommage à rendre à ceux qui ont payé de leur vie leur lutte pour des idéaux que de faire toute la lumière sur les conditions de leur disparition. La vérification des déclarations de M. Boukhari permettrait d’apporter des éléments de réponse aux questions que nous posons depuis des décennies. Les autorités marocaines doivent prendre leurs responsabilités en aidant à la manifestation de la vérité par tous les moyens dont elles disposent : faciliter l’enquête de la justice, permettre au(x) témoin(s) de répondre aux convocations du juge Parlos, mettre à la disposition de la justice toutes les archives relatives à cette affaire, etc… De même, dans le cadre des relations franco-marocaine, elles devraient intervenir auprès du gouvernement français pour que tous les éléments pouvant aider à la manifestation de la vérité soient remis à la justice. Seulement, à ce jour, les médias officiels marocains n’ont pas encore fait état des déclarations de M. Boukhari qui mettent gravement en cause un service de l’état - même s’il est secret. D’autre part, la déclaration du 3 juillet 2001 du bureau politique de l’USFP, parti du premier ministre marocain, appelle de notre part les remarques et les précisions suivantes : A aucun moment, cette déclaration ne mentionne les accusations portées quant à la responsabilité politique dans la disparition de Mehdi Ben Barka. La déclaration comporte certaines contre-vérités et des omissions significatives. Même si après l’enlèvement de Mehdi Ben Barka et jusqu’aux deux procès de ses ravisseurs devant la Cour d’Assises de la Seine en 1966 et 1967, M. Youssoufi a été, auprès de la famille de Mehdi et ses avocats, l’un des principaux animateurs de l’action judiciaire, jamais l’UNFP ne s’est portée partie civile. En 1965, Abdelkader Ben Barka, frère de Mehdi, s’est seul constitué partie civile au nom de notre famille dans la plainte pour enlèvement et séquestration arbitraire. En 1975, Bachir Ben Barka, fils aîné de Mehdi, afin d’éviter la fermeture définitive du dossier, s’est constitué partie civile au nom de notre famille, dans la plainte pour enlèvement, séquestration arbitraire et assassinat. L’instruction de cette plainte est toujours menée à Paris par le juge Parlos. Il est étonnant que le bureau politique de « l’USFP qui suit attentivement depuis 1965 les évolutions du dossier » ait omis 26 années d’instruction et veuille aujourd’hui « appuyer les avocats de la famille à relancer l’enquête judiciaire à Paris ». La famille de Mehdi Ben Barka, avec ses avocats, a porté, souvent seule, pendant trente-six ans le combat pour la vérité. Elle a mené de front le combat judiciaire et le combat contre les raisons d’états; les démarches d’ordre politique et extra-judiciaire en vue de faire progresser l’enquête; elle a encouragé et aidé toutes les initiatives d’investigation journalistiques dont elle a été sollicitée. Avant et après 1998, des éléments d’informations existaient déjà qui auraient permis de faire avancer la recherche de la vérité au Maroc. Aucune initiative n’a été prise alors par les autorités marocaines, même lorsque la partie civile - la famille de Mehdi Ben Barka et ses avocats - en faisait la demande. Ce n’est qu’après novembre 1999, date de notre retour volontaire au Maroc, que les autorités judiciaires marocaines ont donné une suite favorable à la commission rogatoire internationale lancée par le juge Parlos. Cette commission rogatoire est en cours d’exécution. Ces remarques ont pour but d’exprimer nos interrogations sur l’opportunité et la portée réelle de la plainte déposée par le bureau politique de l’USFP. Aujourd’hui, les déclarations de M. Boukhari, même tardives, permettent de faire progresser considérablement l’enquête. Les témoins doivent être interrogés. Les éléments matériels existent. Les premières conclusions de la commission d’enquête internationale sur le sort des truands français sont encourageantes. Parallèlement à la nécessaire enquête par les autorités sur la participation d’un service de l’état à un atroce crime d’états, il faut que les autorités marocaines donnent à l’action judiciaire déjà en cours les moyens d’aboutir rapidement. Compte tenu de la personnalité de Mehdi Ben Barka, de son rôle dans l’histoire contemporaine du Maroc et du respect dont il bénéficiait auprès des dirigeants du tiers-monde, compte tenu du scandale suscité par ce crime, compte tenu de la perte qu’a constitué cette disparition pour sa famille (en premier lieu sa femme et ses enfants), pour le pays et sa jeunesse, il nous semble que, uniquement au nom de l’état de droit auquel il aspire, le Maroc s’honorerait en permettant que toute la lumière soit faite sur ce drame. Belfort, le 5 juillet 2001.Mahdi Elmandjra