Pendant trente-six ans, la trace
de l'"affaire Ben Barka" s'est perdue au fil des pistes, parfois extravagantes,
qui ont éloigné de la vérité plutôt que d'y conduire. Aussi, après la publication
dans Le Monde, vendredi 29 juin, de la première partie du témoignage d'Ahmed
Boukhari, l'ex-agent secret marocain qui a relaté l'assassinat en France de l'opposant
marocain, a-t-il fallu remonter le temps qui s'est écoulé depuis le crime, effacer le
palimpseste des hypothèses qui s'étaient ajoutées les unes aux autres, jusqu'à la
confusion. "C'est le premier témoignage de l'intérieur des services secrets
marocains. Il est très intéressant, mais la justice doit faire son travail de
vérification", nous a déclaré, vendredi soir, Bachir Ben Barka, fils aîné du
chef de file de la gauche marocaine. Professeur de mathématiques, comme son père, il
enseigne à l'université de Belfort.
Bachir Ben Barka s'est interrogé sur les conditions dans lesquelles l'entraide
judiciaire entre la France et le Maroc rendrait possibles les indispensables
vérifications. "M. Boukhari est-il libre de ses mouvements ?
Pourra-t-il venir en France pour être entendu par le juge ?", s'est-il
demandé, en faisant référence au juge Jean-Baptiste Parlos, qui instruit l'affaire à
Paris. S'étant récemment rendu au Maroc, pour la première fois, celui-ci n'y aurait pas
bénéficié d'une "collaboration franche et cordiale, plutôt le contraire",
croit savoir le fils de Mehdi Ben Barka, qui ajoute : "Rien ne sera possible,
au Maroc, sans volonté politique et, en fait, sans une décision du roi." Or, il
faudrait interroger tous les anciens agents secrets impliqués dans l'affaire, dont le
chef du département "contre-subversion", Mohamed Achaachi, que Bachir
Ben Barka considère comme "un homme clé".
Pour toute la famille de Mehdi Ben Barka, qui vit en France, le récit de la mort sous
la torture de l'opposant marocain a été "une lecture pénible".
Il en a été de même pour Simone Bittone, qui a quitté le royaume "petite
fille, âgée de onze ans", mais qui a par la suite bien connu Mehdi Ben Barka,
sur lequel elle vient de réaliser un documentaire, Ben Barka, l'équation marocaine,
diffusé sur Arte le 13 juin. "J'ai été très secouée. Ça fait froid dans
le dos. J'espère que ce témoignage va pousser les autres -acteurs survivants du
crime- à témoigner, eux aussi. La gauche, les Marocains le méritent. Ils en ont
besoin. Le Maroc est toujours malade de son passé, et il ne peut pas aller de l'avant à
cause de ça."
Au royaume, seuls les auditeurs des stations étrangères, dont Radio France
internationale, qui a diffusé une interview d'Ahmed Boukhari, ont appris les
révélations de l'ex-agent dès vendredi. C'est seulement dans la soirée, en effet, que Le
Journal, sorti de l'imprimerie sans problème, a été vendu à la criée à
Casablanca.
Le numéro contenant l'intégralité de la confession de l'ex-agent sera disponible en
kiosque, partout au Maroc, ce samedi matin. Les premiers concernés pourront alors se
faire une opinion des circonstances dans lesquelles a péri l'espoir de toute une
génération, celle de l'indépendance. Pour sa part, l'opposant au roi Hassan II Abraham
Serfaty s'est souvenu que, pendant sa détention en 1975 au Derb Moulay Cherif, son
tortionnaire, Yousfi Kaddour, lui avait glissé à plusieurs reprises : "C'est
dommage qu'on ne puisse pas vous tremper dans un bain d'acide"...
En voyage en Suisse, n'ayant pas lu le témoignage publié, Fatima Oufkir, la veuve du
général mis en cause dans l'assassinat, s'est bornée à rappeler qu'on avait "déjà
tellement dit sur -son- mari, et souvent n'importe quoi". Elle a cependant
confirmé avoir bien connu Mohamed Achaachi, "un très bon policier",
qu'elle a même revu, par hasard, après sa libération en 1991, sortie des geôles de
Hassan II au terme de dix-huit ans de détention arbitraire avec ses enfants. "Même
le nom d'Ahmed Boukhari m'est familier, a-t-elle ajouté. Mais je ne suis pas
sûre. Il faudrait qu'on me montre sa photo."
Stephen Smith
"Une confidence sous le sceau du mutisme"...
Il a été en poste au Maroc, pour l'agence de presse Reuters, pendant un demi-siècle.
Quand il a quitté le royaume, il fut décoré par le roi Hassan II de la plus haute
distinction marocaine, le Ouissam alaouite. Ces jours-ci, Stephen Hughes, à 77 ans,
publie son livre de souvenirs, le maroc sous hassan , dans lequel il rapporte "une
confidence faite à l'époque sous le sceau du mutisme" au sujet de Mehdi Ben
Barka. Le corps de l'opposant, mort sous la torture à Fontenay-le-Vicomte, au sud de
Paris, aurait été enterré d'abord à Ormoy, non loin de là, puis exhumé deux semaines
plus tard pour être "réinhumé sur les berges de l'île de la Grande Jatte",
sur la Seine, à l'ouest de Paris... Cette version, déjà connue, fait peu de cas des
perquisitions opérées au lendemain du crime par la police française à Fontenay, dans
la maison du truand Georges Boucheseiche, et à Ormoy, dans celle d'Antoine Lopez, l'agent
d'Air France à Orly qui était impliqué dans l'enlèvement.