Le fils de Ben Barka demande à la justice de "faire son travail"

Après les informations publiées dans "Le Monde" sur l'assassinat en France, en 1965, de l'opposant au régime d'Hassan II, Bachir Ben Barka, qui vit à Belfort, réclame que  tous les agents marocains impliqués dans l'affaire soient entendus

LE MONDE | 30.06.01 | 13h11 MIS A JOUR LE 30.06.01 | 17h46

Après la publication, vendredi 29  juin, de la première partie du témoignage d'un ex-agent secret marocain, Ahmed Boukhari, la famille de Mehdi Ben Barka, qui avait été informée de l'enquête menée conjointement par l'hebdomadaire marocain Le Journal et Le Monde, a souligné la nécessité d'une collaboration judiciaire entre la France et le Maroc. Dans le royaume, les révélations de l'ancien agent de la police politique marocaine ne seront accessibles au public qu'à partir de ce samedi 30  juin, avec la mise en vente du Journal. Les Marocains pourront alors se faire une opinion des circonstances dans lesquelles est morte l'idole de toute une génération, celle de l'indépendance. Depuis sa "disparition" sur le sol français, en 1965, Mehdi Ben Barka n'a plus été évoqué par les médias officiels (lire la seconde partie de notre enquête pages  10 et   11, ainsi que notre éditorial page  14).

Pendant trente-six ans, la trace de l'"affaire Ben Barka" s'est perdue au fil des pistes, parfois extravagantes, qui ont éloigné de la vérité plutôt que d'y conduire. Aussi, après la publication dans Le Monde, vendredi 29 juin, de la première partie du témoignage d'Ahmed Boukhari, l'ex-agent secret marocain qui a relaté l'assassinat en France de l'opposant marocain, a-t-il fallu remonter le temps qui s'est écoulé depuis le crime, effacer le palimpseste des hypothèses qui s'étaient ajoutées les unes aux autres, jusqu'à la confusion. "C'est le premier témoignage de l'intérieur des services secrets marocains. Il est très intéressant, mais la justice doit faire son travail de vérification", nous a déclaré, vendredi soir, Bachir Ben Barka, fils aîné du chef de file de la gauche marocaine. Professeur de mathématiques, comme son père, il enseigne à l'université de Belfort.

Bachir Ben Barka s'est interrogé sur les conditions dans lesquelles l'entraide judiciaire entre la France et le Maroc rendrait possibles les indispensables vérifications. "M. Boukhari est-il libre de ses mouvements ? Pourra-t-il venir en France pour être entendu par le juge ?", s'est-il demandé, en faisant référence au juge Jean-Baptiste Parlos, qui instruit l'affaire à Paris. S'étant récemment rendu au Maroc, pour la première fois, celui-ci n'y aurait pas bénéficié d'une "collaboration franche et cordiale, plutôt le contraire", croit savoir le fils de Mehdi Ben Barka, qui ajoute : "Rien ne sera possible, au Maroc, sans volonté politique et, en fait, sans une décision du roi." Or, il faudrait interroger tous les anciens agents secrets impliqués dans l'affaire, dont le chef du département "contre-subversion", Mohamed Achaachi, que Bachir Ben Barka considère comme "un homme clé".

Pour toute la famille de Mehdi Ben Barka, qui vit en France, le récit de la mort sous la torture de l'opposant marocain a été "une lecture pénible".

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Il en a été de même pour Simone Bittone, qui a quitté le royaume "petite fille, âgée de onze ans", mais qui a par la suite bien connu Mehdi Ben Barka, sur lequel elle vient de réaliser un documentaire, Ben Barka, l'équation marocaine, diffusé sur Arte le 13 juin. "J'ai été très secouée. Ça fait froid dans le dos. J'espère que ce témoignage va pousser les autres -acteurs survivants du crime- à témoigner, eux aussi. La gauche, les Marocains le méritent. Ils en ont besoin. Le Maroc est toujours malade de son passé, et il ne peut pas aller de l'avant à cause de ça."

Au royaume, seuls les auditeurs des stations étrangères, dont Radio France internationale, qui a diffusé une interview d'Ahmed Boukhari, ont appris les révélations de l'ex-agent dès vendredi. C'est seulement dans la soirée, en effet, que Le Journal, sorti de l'imprimerie sans problème, a été vendu à la criée à Casablanca.

Le numéro contenant l'intégralité de la confession de l'ex-agent sera disponible en kiosque, partout au Maroc, ce samedi matin. Les premiers concernés pourront alors se faire une opinion des circonstances dans lesquelles a péri l'espoir de toute une génération, celle de l'indépendance. Pour sa part, l'opposant au roi Hassan II Abraham Serfaty s'est souvenu que, pendant sa détention en 1975 au Derb Moulay Cherif, son tortionnaire, Yousfi Kaddour, lui avait glissé à plusieurs reprises : "C'est dommage qu'on ne puisse pas vous tremper dans un bain d'acide"...

En voyage en Suisse, n'ayant pas lu le témoignage publié, Fatima Oufkir, la veuve du général mis en cause dans l'assassinat, s'est bornée à rappeler qu'on avait "déjà tellement dit sur -son- mari, et souvent n'importe quoi". Elle a cependant confirmé avoir bien connu Mohamed Achaachi, "un très bon policier", qu'elle a même revu, par hasard, après sa libération en 1991, sortie des geôles de Hassan II au terme de dix-huit ans de détention arbitraire avec ses enfants. "Même le nom d'Ahmed Boukhari m'est familier, a-t-elle ajouté. Mais je ne suis pas sûre. Il faudrait qu'on me montre sa photo."

Stephen Smith


"Une confidence sous le sceau du mutisme"...

Il a été en poste au Maroc, pour l'agence de presse Reuters, pendant un demi-siècle. Quand il a quitté le royaume, il fut décoré par le roi Hassan II de la plus haute distinction marocaine, le Ouissam alaouite. Ces jours-ci, Stephen Hughes, à 77 ans, publie son livre de souvenirs,  le maroc sous hassan , dans lequel il rapporte "une confidence faite à l'époque sous le sceau du mutisme" au sujet de Mehdi Ben Barka. Le corps de l'opposant, mort sous la torture à Fontenay-le-Vicomte, au sud de Paris, aurait été enterré d'abord à Ormoy, non loin de là, puis exhumé deux semaines plus tard pour être "réinhumé sur les berges de l'île de la Grande Jatte", sur la Seine, à l'ouest de Paris... Cette version, déjà connue, fait peu de cas des perquisitions opérées au lendemain du crime par la police française à Fontenay, dans la maison du truand Georges Boucheseiche, et à Ormoy, dans celle d'Antoine Lopez, l'agent d'Air France à Orly qui était impliqué dans l'enlèvement.

 

 


Mahdi Elmandjra

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