A lheure de la Seconde Guerre Civilisationnelle
Mahdi ELMANDJRA
Traduit de l'arabe (Essahifa, Rabat, 28-09-01)
« Il y aura une autre guerre, une deuxième guerre civilisationnelle ». Cest en ces propos que javais prédit la situation actuelle, dans une déclaration que javais faite le 17 septembre 2001 à Radio-France Internationale. Et aujourdhui, je proclame à nouveau « oui, la seconde guerre civilisationnelle a déjà commencé ».
Que signifie une guerre civilisationnelle et comment déterminer les dimensions dun telle confrontation tout comme les mécanismes et les moyens auxquels les protagonistes du drame comptent mettre à leur profit ?
Nombreux sont les adages que lhistoire a classés dans la catégorie des proverbes ou simplement des paroles imaginées qui résument la sagesse des peuples, du fait de la force expressive du langage populaire et sa pérennité dans la mémoire collective, à travers les différents siècles. Il en est au Maroc un dicton qui reflète la situation actuelle dans le monde : « je lui ai appris lhabileté, il ma (sitôt le métier appris) chassé, et claqué la porte »
Pourquoi avis-je cité ce proverbe ? Cest que Ben Laden est le produit de la C.I.A., lun de ses élèves qui ait reçu éducation et appui financier pendant le conflit avec les Russes (guerre entre lAfghanistan et lex-Union Soviétique). Mais, après que les américains ont eu ce quils voulaient et navaient plus besoin de Ben Laden, ce dernier à suivi le chemin de cet autre dicton qui dit « qui amène un fouet, se fera fouetter (par ce fouet) ».
Nous subissons donc aujourdhui les effets de la première guerre civilisationnelle dont tout le monde connaît les objectifs tout comme les répercussions, de façon globale. Les retombées de la guerre civilisationnelle actuelle ne peuvent être réellement perceptibles quaprès une décennie au moins, les mutations nétant palpables quaprès de longues périodes en général. Et, ce que le monde a connu durant la première guerre civilisationnelle, en ce qui concerne le monopole de la puissance et son hégémonie sur le monde, tout cela ne doit plus être de mise dans trois ou quatre ans. Nous connaîtrons un monde pluriel du fait de ce changement paradoxal de lère de linformation à lère à venir de lespionnage par les moyens traditionnels comme à lépoque des « biaâ » chez nous au Maroc, cest-à-dire les « vendeurs » (de linformation orale et souvent grave), ou « indicateurs » selon une certaine application conventionnelle.
La rumeur, na jamais été dans lhistoire, une base sur laquelle lon prend les grandes décisions puisque, jusquà lheure actuelle, Georges Walker Bush na présenté aucune preuve tangible qui justifie la responsabilité de Ben Laden dans ce qui sest passé. Et le danger qui pèse actuellement et que ces événements ont dévoilé ne provient pas du terme « terrorisme » mais de la peur qui règne dans ce climat de suspicion dans un monde où des décisions sont prises de façon aléatoire sans aucune information, aucune connaissance qui vaille, et suivant lhumeur selon laquelle « vous êtes ou de mon côté ou cest le cas contraire ». Cest là que réside le danger réel. Durant la première guerre civilisationnelle on était aux prises avec une dictature post-impérialiste alors que ce que nous vivons dans la seconde étape (lépoque actuelle), on peut le considérer comme une sorte de néo-fascisme, une alliance fasciste internationale dont profitent les gouvernements et chefs dEtat du tiers-monde qui oppriment leurs peuples, et cest ce qui explique lempressement pour lappui des américains, de certains états arabes, dont lécart ne cesse de se creuser avec leurs peuples.
Et là, on est en droit de se demander : où en sommes-nous avec ce million de personnes qui avaient parcouru les boulevards et les rues de Rabat scandent des slogans qui dénonçaient la guerre contre lIrak ? Où en sommes-nous avec ce bouillonnement du boulevard arabe ? Où sont parties les associations de la société civile ? Cest la peur. Nous entamons, comme je lai écrit dans mon dernier ouvrage « les Intifada de « lhumilio-cratie », nous entamons une époque que jappelle lère de la « phobocratie» celle où règne la peur.
La « phobocratie » nest plus lapanage des pays du Sud, elle est devenue lun des facteurs qui prévalent dans les nouvelles relations internationales qui prédominent ; et lon ne peut interpréter à mon sens aucun fait qui a trait aux relations internationales hors du contexte de la peur, lequel contexte devient la référence de base du changement, de quelque nature quil soit.
Dans larchitecture islamique, lon trouve assez souvent, calligraphiée sur les murs des mosquées ou autres lieux, indifféremment, lexpression. « Il nest de vainqueur quAllah » (entendons : de tout puissant). Durant bien des décennies, les Etats Unis dAmérique se sont crus solidement protégés, à labri de toute défaite, jusquà ce que sait été gravée dans limaginaire américain, à caractère plutôt légendaire, la croyance quil est de lordre de limpossible de détrôner le géant. Mais ce qui sest passé en lespace de quelques minutes a coûté aux américains la perte de centaines de milliards de dollars, en la désagrégation de limage hautaine et tyrannique dun titan qui sest cru invincible.
Et jestime fort que la persistance des Etats Unis dans laccusation de Ben Laden est primitive du point de vue militaire et stratégique, les américains étant conscients que la meilleure manière de conditionner, je dirais de « mouler » lopinion publique réside dans le diagnostic des choses. Si lon fixe à lindex une idéologie ou une certaine politique, on arrivera à coup sûr au résultat escompté. Cest ce qui est appelé dune certaine façon en psychologie « la fixation » laquelle consiste à mettre sous les lumières de façon précise et concentrée, lobjectif, une opération dans laquelle les médias jouent un rôle essentiel et périlleux.
Il est déplorable à cet effet que les organes dinformation arabes aient adopté le scénario américain dans tous ses détails et ses considérations à la fois. La presse écrite chez nous, par exemple, en loccurrence celle déjà connue de ses orientations francophones, elle a subi le jeu de la « nouvelle guerre », à voir ses attitudes toutes faites, ses préjugés. Et si on compare deux journaux lun en langue arabe, lautre, dexpression française, on trouvera une divergence à tel point quon sera en droit de se demander si vraiment les deux quotidiens appartiennent au même parti politique, adoptent les mêmes valeurs. Cette divergence est due en fait à ce que javais appelé « limpérialisme civilisationnel » ou le post-impérialisme et jajouterai à cette liste encore ce que jai évoqué plus tôt, à savoir « le néo fascisme ».
La dimension médiatique dun événement du genre de ce qui sest passé aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 est très dangereuse. En témoigne, par exemple, laction de la C.N.N., qui a joué le rôle du ministère des affaires étrangères, du Pentagone et du Porte-Parole officiel de la Maison Blanche américaine, en plus de son impact immédiat sur la presse et les médias internationaux dans leur ensemble, à travers ce quelle avait écoulé comme renseignements, informations et images quelle avait tissées selon un scénario conçu de façon à ce quil soit adopté par le discours médiatique international (y compris les médias arabes).
Cest véritablement un terrorisme audiovisuel. Le passage si rapide de lemblème « American under attack » à « America, new war » puis à « War against terror », et la chute dans lerreur du concept « justice sans frontières », quelle délaisse illico étant entendu que la justice véritable et infinie est celle de Dieu. Il y a ensuite ce groupement effréné de larsenal militaire puis le départ en direction de lAfghanistan et le fait que Bush le fils , ait parlé de « guerre des croisades », une déclaration quil a essayé ensuite de blanchir et de laver dans le même jargon de « son père », dont nous citons la formulation « American style of life » et que le fils a tourné ainsi « american way of life. Cest pour dire que si les guerres chez des entités développées résident dans les valeurs la politique étrangère américaine est délimitée par le système des chocs, voire des conflits.
Et contrairement à la position de Samuel Huntingtone qui a reconnu dans son ouvrage « le choc des civilisations », dailleurs javais été le premier à poser le concept de « première guerre civilisationnelle » mon attitude est plutôt prévisionnelle ou simplement préventive, à savoir si lon veut éviter le choc, un dialogue entre le Nord et le Sud est inéluctable. Alors que lexpression de « guerre des croisades » adoptée par Bush-fils dans son discours, quoique de façon éphémère, elle montre ce que déjà, avait écrit Ibn Khaldoun, que le vainqueur impose au plus faible, ses valeurs, sa langue, son langage même. Cela sapplique actuellement sur les pays du Sud et aussi sur le système des Nations Unies qui a prouvé de façon flagrante son déclin.
Cest un des grands paradoxes que le Conseil de Sécurité adopte à lunanimité (et à une vitesse rare) lhabilité à appliquer larticle 51 de la Charte des Nations Unies qui autorise le recours à la force pour lautodéfense légitime. Et il en est de même pour lAlliance Nord-Atlantique qui pour la première fois de son histoire, fait usage de larticle 5 de sa Charte qui stipule le principe de lautodéfense, comme si les Nations Unies puisaient leurs décisions dans celles de lAlliance Atlantique.
Si Kofi Anan est en train denterrer véritablement lOrganisation des Nations Unies au moment où les Etats Unis ne se sont toujours pas acquittés de leurs dettes envers le budget de lorganisation mondiale (1321 millions de dollars en fin 2000) ; il est une déperdition progressive de la crédibilité des Nations Unies et du système des organisations mondiales de façon générale
Cest le même état des faits que vivent les pays arabes dans lesquels les organismes représentatifs (gouvernementaux ou non gouvernementaux) ont à leur tour perdu de leur crédibilité amène à dire ce que présentent la Ligue des Pays Arabes tout comme lOrganisation de la Conférence Islamique, demeure de vains discours, des tournées de tourisme en avion et des séjours inutiles dans des hôtels de luxe
Je peux affirmer à ceux-ci que les peuples ont compris le jeu et que ce qui adviendra est pire que ce qui arrive actuellement, si les choses restent comme elles sont, et que lon ne parvienne pas à sauver la situation.
Toute âme est chère chez le Maître de lUnivers, que ce soit celle des innocents du peuple américain ou des victimes de « lépuration » ethnique en Bosnie Herzégovine aux Chichane, ou encore les victimes de lembargo en Irak, en Palestine en Somalie ou le meurtre des innocents en Algérie et avant eux les victimes de la guerre du Vietnam. Tous les victimes-innocents seront gardés dans nos mémoires non sans amertume et regrets. Et la guerre actuelle najoutera que de nouvelles âmes dans la liste des victimes qui meurent dans lindifférence de la société internationale.
Il est vraiment honteux que cela arrive pour de piètres intérêts pétroliers ou sous le prétexte non déclaré de la prévention dun soi-disant équilibre nucléaire qui mettrait en péril des intérêts éventuels.
Il est de même regrettable de lier lIslam au terrorisme comme si les 1500 millions de musulmans dans le monde étaient en fin de compte terroristes.
LIslam est la religion de lavenir. Il est même la civilisation de lavenir et les musulmans représenteront à la fin du siècle 40% des habitants du globe, si lon prend en considération la poussée démographique que connaissent les pays islamiques. Voilà pourquoi lentreprise qui vise à porter atteinte à cette religion, à cette civilisation est inintelligente et pour le moins quon puisse dire frappée dune myopie dérisoire.
Je suis un disciple de Ghandi, fort attaché à la tolérance et imbu de la philosophie de non-violence dans son éthique comme eux et un homme qui appelle depuis bien longtemps au dialogue culturel et civilisationnel comme en témoignent mes écrits et le prix que jai instauré : « Prix de la Communication Culturelle Nord-Sud ».
Je dis que nous assumons au moins les deux tiers de la responsabilité, le fait que lon se désintéresse de nos peuples, et que lon ne leur garantit pas les circonstances dune vie décente, une liberté, une démocratie et les droits de lhomme, et principalement de ce quon appelle la société civile. Et la société internationale, les organisations gouvernementales et les O.N.G. manifestent une absence totale face à lhégémonie de la puissance.
Lune des caractéristiques essentielles de la prospective comme science est la prédominance de lespoir sur le plan des prévisions du futur malgré les résultats pessimistes du présent. Les changements ne peuvent être constatés que dans cinquante ou soixante ans. Et cette tranche de vie nest pas grand-chose dans lhistoire de la civilisation humaine. Le progrès ne viendrait en aucun cas avec les bombes, les avions de combat et la trahison mais avec la transparence et la convergence des efforts.
La victoire à venir doit trouver sa légitimité dans la foi (aux grands principes), les bonnes intentions. Le labeur et le sérieux dans les actes. Quant à lopération prétendue de lAigle noble », elle ne peut quaugurer du début du déclin et de la décadence. Quand un puissant pressent quelque faiblesse il essaie avec tous les moyens de saccrocher à quoique ce soit pour rester le plus fort. Cela est perceptible quand Bush et son gouvernement ont entamé la décision de la guerre et comment certains pays européens se sont laissés aller dans le sillage de la décision.
Nous sommes entrés dans une étape du début de la fin dun empire. Dieu seul est éternel.
Mahdi Elmandjra
(Traduction de larticle paru en arabe dans ESSAHIFA du 28 septembre 2001, Casablanca)