Préface à louvrage « Mondialisation de la mondialisation » du Pr. Mahdi Elmandjra
Editions Ezzaman (Par Yahya El Yahyaoui)
Rarissimes sont les cas où il est possible de tomber sur des écrits ou des
conférences où le Pr. Mahdi Elmandjra emploie le terme de mondialisation ou
lutilise pour approcher les relations internationales. Cest que lauteur
est très réservé quant à lexagération sémantique dont la notion est devenue
lobjet par ses tenants comme par ses détracteurs.
En fait, Mahdi Elmandjra, dans son nouveau livre « la mondialisation de la
mondialisation », comme dailleurs dans la plupart de ses écrits, ne
saccommode pas du terme et ladopte rarement, et ce non pas parce que
lhomme dispose dune référence intellectuelle autonome ou dun espace
sémantique indépendant, mais parce quil est convaincu que la lecture de
lévolution des rapports Nord-Sud, sur la base dun concept telle la
mondialisation, ne sinscrit pas (et ne peut sinscrire) dans la conception que
lauteur a, toute sa vie durant, forgée, défendue et privilégiée par
rapport aux autres conceptions.
Au-delà de la multiplicité dapproches et de la diversité des interprétations, le
phénomène de la mondialisation nest, pour Mahdi
Elmandjra, quune nouvelle phase du néo-colonialisme que les grandes puissances(dont
notamment les Etats-Unis) sattèlent à instituer et à faire
propager non pas uniquement au niveau de laction et de la pratique mais aussi sur le
plan de la culture et de la pensée.
La mondialisation actuelle, pour Mahdi Elmandjra, est la traduction dun système de
valeurs développé au Nord et imposé aux pays du Sud avec lappui
des régimes et des gouvernements de ces derniers et grâce à un certain nombre
dintellectuels opportunistes qui ne cessent de se mettre au service
de gouvernants complices avec leurs anciens colonisateurs.
Une telle réflexion ne se rapporte pas uniquement aux gouvernants du Tiers-Monde et à
leurs élites intellectuelles, mais la dépasse
particulièrement à ceux et à celles du monde arabe et islamique car nayant pu
garantir et créer les conditions dimmunité à même de parer à linvasion
culturelle et civilisationnelle que leurs nations et peuples ont été pour longtemps( et
le demeurent) lobjet et le théâtre.
Mahdi Elmandjra, en grand connaisseur de la nature des relations internationales et de
leurs détails les plus fins, ne se révolte pas contre
la mondialisation en tant que phénomène néo-colonial nouveau seulement, mais aussi en
tant qu'abus semantique et domination linguistique. On viole le sens des mots privant
ainsi les pays et les nations de leur droit à choisir leurs termes, leurs notions, leurs
concepts et leurs vocables pour exprimer leur réalité et prétendre par conséquent, à
la libération, à lindépendance et à la dignité ; et ce sous le simple prétexte
quils nont pas la maîtrise de largent, du savoir et des réseaux
dinformation.
Cest la raison pour laquelle, son refus de la mondialisation actuellement en vogue,
est au fond, un refus de sa teneur néo-coloniale, de ses
dimensions économicistes et excluantes, de son contenu intellectuel centré sur les
référents occidentaux aux fondements judéo-chrétiens, de sa tendance
à « mouler » toutes les cultures du monde dans la dominante dentre elles, de sa
consécration de la logique de la force (comme en Irak ou ailleurs) et
de sa propension à écarter les principes de pluralité et de diversité dont dépend
lavenir de lhumanité.
Cest, en définitive, la « pensée unique » que lauteur ne lésine pas à
faire découvrir, à contester, à dévoiler son assise, ses forces et les
forces des élites qui en prennent appui et ont intérêt à développer et diffuser.
Cest pour cela, et pour plusieurs autres raisons, que la problématique de ce livre
trouve sa justification et sa véritable substance.
La « mondialisation de la mondialisation » dont il est question ici, ne signifie pas
uniquement la revalorisation du contenu sémantique que la
notion (de mondialisation) devait traduire mais aussi la nécessité de rebâtir à
nouveau son contenu pour y faire entrer les valeurs culturelles et
civilisationnelles devant prévaloir en droit international au lieu de celles prônant la
« libéralisation de la politique de la force » et la «
privatisation » des relations entre Etats, peuples et cultures.
Car, lexistence historique et civilisationnelle, dit lauteur, « ne peut
prendre corps que sur la base du principe de la pluralité : le Nord ne peut
pas survivre à travers une communication par les outils, les marchandises et les discours
politiques creux, il doit sintégrer dans un projet de
communication culturelle et civilisationnelle fondé sur le respect des valeurs humaines
et le principe de la pluralité des civilisations et des
cultures ».
Mahdi Elmandjra