Amnesty dresse un sombre bilan de l'après-11 septembre
Mardi 28 mai 2002
(LE MONDE)

Dans son rapport annuel, l'organisation internationale de défense des droits de l'homme déplore les restrictions des libertés sous couvert de sécurité et de lutte contre les mouvements extrémistes. Les démocraties "ont envoyé un mauvais message" aux régimes autoritaires, estime-t-elle                                

Londres de notre correspondant

Le rapport annuel d'Amnesty International est un véritable état des lieux planétaire des répressions en tout genre. L'édition 2002, rendue publique mardi 28 mai - et qui porte sur l'année 2001 - ne déroge pas à cette tradition. A ceci près, bien sûr, qu'il y eut, en 2001, un certain 11 septembre, événement inédit pour Amnesty aussi, en ses 41 ans d'existence. Habituée à combattre les Etats - l'Etat oppresseur, l'Etat geôlier, l'Etat bourreau ou simplement l'Etat hypocrite, qui habille volontiers ses méfaits de juridisme - la plus célèbre et la plus influente organisation de défense des droits de l'homme doit prendre en compte un nouvel ennemi, le "terrorisme". Mais cela ne l'empêche pas, au bout du compte, de rester fidèle à sa raison d'être : rappeler les Etats à leu! rs devoirs, encore plus impérieux dans un monde moins sûr.

Amnesty International dresse, sur l'après-11 septembre, le constat suivant : au nom de la lutte contre le "terrorisme" - un mot que l'organisation n'utilise jamais car on ne peut, assure-t-elle, lui donner aucune définition juridique internationale précise - nombre d'Etats ont restreint l'espace des libertés. "Les Etats, ébranlés par leur vulnérabilité devant des attaques aussi violentes qu'inattendues, ont riposté par la mise en place d'un véritable arsenal de mesures législatives et administratives", écrit Irene Khan, secrétaire général d'Amnesty, dans l'avant-propos du rapport. "Le dogme de la sûreté nationale a déjà souvent servi à bafouer les droits humains. Mais cette fois, ce sont des démocraties établies qui ont les premières adopté des mesures draconiennes."

Exemples cités par Amnesty : les Etats-Unis ont adopté une législation permettant la détention pendant une période indéfinie des ressortissants étrangers sous le coup d'une menace d'expulsion ; le Royaume-Uni a promulgué une législation d'"urgence"autorisant la détention sans inculpation ni jugement de ressortissants étrangers, créant ainsi " une justice pénale parallèle dépourvue des garanties essentielles du système officiel". "Les droits humains ne doivent pas être sacrifiés sur l'autel de la sécurité, nous dit Irene Khan. Les droits humains vont de pair avec la sécurité. Ils en sont même le fondement. La meilleure façon de protéger les gens, c'est d'appliquer pleinement la loi."

Ces législations, objecte-t-on, n'ont eu parfois qu'une application très marginale et surtout dissuasive. En Grande-Bretagne, par exemple, où huit personnes "seulement" ont été arrêtées dans ce cadre. Certes, répond Irene Khan, mais en agissant ainsi, les démocraties ont "envoyé un mauvais message" à de nombreux régimes autoritaires ou dictatoriaux trop heureux de "prendre en marche le train de "l'antiterrorisme" pour étouffer toute opposition". C'est le cas, parmi d'autres, de la Chine, à l'encontre des Ouïgours du Xinjiang, de l'Inde, du Pakistan, du Zimbabwe. Amnesty aimerait que les attentats du 11 septembre soient reconnus "comme des crimes contre l'humanité" qui appellent "la justice, non la vengeance".

Le 11 septembre, estime Amnesty, a eu un autre effet pervers : "Les forces armées ont repris de la puissance dans certains pays, notamment ceux où elles avaient, dans le passé, commis quantité d'actes de répression et d'atteintes aux droits humains". La "guerre contre le terrorisme" a aussi eu pour conséquence de détourner l'attention des pays où les violations des droits de l'homme sont depuis longtemps coutumières, par exemple, l'Algérie, la Colombie, le Congo, l'Indonésie, Israël et les territoires occupés, la Birmanie, la Turquie. "Nous allons à nouveau attirer l'attention sur certaines de ces situations, plus ou moins oubliées", ajoute Irene Khan. L'oubli est le pire ennemi de tous les opprimés pour lesquels se bat Amnesty.

Il y a dans le monde, rappelle le rapport, 17 millions de réfugiés et de demandeurs d'asile. Amnesty s'inquiète du fait que "les politiques en matière d'asile privilégient toujours davantage les moyens d'empêcher les gens d'entrer, au lieu de chercher à mettre en place une protection efficace des personnes fuyant la guerre, les soulèvements intérieurs ou les atteintes graves à leurs droits fondamentaux". Les pays du Nord, observe Irene Khan, doivent s'interroger sur ce qui provoque ces mouvements de populations : "Il ne servira à rien, par exemple, de fermer le camp de Sangatte, si on ne prend pas d'autres mesures. Contrôler les frontières est insuffisant. L'Europe ne peut être une île de prospérité dans un océan de misère."

Le rapport fait le point sur les combats habituels d'Amnesty : contre l'impunité, contre la torture, contre la peine de mort. Sur ce dernier chapitre, la Chine reste la principale accusée. En 2001, au moins 3 048 personnes ont été exécutées dans 31 pays, et au moins 5 265 ont été condamnées à mort dans 68 pays. 90 % de toutes les exécutions ont été pratiquées dans 4 pays : la Chine (2 468), l'Iran (139), l'Arabie saoudite (179), les Etats-Unis (66). Dans son rapport, Amnesty fait un certain nombre de "recommandations aux gouvernements et aux groupes politiques armés".

Aux gouvernements, l'organisation humanitaire demande notamment la libération de tous les prisonniers d'opinion, l'interdiction de la torture, l'abolition de la peine capitale, la fin des assassinats politiques et des exécutions extrajudiciaires. Aux groupes armés, Amnesty demande de mettre un terme aux atteintes dont ils se rendent responsables, telles que la détention de prisonniers d'opinion, les prises d'otage, les actes de torture et les homicides illégaux.

Comme ses prédécesseurs, Irene Khan tient à préserver l'indépendance et l'impartialité d'Amnesty International, qui fondent sa crédibilité et son influence. "Mais cela ne veut pas dire que nous devons toujours chercher, dans notre analyse d'un conflit, à maintenir, au jour le jour, un strict équilibre dans nos jugements. Tout dépend de la gravité des événements. Au Proche-Orient, par exemple, nous essayons d'exposer les violations commises dans les deux camps. Et les deux camps nous critiquent. Ce qui est le meilleur signe de notre vigilance."

Jean-Pierre Langellier