Opération Destruction des données

 

Article d'Amira Hass

Publié dans l'édition électronique en anglais du quotidien Ha'aretz

jeudi 25 avril 2002

C'est une scène qui se répète dans des centaines de bureaux palestiniens qui ont été envahis par les Forces de Défense Israéliennes (FDI) pendant quelques heures ou quelques jours en Cisjordanie: des terminaux d'ordinateurs fracassés, brûlés et endommagés, empilés ou lancés à des mètres de distance; le câblage des réseaux coupé, des disques durs enlevés, des disques et disquettes éparpillés et cassés, des imprimantes et des scanners endommagés ou manquants, des PC portables emportés, des centraux téléphoniques disparus ou saccagés, des classeurs brûlés, déchirés, éparpillés, ou mutilés - quand ils n'ont pas été emportés. Et dans toutes les pièces ce ne sont que fournitures de bureau abîmées, rideaux arrachés, vitres brisées, portes enfoncées, murs pleins de trous, planchers couverts d'ordures, salles de bain souillées. Ici et là, les soldats ont tracé des graffitis obscènes ou des mots pleins de haine, mais comparées aux données qui ont été détruites ou emportées, ces insultes passeraient pour de la poésie. Même les toilettes qui débordent témoigneraient plutôt de la faiblesse humaine, en comparaison avec le vandalisme organisé dont témoignent les piles d'ordinateurs démolis.

Ce n'est pas tant le coût du matériel qui devra être remplacé. Les pertes sont incommensurables en shekels ou en dollars. Des années d'informations constituées en bases de connaissance, le temps passé à réfléchir, par des milliers de personnes qui travaillaient à construire leur société civile et leur futur, ou à mettre sur pied un secteur privé qui aurait assuré un début de stabilité économique à leur pays.

Ce sont les banques de données qui ont été mises en place par des institutions de l'Autorité Palestinienne, comme le Ministère de l'Éducation, le Ministère de l'Enseignement supérieur et le Ministère de la Santé. Ce sont les banques de données des organisations non gouvernementales et des instituts de recherche qui ¦uvraient à développer un système de santé moderne, une agriculture moderne, un système de protection de l'environnement et des ressources en eau. Ce sont les banques de données des organisations de défense des droits humains, des banques et des entreprises commerciales privées, des hôpitaux, et des supermarchés. Toutes ont clairement constitué les cibles des destructions menées dans le cadre de l'opération militaire intitulée «Mur de Protection».

Le spectacle des destructions a été épargné à l'opinion publique israélienne. Ici et là, une photo de quelque bureau démoli passe furtivement dans un magazine d'informations télévisées. Mais les journaux télévisés israéliens ne trouvent déjà pas quelques secondes pour rendre compte de la mort d'une femme palestinienne ou d'un enfant, membre d'une famille de neuf personnes, abattus de loin dans leurs maisons, par un soldat israélien anonyme, alors comment trouveraient-ils du temps ou de bonnes raisons pour rapporter les destructions démentes perpétrées par une unité militaire dans un bureau?

Les FDI ont cessé de nier que quelques soldats aient pillé des résidences privées - argent, bijoux et caméras vidéo. Cela peut s'expliquer par le fait d'officiers trop faibles que pour imposer la discipline à leurs soldats, et par le fait de soldats trop faibles que pour résister à la tentation. Mais la destruction systématique des banques de données n'était pas une question de faiblesse personnelle, ni de la part des officiers, ni de celle des soldats. Ne nous leurrons pas; il ne s'agissait pas d'une mission en vue de rechercher et d'anéantir l'infrastructure terroriste. Si les forces militaires qui ont forcé tous les disques durs de toutes les banques, cliniques, bureaux commerciaux et ministères de l'Autorité Palestinienne pensaient que ceux-ci renfermaient des listes d'armes ou de personnes recherchées, elles n'avaient qu'à prendre une copie de ces informations et les transmettre au Shin Bet. S'ils pensaient que des pièces à conviction se dissimulaient au Ministère de l'Éducation et à la Banque Internationale de Palestine et dans un magasin louant des prothèses, les soldats auraient épluché les documents un par un, au lieu de les disperser sur le sol sans les ouvrir.

Ce n'était pas un caprice, ni la vengeance démente de telle ou telle unité, pas plus qu'il ne s'agissait du besoin individuel de commettre un acte de vandalisme par un soldat que ses camarades n'auraient pas osé arrêter. C'était la décision de saccager l'infrastructure civile, administrative et culturelle développée par la société palestinienne. S'agissait-il d'un ordre explicite, ou sous-entendu? S'agissait-il d'un ordre, ou cela a-t-il résulté de la permission donnée aux soldats de faire ce qu'ils voulaient?

L'ordre - ou le clin d'¦il - venait-il du commandant de bataillon, ou du brigadier? Venait-il du quartier général des FDI en Cisjordanie ou du Commandement des FDI? Venait-il du général aux commandes du Commandement Central, ou d'un général d'état-major? Quoi qu'il en soit, les scènes de destruction systématique montrent comment les FDI ont traduit sur le terrain les instructions inhérentes aux lignes de conduite définies par l'échelon politique: Israël doit détruire les institutions civiles palestiniennes, sabotant pour les années à venir les possibilités pour les Palestiniens d'accéder à l'indépendance, ramenant des années en arrière toute la société civile palestinienne. Il est si facile et si confortable d'envisager la société palestinienne dans son ensemble comme primitive, constituée de terroristes sanguinaires, après avoir détruit les matériaux de base et les fruits de son activité intellectuelle, culturelle, sociale et économique. De cette manière, l'opinion publique israélienne peut continuer à croire que le terrorisme est une question de gènes, et non une mutation sociologique et politique qui - aussi horrible qu'elle puisse être - est le fruit des horreurs de l'occupation.

Amira Hass

Traduit de l'anglais par Giorgio Basile.

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