Journal "AL KHADRA AL JADIDA"  (Tanger) – N° 308 Jeudi 25 février 1999

“Le Professeur  Mahdi ELMANDJRA… s’en va au Japon !”
On lui a dit : “ Votre venue à la Faculté des Lettres, va déclencher une tempête ! ”
( Traduit de l'arabe)

Le jour  :  Lundi 22 février 1999
L’heure :  Minuit moins deux minutes
Le lieu   :  Siège du journal “ AL KHADRA AL JADIDA ” à Tanger

Il me vient à l’esprit de contacter le Dr. Mahdi ELMANDJRA, l’expert marocain en prospective … Il est certain qu’il veille encore  comme à l’accoutumée, avec l’internet. Il navigue à travers le monde, à travers le réseau mondial…Effectivement, je reçois la voix de l’homme au téléphone… mais ce n’est pas la voix habituelle…

Qu’est-il arrivé au professeur ?  Il est très tendu… Et la tension du savant diffère de celle de l’homme ordinaire. Le professeur m’informe qu’il n’a plus de place ici… il s’en ira dans un autre pays… il s’envolera pour Tokyo.  C’est que les universités japonaises veulent l’avoir dans leurs amphithéâtres,  ce grand savant… Un brillant homme de sciences dont les universités marocaines méconnaissent la valeur scientifique. Elles ignorent cette valeur, alors qu’il est le doyen des universitaires marocains. Professeur universitaire depuis 1958, c’est-à-dire depuis plus de 40 ans…

Actuellement au Maroc, il n’y a pas un professeur d'université ayant occupé aussi longtemps une chaise universitaire… En dépit de tout cela, en dépit de toute cette richesse, l’université marocaine ne reconnaît pas à notre professeur le respect qui lui est dû. Le professeur ELMANDJRA, a ressenti au plus profond de lui-même, l’humiliation de la part de l’université… Humiliation qui le pousse à réfléchir sérieusement à la possibilité de faire recours aux tribunaux. Mais si une poursuite judiciaire aurait lieu, il ne demandera que le dirham symbolique… L’homme n’est pas de ceux qui courent après l’argent qui n’est pour lui qu’un simple moyen.

Avec l’argent, il se nourrit, achète ses livres et communique avec le monde extérieur à travers le réseau internet, accédant à des horizons de connaissances lointains… Bien plus il ne garde pas les recettes de ses ouvrages. Il en a fait un prix annuel qu’il attribue sous le nom de “ prix de la communication ”… Donc il ne demandera pas de dommages à la “ la Faculté des Lettres ” de Fès mais un simple dédommagement symbolique pour l’honneur scientifique qui a été piétiné par certains responsables de l’université…

Il y a dix ans, les partis de l’opposition faisaient appel au  professeur pour la création de l’Organisation Marocaine des Droits de l’Homme … Le Président Fondateur de l’O.M.D.H est aujourd’hui l’objet de la violation de l’un de ses droits les plus fondamentaux  ...  celui de la libre expression. Est-ce que ces mêmes  partis politiques vont le soutenir ? Est-ce que les organisations des droits de l’homme vont le défendre ? Ou bien, vont-elles le considérer, à leur tour, comme un penseur indésirable ?

Jusqu’à présent, de nombreux grands avocats, ont exprimé leur soutien au professeur, et leur disposition à soumettre le dossier à la justice ... Et de Tanger, informés de la nouvelle,  un nombre d’avocats nous ont dit que la défense du professeur est un acquis…

La voix qui parvient de Rabat,  par téléphone,  nous raconte les faits :

Il y a quelques mois, il a été invité à participer à un séminaire à la “ Faculté des Lettres ” de Fès . Les organisateurs avaient beaucoup  insisté sur sa présence.  Devant tant d’insistance,  le professeur a fini par accepter.  Les  organisateurs lui ont maintenant tourné le dos… Et il semblerait que cette attitude leur aurait été suggérée par certains.  Qu’ont-ils ont faient ? Ils se sont excusés d’une manière qui porte atteinte à la dignité d’un homme très sensible. Un homme qui comprend la portée des mots… et leur sens…

Le porte parole des organisateurs a affirmé “ Votre présence est susceptible de déclencher une tempête… ”  Une tempête ?  Quelle  tempête pourrait déclencher une intervention scientifique du Professeur  Elmandjra  à la Faculté des Lettres de Fès ? Le terme “ tempête ” a eu l’effet d’une bombe sur le doyen des professeurs marocains. C’était bien plus qu’une bombe, m’a t-il dit, “ c’est une humiliation ”.

Il a ajouté “ une humiliation de la part des miens, c’est-à-dire de l’université, de mes collègues, c’est-à-dire les professeurs de l’université. Cette humiliation m’a décidé d’arrêter toute activité culturelle  y compris les conférences que j’avais accepte de donner dans différentes villes du Maroc ....  et bientôt j’irai ailleurs… ”

Cette attitude me rappelle un événement: Une fois, on a demandé au professeur : “ quelle est la raison de vos voyages à l’étranger ? ” et il a répondu : “ l’affaire est simple, il m’est parfois difficile de mener à bien mes recherches ici, c’est pour cela que je voyage à l’étranger… ”  Cet homme est en avance sur son temps. Il joue des airs qui ne sont pas ceux de nombreux professeurs et intellectuels… le professeur n’est pas intéressé par les postes que ces derniers recherchent.  Si tel était son objectif, il aurait pu occuper les plus hauts postes depuis fort longtemps… En effet, il est à l’université depuis 40 ans ! Le professeur ne s’intéresse qu’à la science et à la recherche scientifique.

Que Dieu vienne en aide au professeur… Il paye aujourd’hui le tribut de la “ popularité ” qui l’accueille là où il va… Partout,  il trouve des lecteurs par milliers… Des milliers de sympathisants… Et cette “ popularité ” suscite la jalousie même à l’universite où certains le perçoivent comme une étoile qui brille à l’échelle internationale… il force l’estime de grands savants dans le monde entier… notamment dans les pays avancés… C’est pour cela qu’ils le combattent… En plus sa franchise est cinglante…  D’ailleurs, il ne cache pas sa triste conviction qu’un nombre important d’intellectuels se comportent comme des mercenaires. Ces derniers représentent un réel obstacle à l’épanouissement de l’esprit et à la marche  civilisationnelle… Ce franc parler n’est pas du goût de tout le monde.

Après cela, le professeur passe au chapitre des harcèlements et des accusations. Les gens que l’on ne peut pas mettre dans une case dérangent et il faut à tout prix leur en attribuer une. C’est ainsi qu’on lui a apposé une grande variété de labels qui couvrent l’ensemble du spectre politique selon les besoins de la cause.

En fait l’homme est un chercheur et comme tous les vrais chercheurs il est à la recherche de la “vérité” là où elle existe, et il la défend à voix haute… C’est tout ce qu’il y a … Il  n’est ni communiste, ni fondamentaliste, ni gauchiste ni de droite… Il est seulement en quête de vérité… C’est le modèle du vrai savant… Ce type d’homme est très rare… Il aurait fallu que nous le gardions mais au lieu de cela nous l’abandonnons à ceux qui connaissent sa valeur, et savent que c’est un trésor précieux… Chez nous l’histoire se répète... Le vieil adage est toujours vrai  “nul n’est prophète dans son pays ”.

Cependant, si certaines “ personnes ” réussissent à faire partir le Professeur Elmandjra au “ Japon ”, qui le mérite plus que nous, elles ne pourront jamais encercler sa forteresse dans le réseau internet. Chaque jour, son site est visité par un très grand nombre de lectrices et de lecteurs.  Est-ce que les associations universitaires, quelles que soient leurs tendances, pourront interdire aux internautes de visiter cette personnalité scientifique de grande envergure ?

Nous souhaitons de tout cœur que le Professeur Elmandjra renonce à sa décision d’arrêter toute participation culturelle dans notre pays… Et qu’il reste ici parmi nous, luttant comme à l’accoutumée, et combattant pour une renaissance de la civilisation dans ce pays.  Il ne doit pas oublier qu’il y a une université, autre que celle des jalousies. C’est “ l’Université de la Rue ” Oui, La rue est aujourd’hui un espace de prise de parole…Un espace pour diffuser “ les sciences du futur ”… Un espace pour l’échange des informations… Pour la liberté de demain… C’est un vaste amphithéâtre  que  cette  “université de la rue”.
 
 
 
 

                                                                          Ahmed  IFZARNE
 
 
 

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Version arabe du texte