Si Mohamed ABU TALIB nous
quitte,
la probité rejoint le céleste
Mahdi Elmandjra
Sil fallait trouver un seul mot
pour résumer les qualités humaines et intellectuelles du
Professeur Abu Talib et la nature de sa démarche spirituelle, je pense que
le terme « probité » serait fort
approprié. Une amitié de plus de quarante ans ma permis dapprécier des
traits constants qui nont pas changés depuis notre première rencontre aux
Etats-Unis où il terminait ses études. La probité saccompagnait de la compassion
pour lautre, tous les autres et une bonté aussi discrète que généreuse. La
bonté des vrais croyants, celle qui donne et reçoit, celle qui encourage et critique,
celle qui éclaire les chemins de la connaissance et éloigne les sentiers de
lignorance.
Un homme de foi qui puisait son
inspiration dans le saint livre du Coran et qui traduisait celle-ci en des actions
palpables au niveau de son travail denseignant et de chercheur. Le voyage dans le
monde de la connaissance et de la transmission de celle-ci était une
« prière » quil effectuait avec rigueur et amour à luniversité
comme dans ses nombreuses activités extra professionnelles. Ses meilleurs juges sont les
étudiantes et étudiants qui ont bénéficiés non seulement de ses grandes compétences
académiques mais aussi et surtout de ses qualités humaines et dune disponibilité
rarissime de nos jours dans le monde universitaire.
Si Mohamed était un grand linguiste
maîtrisant aux moins cinq langues : larabe, le français, langlais,
lespagnol et lallemand. Il comprenait le Tamazight et avait des rudiments des
langues Japonaise et Malais. Il fut le premier chef du Département danglais à la
Faculté des Lettres de lUniversité Mohamed V et créa lAssociation des
Enseignants de la Langue Anglaise. Il veilla aussi à la création des départements
de l'espagnol et de l'allemand car il connaissait l'importance de la diversité sur le
plan culturel. Un linguiste dune extraordinaire curiosité et un fouineur qui
pouvait passer des heures à chercher le mot exacte qui correspond à la traduction
dune langue à lautre. Il se
révoltait quand les médias publiaient ou diffusaient des mots incorrectement et prenait
souvent sa plume pour transmettre par écrit ses objections.
Cest cette même rigueur, celle
de lhomme de science et de précision qui le poussa à étudier un très grand
nombre des traductions du Coran, toutes celles qui étaient dans une langue quil
dominait, et de découvrir à quel point certaines de ces traductions étaient
défaillantes du point de vue linguistique et donnaient parfois une idée erronée du
message divin. Je sais quil passait plusieurs heures par jour, depuis quelques
années, à travailler sur une traduction du Coran qui nétait pas loin dêtre
achevée au moment de sa disparition.
Abu Talib était un homme du Livre et des livres. Il vivait
à travers ses livres, avec ses livres, par ses livres, dans ses livres ... des livres qui
lentouraient tout le temps et de partout. Lenvironnement du Livre et des
livres mène inévitablement à une grande modestie car on découvre tout ce quil
reste à découvrir et quon ne pourra jamais totalement découvrir. Notre cher
Professeur naimait pas le mimétisme car il croyait dans les forces innées de
chacun et dans sa capacité de créer.
Sa modernité était endogène car il
la sécrétait à partir de ses connaissances et de ses expériences sur le terrain à
travers les continents. Ce n'était pas une "hadatha" mondialisée et importée
hors douane. Une modernité qui savait d'où elle venait, où elle allait et avec qui elle
communiquait. Une modernité tout à fait à l'aise avec un passé non-figé et
constamment redécouvert et enrichi. Une modernité consciente des défis de l'avenir et
du poids des valeurs culturelles dans la problématique de ce dernier.
Un chercheur à l'aise dans sa culture
et bien dans sa peau entièrement ouvert sur le devenir, convaincu comme les Japonais et
la majorité des Asiatiques que "modernisation" n'est pas nécessairement le
synonyme d' "occidentalisation". Il pouvait passer de l'écoute d'une partition
de musique andalouse à une symphonie de Beethoven sans difficulté aucune car son
harmonie intérieure lui permettait de le
faire. Il aimait la musique et il la retrouvait en tout.
Si Abu Talib connaissait bien sa propre
culture et dans tous les domaines. De la littérature et la poésie jusqu'à l'art de la
cuisine car c'etait un très grand cuisinier qui préparait ses propres mets ainsi que
ceux des ses invités. Cuisiner était un de ses grands passe temps. Il connaissait les
recettes, la proportion des ingrédients, la combinaison des épices et les temps des
cuissons. Ces recherches et son enseignement étaient aussi des recettes d'une cuisine sur
mesure et non pas du "fast food".
Un être au cur et à l'esprit
ouverts dans une maison ouverte pour laquelle la porte du ciel était toujours ouverte. Un
homme qui évitait le formalisme, le protocole et les honneurs. Il préférait la simplicité et la sincérité des
modestes et des démunis. C'est pour cela qu'il se trouvait très bien dans des endroits
tels que Chaouen qu'il aimait beaucoup il passait le maximum de temps dans sa petite
maison au haut de la ville à "Ras al ma". La source de l'eau
Il a été tellement adopte par les Chaounis qu'il
a finit par préparer la "bissara" (purée de fèves) aussi bien qu'eux.
Son amour pour Chaouen n'a pas réduit
sa passion pour Fès, cité de culture et de traditions. J'ai vu la ferveur avec laquelle
il défendit, à Nairobi en 1976, à la Conférence Générale de l'UNESCO, le projet de
résolution concernant l'inscription de la ville de Fès dans le registre du patrimoine
culturel de l'humanité. Il repose
aujourd'hui dans un cimetière qui domine cette ville qui le considère déjà comme un
élément de son propre patrimoine.
Outre sa bonhomie constante et parfois
déconcertante, Abu Talib avait un humour très fin et parfois aigre-doux. Ses jeux de
mots étaient si subtils qu'il n'était pas toujours facile de s'en rendre compte. Il
avait l'humour de ceux qui ne se prennent pas au sérieux car ils prennent le sérieux au
sérieux. Une de ses formules préférées
entre amis était "Shkoun fhalna" (qui est comme nous) ? Signifiant par là que
peu d'autres étaient aussi heureux. On
pourrait lui rétorquer aujourd'hui :
"Shkoun Fhalek" (qui est comme toi) ?
Oui, tu dois être très heureux. Je le
sais. Les derniers mots que tu m'as dit quelques heures avant qu'on te transporte à la
salle de réanimation étaient en anglais, "I dreamt that I was happy" (j'ai
rêvé que j'étais heureux). Je savais que c'était la fin et qu'en tant que fervent
croyant tu nous disais adieu car tu allais à Dieu avec le grand bonheur sans la peur de
la mort qui hantent ceux qui ne croient qu'en eux-mêmes.
Ceux qui te pleureront le plus seront ceux auxquels tu as le plus donné. En
premier lieu, tes étudiants. Tu étais avec eux jusqu'à ton dernier souffle. Sur ton lit
d'hôpital tu relisais et commentas leurs textes. Ton dévouement et ta fidélité nous
manquerons à tous. Si Mohamed tu nous as quitté et
ta probité a rejoint le céleste. Shkoun fhalak ?
Un de tes grands amis et auquel tu ressembles a tant d'égard, Mehdi Benaboud, doit
être heureux de t'accueillir - Shkoun fhalkoum ?
Nous sommes à Dieu et c'est à Lui
que nous retournons.
Rabat, le 27 novembre 2000