Ali TAZI

 

La Céramique ancienne de Fès

Entre esthétisme et spiritualité

 

Préface

De

 

Mahdi ELMANDJRA

 

Professeur, Université Mohamed V, Rabat

Membre de l’Académie Mondiale des Arts et Lettres

 

 

La rédaction d'une préface à un ouvrage tel que celui-ci est un geste qui dénote une certaine prétention, mais une prétention positive qui me permet de découvrir l'étendue de mon ignorance. Heureusement qu'en matière de créativité artistique l'amour du beau atténue les risques de la prétention et ceux de l'ignorance. L'esthétisme est une des principales forces motrices des progrès de l'humanité.

 

Il m'était difficile de refuser à  Ali Tazi, un ami et un grand amateur d'art, de rédiger ces modestes lignes pour un travail auquel il a consacré tant de temps et d'efforts sachant ce que la céramique a représenté dans l'évolution d'un art millénaire où se concrétise la spiritualité génératrice du beau -  « Inna Allah jamile youhibbou al jamâl »  - Dieu est beau et Il aime la beauté.

 

La céramique est présente sous une forme ou sous une autre dans toutes les cultures. Elle doit sa naissance et son épanouissement à la maîtrise du feu, aux algorithmes de l'imagination, aux prouesses de la main. On trouve sur l'Internet plus de 55 millions de résultats lorsqu'on cherche le mot-clé « ceramics »,  et pour  « céramique » près de 6 millions.  Le total des documents disponibles lorsqu'on combine les résultats de la recherche des vocables « céramique » et « Maroc » en français et en anglais est de 800.000 références. Un vaste monde de recherche, d'amour, de passion  et d'érudition.

 

L'objectif principal de ce livre de Ali Tazi est de vulgariser l'appréciation de la céramique ancienne du Maroc, un univers qui, pour reprendre ses propres mots,  « reste encore largement inexploré et peu accessible à un public non averti. » Il nous offre à cette fin des pièces patiemment collectées dont certaines « ne figuraient pas jusqu'à présent dans les répertoires classiques». Je crois qu'il a atteint son but.

 

Notre auteur s'est évertué à établir les filiations de cette céramique car celles précédemment avancées ne l'ont pas convaincu. Grâce à Eugène Delacroix qui, en 1832, emporta en France des pièces de céramique émaillée de Fès et que l'on peut admirer au musée qui porte son nom à Paris, et à des recherches sur les pièces très anciennes découvertes depuis peu, Ali Tazi est parvenu à une conclusion qui remet en cause la datation connue à  ce jour :

 

« Il fallut bien alors se résoudre à quelques révisions déchirantes. Nombre de pièces figurant dans des ouvrages sérieux et de référence, attribuées au 18ème ou même au 17ème siècles, retrouvèrent ainsi tout naturellement leur classification en milieu ou fin du 19ème siècle. »

 

L'auteur nous offre d'excellentes références bibliographiques qui mettent en lumière les origines et l'épanouissement de cette impressionnante céramique. Nous apprenons ainsi que dans sa « Description de l'Afrique», Hassan Al Wazzani Al Fassi (le Léon Africain de l'Occident) fait la description des somptueuses fêtes de Fès au 16ème siècle, et donne maints détails sur les belles pièces en céramique utilisées en ces occasions.

 

Ali Tazi nous rappelle qu'Ibn Khaldoun (1331-1406) mentionne l'importance économique des « fakkharines » (potiers)  et répertorie le nombre d'ateliers à Fès. Il nous indique qu'il était de tradition d'offrir de ces céramiques aux Ambassadeurs étrangers à la fin de leur mission et ce depuis le 16ème siècle. Son livre nous apprend que dès la signature du Protectorat, Lyautey, dont la résidence officielle était alors Fès,  confia au tout nouveau « Service des Arts Indigènes » la mission de collecter le maximum de céramiques anciennes dont certaines garnissent encore le Musée du Batha, ancien Palais Moulay Abdelaziz.

 

Il nous explique que des musées étrangers prestigieux réservent une place de choix aux productions fassies, à Sèvres, Limoges, Paris, Washington, Los Angeles, Düsseldorf et dans bien d'autres villes. Cet intérêt universel est bien la preuve que l'on est en présence d'un art majeur qui dépasse la classification d'artisanat ou de folklore.

 

En outre, la bibliographie qu'il nous propose a l'avantage d'inclure les noms des quelques, malheureusement encore trop rares, chercheurs et auteurs marocains qui ont publié des travaux sur ce sujet tels que Mohammed Sijelmassi, Ali Amahan, André Boukobza, et Sakina Rharib.

 

Comment ne pas reconnaître, dans cette Préface, le travail qu'effectue depuis près d'un demi-siècle un des meilleurs propagateurs de l'art marocain, dont la passion s'accompagne d'une merveilleuse arme - celle du photographe émérite qu'il est. Il s'agit, bien sûr, du Dr Mohammed Sijelmassi que l'on retrouve en bonne place dans la bibliographie de Ali Tazi qui fait une référence à son livre « Les Arts Traditionnels au Maroc » (1968)  où l'on trouve un excellent texte  sur la céramique de Fès :

 

« Quand elle est émaillée, le fond est blanc, le dessin épigraphique géométrique ou floral, ou présente des motifs dessinés en bleu ou brun, remplis de jaune ou de vert… les lettres koufiques ont une forme très stylisée : la géométrie se manifeste par des étoiles à plusieurs pointes et par des polygones étoilés sous forme de médaillon central ; les fleurs offrent des palmes, des feuilles d'acanthe, des rinceaux sous forme de bouquets. » (p. 203)

 

Quelle joie que de reconnaître les talents d'un amateur d'art  à travers les compétences de ceux de Ali Tazi… surtout quand  tous les deux font partie de mes amis !

 

Dans le domaine de la céramique marocaine, le champ d'investigation le plus riche est celui de la faïence émaillée de Fès, à laquelle on rattache traditionnellement celle de Meknès. L'ouvrage de Ali Tazi ne manquera pas de l'enrichir. Espérons qu'il contribuera également à réduire la léthargie des pouvoirs publics vis-à-vis de ce qui touche au patrimoine culturel, à son passé, à son présent et au devenir de la créativité culturelle nécessaire à sa survie et à son épanouissement. Ce sont les conditions incontournables de tout développement socio-économique valable.

 

Le champ de la culture est vaste — ses composantes s'interpellent et s'enrichissent mutuellement. C'est dans leur complémentarité que  réside la clé de la créativité artistique. Là où règne l'algorithme de l'interdépendance harmonieuse où les éléments se mettent en veilleuse pour permettre au phare du beau d'éclore comme les pétales d'une rose ou comme l'effet global de ces céramiques avec lesquelles Ali Tazi émerveille nos yeux.

 

Que ce soit dans les magnifiques pièces de forme khabias, jobbanas, berradas , ou dans les illustres plats que sont les shans, ghotars, tobsils etc., toutes ces pièces qui ont ébloui un Delacroix, la céramique de Fès des 16ème  au 19ème siècles a aujourd'hui acquis ses lettres de noblesse. L'auteur nous aide, grâce à un glossaire, à comprendre les noms des objets mentionnés.

 

Ce n'est que récemment que le Maroc a commencé à mesurer l'importance de cette céramique dans les arts islamiques en général. On a vu, au cours de ces deux dernières années en particulier, un véritable rush sur les pièces anciennes et des transactions à des prix invraisemblables. Et le phénomène, comme il fallait s'y attendre a commencé par le marché parisien. Les « saintes huiles » de l'Hôtel Drouot, en quelque sorte… Mais il y a fort longtemps que la réputation de la faïence marocaine a largement dépassé les frontières.

 

Les récentes enchères à Drouot ont atteint des cotes inattendues, 10.000 à 15.000 euros pour une seule pièce ! Les Marocains vont peut-être enfin découvrir les trésors artistiques de leur propre pays, mais, pour le moment, toujours après la bénédiction  de l'étranger, en attendant d'être délivrés de l'aliénation culturelle et des complexes d'infériorité.

 

Jusqu'à présent, l'indigence a été la caractéristique principale des programmes et des budgets culturels depuis l'indépendance, quels que soient les gouvernements. Les théâtres municipaux ferment l'un après l'autre, quand ils ne sont pas tout simplement rasés, comme ce fut le cas de celui de Casablanca. La musique se mondialise au rabais et les oreilles se désalphabétisent pour permettre aux décibels de surenchérir et à la maîtrise des instruments musicaux de passer au second plan.

Il en est de même pour la peinture où les talents naissants ne trouvent pas facilement l'encouragement nécessaire à leur éclosion. Dans les arts plastiques, le positionnement social se réalise d'abord à l'ombre des peintres dits « orientalistes » de la période coloniale, qui atteignent aujourd'hui des cotes tout à fait déraisonnables. Fort heureusement l'on a également vu dans la foulée un mouvement de forte valorisation des peintres marocains.

 

L'éducation artistique souffre d'un manque d'infrastructure et même de candidats. L'augmentation du nombre de festivals est inversement proportionnelle à l'épanouissement à travers la créativité. Fêter une fête est un art qui se perd. 

 

Et les arts traditionnels, dans tout cela ? Comme il existe des degrés dans la pauvreté, il s'est établi une échelle dans l'indigence culturelle. Ce secteur vital de la culture marocaine a été tout simplement occulté, oublié, banni des lois de finances comme des programmes ministériels. Rattaché à l'artisanat, il avait tout simplement cessé de figurer comme secteur à part entière de l'Art au Maroc.

 

Ce tableau sombre n'empêche pas de demeurer optimiste quant à l'avenir des arts dans ce pays. On observe une timide remontée de l'intérêt pour la créativité artistique et un début de renaissance des arts traditionnels. Un nombre de manifestations internationales, au cours de la décennie 1990-2000, telles que l'exposition  « Delacroix et le Maroc » à l'Institut du Monde Arabe, et la première grande rétrospective de la céramique ancienne de Fès, mêlant collections des musées nationaux français et de particuliers, comme les pièces de la collection privée de l'auteur du présent ouvrage.

 

Quant à la céramique ancienne, depuis l'ouvrage de Alain et Dalila Loviconi, édité à l'occasion de cette grande rétrospective du Musée des Arts Africains et Océaniens en 1991, rien n'est venu enrichir et surtout évoquer les nouvelles études et découvertes réalisées dans ce secteur. Ce livre vient donc à temps pour une mise à  jour des travaux sur cet important domaine de l'art en ouvrant pour d'autres spécialistes de nouvelles voies pour leurs recherches.

 

L'auteur de cet ouvrage est expert comptable et juriste, a été conseiller financier et  commercial auprès d'entreprises pétrolières, banquier pendant plusieurs années, il a supervisé du bureau de l'O.C.E (Office Chérifien des Exportations) de Paris la distribution de produits marocains  à travers le monde pendant plus de 10 ans. Tout cela ne l'a nullement empêché de découvrir,  de libérer sa passion et de la mettre au service de l'immatérialité du beau. En 1992,  il ouvrit une  galerie d'antiquités à Casablanca et depuis  il a rejoint le monde de la cybernétique en lançant trois sites Internet dont le nombre total de visiteurs se chiffre déjà  en dizaines de milliers.

 

Il s'agit de <www.marocantics.com> consacré à la découverte des arts traditionnels du Maroc et à l'activité culturelle au Maroc et à l'étranger ; de www.marocantan.com, site d'histoire, des villes et peuplements, avec photos et documents anciens et de www.galerieathar.com, lien commercial d'œuvres d'art et antiquités.

 

Collectionneur depuis 35 ans d'objets d'arts du Maroc, il peut finalement en partager la splendeur à travers le site <www.marocantics.com> C'est ce  même désir du partage et de la passion pour le beau quand ce dernier s'allie au spirituel qui l'ont poussé à rédiger cet  ouvrage sur les céramiques. Une incitation à une plus grande reconnaissance de ces arts comme éléments majeurs dans l'Art Islamique.

 

L'auteur, démontrant une connaissance intime de son sujet, a adopté une démarche scientifique, tendant à replacer la céramique de Fès et Meknès dans une vision historique parallèlement aux aspects purement esthétiques. Il a recherché à travers l'économie des échanges régionaux et l'histoire des dynasties les clés pour déchiffrer l'évolution historique des productions, et avancer des datations précises.

 

Mais au-delà de ses aspects techniques et esthétiques, cet ouvrage soutient également une thèse, et avance quelques éléments importants sur les soubassements philosophiques qui inspirèrent pendant des siècles les corporations de céramistes. Il montre, pièces à l'appui, à quel point le soufisme inspire les maîtres céramistes depuis le 16ème siècle. Il souligne l'omniprésence de l'inspiration spirituelle et la suprématie du signe métaphysique, incitateur et protecteur à la fois, dans des œuvres qui depuis des siècles ont été seulement perçues comme utilitaires.

 

On est réellement envoûté par le raffinement et l'extrême élégance de toutes ces œuvres d'art du feu et de la terre du Maroc qui font jaillir du polychrome de ses céramiques le bleu de Fès, avant qu'il ne se reflète et ne se dissolve dans les mystères de l'azur du ciel à l'infini. Espérons que ces œuvres, aujourd'hui largement reconnues et consacrées à l'étranger, trouveront enfin la place de premier plan qui leur revient de droit au Maroc.

 

Cette année, un grand artiste marocain, Ahmed Ben Yessef, a honoré la céramique peinte à la main en inaugurant la plus grande murale au monde qui couvre le stade du Sevilla Football Club à l'occasion de la célébration du centenaire de cette équipe. Une œuvre dont la dimension est de 18 mètres sur 17 mètres, soit une surface totale de 306 mètres carrés ! Un record mondial pour une céramique peinte à la main.

 

Le texte de Ali Tazi nous enseigne, mais la qualité exceptionnelle des  242  photos qu'il nous présente  nous illumine et nous interpelle tout en nous rapprochant de l'immatériel et du spirituel. Ces photos concrétisent  ainsi  le titre du livre en une réalité grâce à la symbiose qui émane d'une création artistique guidée par l'excellence et la foi.

 

Le Maroc décollera vraiment le jour où l'on remplacera les expressions telles que « quand l'investissement étranger va, tout va »,  « quand la construction va, tout va » ou « quand le tourisme va, tout va » par « quand l'art va, TOUT  va ». Des ouvrages comme celui de Ali Tazi nous rapprochent de ce rêve sans lequel la réalité n'est qu'un leurre. Entre "esthétisme et spiritualité" l'imaginaire est à l'heure et nous facilite la méditation qu'impose l'amour du sublime.

 

 

Mahdi ELMANDJRA

www.elmandjra.org

                                             

Rabat,  septembre 2006